‹ L'Autriche a voulu la grande guerreChapitre 46 sur 84 · LES RESPONSABILITÉS · texte numérisé non relu

LES RESPONSABILITÉS

Ij I l'on oppose à l'alfilude autrichienne l'attitude serbe k3 la responsabilité de la monarchie dualiste éclate avec plus de force encore.

Quelque opinion que l'on ait sur la valeur des griefs austro-hongrois et sur la nécessité d'imposer des conditions dures à la Serbie, il y a unanimité pour reconnaître que les conditions de l'ultimatum sont extrêmement dures. Les Puissances les plus résolument attachées à la paix, les plus soucieuses, par « égoïsme sacré d, d'écarter toute difficulté, tout péril, les plus disposées à sanctionner un accommodement où le droit ferait à la force des sacrifices étendus, ces puissances elles-mêmes n'osent pas conseiller à Belgrade une acceptation totale (*). Offrez satisfaction

(') On l'osa seulement en Allemagne. Le sous secrétaire d'Elat aux Aiïaires Etrangères, M. Zimniermann, rapporte dans ces termes au baron Beyens une conversation qu'il avait eue, la veille, avec ]\I. Boghiévitch, ancien chargé d'affaires de Serbie à Berlin, où il avait su se faire liaulement apprécier pendant les guerres balkaniques. « — J'ai dit hier à M. Boghiévitcli que le meilleur conseil

20C l'autrighe a vol lu la grande guerre

sur tous les points qui ne sont pas incompatibles avec la dignité et la souveraineté de la Serbie », dit M. Berthelot ('). C'est aussi le sens des recommandations de Sir Edward Grey. Sur la proposition de M. P. Cambon, il envoie même à Belgrade des indications précises sur les regrets à exprimer et les promesses à faire, en même temps qu'il demande à la France et à la Russie d'appuyer sa démarche (0-

Quelle va donc être l'attitude de la Serbie en présence d'exigences qui ressemblent si fort à une provocation ?

A Vienne, M. Jov. M. Jovanovitch déclare qu'à son avis, « s'il était possible d'engager une discussion ». les choses pourraient encore s'arranger ('). A Belgrade, M. Pachitch

que je puisse donner à son pays était de n'opposer à l'Autriche qu'un simulacre de résistance et de conclure la paix au plus vite, en acceptant toutes les conditions du cabinet de Vienne. J'ai ajoute que si une guerre générale éclatait et qu'elle tournât à l'avantage de la Triplice, la Serbie cesserait vraisemblablement d'exister comme nation ; elle serait rayée de la carte de l'Europe. » Revue des Deux-Mondes, i^' juin igib, p. 49^-

Cette conversation avait lieu le 26 juillet. Tel était le langage qu'à la Wilhelmstrasse on tenait à un diplomate serbe pour lequel on avait une considération particulière !

(') Livre Jaune, n* a6.

(^) Correspondance britannique , n" 12.

Mais elles n'en eurent pas le loisir. Il était trop tard. La limite de temps allait expirer. (Dépêche de Sir G. Huchanan Correspondance britannique, n" 17.)

La précaution prise par le Ballplatz ne permettait à aucune tentative d'aboutir.

(") Livre Jaune, n" 27.

LES RESPONSABILITÉS 20l

s'adresse au Gouvernement anglais pour le prier d'obtenir que l'Autriclie « atténue ses réclamations (') ». A Petersbourg, M. Spalaïkovitch déclare. « Si les Autrichiens communiquent à la Serbie les renseignements dont ils disposent, la Serbie ne manquera pas de prendre des mesures à l'égard des complices de l'attentat. Quant à l'autre partie de l'ultimatum, la partie politique, elle est tendancieuse. L'Autriche ne peut être juge et partie. La Serbie a pris des engagements devant l'Europe, la question doit donc être soumise à un examen international. La forme de l'ultimatum indique que le Gouvernement autrichien veut à tout pris provoquer des complications avec la Serbie. Dans celle afîaire qui touche aux sentiments nationaux, le souverain et la nation serbes ne peuvent s'arrêter à mi-chemin. Ils adopteront la décision qui leur sera dictée par leur conscience et leur devoir (') .» C'est là, certes, un beau langage ; mais c'est un langage modeste et conciliant.

Les hommes d'Etat qui, dans un pareil moment, loin de s'abandonner à des manifestations violentes, cherchent dans la Note autrichienne tout ce qu'ils en peuvent accepter sans y perdre l'honneur, ne sauraient être considérés comme des boute feu contre lesquels l'Europe doit se mettre en garde, moins encore comme des criminels dont U faut approuver le châtiment impitoyable.

Enfin, le prince Alexandre, dans son appel au tsar

(') Livre Bleu serbe, n" 35.

(^) Novoié Vrêmia ^5 juillet igii-

Voir appendice n" 2.

Nicolas II, écrit très humblement: « Nous sommes prêts à accepter les conditions austro-hongroises 'qui sont compatibles avec la situation d'un Etat indépendant, ainsi que celles dont V acceptation nous sera conseillée par Votre Majesté ». Puis, observant avec raison que certaines demandes autrichiennes ne peuvent être immédiatement exécutées parce qu'elles nécessitent une modilication de la législation, il se résume dans ce cri : < On nous a donné un délai trop court (') ». Ne voilà-t-il pas des propos et des gestes de prince bien insolents et qui exigent un redoublement de rigueur ?

Quoiqu'il soit advenu par la suite, si grands et tragiques que soient les événements qui s'accomplissent, on n'a pas le droit de négliger les responsabilités dans la période où ils se préparaient, et ces responsabilités sont écrasantes pour l'Autriche-Hongrie. C'est elle qui a causé la guerre.

Elle ne l'a pas causée, répétons-le, en présentant des demandes excessives, — quelque jugement que l'on porte sur la légitimité de ses demandes et la moralité de son procédé. Elle l'a causée en refusant la prolongation de délai que sollicitait la Triple Entente. Quelques jours auraient suffi, ainsi que la suite le montrera, pour que disparussent les rares restrictions qui se trouvent dans la réponse serbe; quelques jours auraient suffi pour que son ultimatum, interprêté par elle-même dans ses parties obscures, reçût satisfaction entière. Mais, ce résultat, loin de le désirer, elle le craignait. C'est l'explication profonde de toute sa conduite.

(*) Livre Bleu serbe, n" 87.

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