L AUTRICHE DÉMASQUE SES PROJETS CONTRE LA RUSSIE
suppose que les nations civilisées, connaissent le procès puisqu'elles portent un jugement ('). Si elles ne le connaissent pas, de quel front approuveraient-elles la sanction ? La nécessité qu'elles soient en état de se prononcer est si évidente que, spontanément, il déclare tenir « à leur disposition un dossier élucidant les menées serbes et les rapports existant entre ces menées et le meurtre du 28 juin (2) ». 11 le tient à leur disposition, mais il ne leur communique pas encore (^). Elles sont donc fondées à le réclamer ; et il est manifeste qu'elles ne pourront ni être « en plein accord » avec i'Aulriche-Hongrie, ni même le
(') Lorsque, le a4 juillet, le comte Szapary donna lecture de ce passage de la Note à M. Sazonof, ce dernier ne manqua pas de protester. (( Il émit l'opinion que c'était là une erreur », dit le comte Szapary (Livre Rouge aastro- hongrois, n" i4)-
En communiquant la Note h M. Bienvenu-Martin, le comte Szécsen lui avait de même déclaré que « tous les amis de la paix et de l'ordre », au nombre desquels on voulait bien compter la France « en toute première ligne, » devaient conseiller à la Serbie une entière soumission (Livre liouge austro-hongrois, n" ii).
(^) Livre Jaune, n" a4-
(') Le Mémoire, où l'Autriche répète son réquisitoire et donne ses preuves, devait accompagner la Note. Mais il ne l'a suivie que de fort loin. Il a été remis seulement le 27 juillet à M. Bienvenu- Martin. (Livre Jaune, n" 70.) C'est-à-dire la veille de la déclaration delà guerre à la Serbie. Et c'est plus tard encore, le 29 juillet, que l'Ambassadeur autrichien à Londres a fait savoir à Sir Edward Grey qu'il « se proposait » de lui remettre un long mémoire exposant la conduite de la Serbie et expliquant « combien l'action autrichienne était nécessaire. » Correspondance britannique, n" 91,
206 l' AUTRICHE A VOULU LA GHA?iDE GUERRE
laisser dire en toute sûreté de conscience avant d'avoir reçu ce dossier et de l'avoir étudié. Cela est si vrai que, trois jours avant l'envoi de la Note, Sir Edward Grey disait déjà à l'ambassadeur d'Allemagne que, sans doute, le Gouvernement autrichien ne ferait rien avant d'avoir révélé et « justifié » sa plainte ('). Encore, à cette date, ne savait-il pas que la Note émettait la prétention de solidariser avec l'Autriche-Hongrie toutes les nations civilisées, parmi lesquelles l'Angleterre se compte assurément.
Par là,|la Monarchie dualiste prêtait le flanc, si l'on voulait, si l'on osait profiter de son offre imprudente, et, allant aux conclusions logiques, si on la mettait en demeure de prouver ses accusations, sous peine de voir se dresser contre elle tous les pays dont elle réclamait l'approbation Q.
La seconde objection se résumait, ainsi que je l'ai in-
(') Correspondance britannique, n° i.
Dans une dépêche du 22 juillet, M. P. Cambon précise que Sir Edward Grey dit au prince Litchnowsky que « s'il ne pouvait pas être prouvé que la responsabilité serbe fût impliquée dans une certaine mesure, l'intervention du Gouvernement austro-hongrois ne se justifierait pas et soulèverait contre lui l'opinion européenne». Dépèche à M. Bienvenu-Martin. Livre Jaune, n° î3.
Sir Edward Grey est beaucoup moins catégorique dans sa dépêche à Sir II. Rumbold.
(-) c( Le fait que le ministre autrichien a cru devoir envoyer aux grandes Puissances un mémorandum explicatif implique pour ces grandes Puissances, dans l'espèce pour celles de la Triple Entente, le droit de répondre, c'est-à-dire de discuter, d'intervenir en faveur de la Serbie et d'engager des négociations avec le cabinet de Vienne .» Dépêche du baron Bcyens h M. Davignon. Second Livre Gris belge, n° 6.
l'aUTHICHE démasque ses projets contre la UU89IE 207
cliqué, à rappeler l'acie du 31 mars 1909 où la Serbie, recounaissaut le fait accompli en Bosnie-Herzégovine déclare qu elle se conformera «à telle décision que les Puissances prendront », et qu'elle se rend « aux conseils des grandes Puissances » pour tout ce qui concerne l'altitude qu'elle doit avoir à l'égard de la monarchie voisine. De ce document, si récent et si formel, et que précisément l'Autriche-Hongrie invoquait d'une façon expresse, il ressortait avec l'éclat de l'évidence qu'elle n'avait aucun droit particulier à intervenir si les grandes Puissances ne lui en donnaient pas le mandat, tout au moins tacitement, en se désintéressant du conflit.
A coup sûr, on ne manqua point de faire ces réflexions à Petersbourg, Paris et Londres. Mais il parut dangereux de s'engager dans cette voie dès l'ouverture de la crise, — car on admet généralement que la crise avait commencé le
Cela semble bien avoir été également la pensée de M. Paléolo^^ue quand il écrivait : « Le Gouvernement russe va s'elForcer d'obtenir du Gouvernement austro-hongrois une prolongation du délai assigné par l'ultimatum, afin que les puissances puissent se former une opinion sur le dossier judiciaire dont la communication leur est offerte ». Liore Jaune, n° 38.
(On doit remarquer au sujet de cette dépêche, datée du 25 juillet, que notre ambassadeur annonce que M. Sazonof va faire une démarche qui est, en réalité, déjà faite depuis la veille).
Enfin, le matin du 2^ juillet, avant que le mot d'ordre ait été donné à la presse allemande, la Vossiche Zeilung elle-même écrivait : u L'Autriche aura h justiQer les graves accusations qu'elle formule contre la Serbie et son Gouvernement, en publiant les résultats de l'instruction judiciaire de Serajevo »,
2C8 l'authighe a voulu la grande guerre
23 juillet bien qu'en réalité la menace datât du 28 juin; — on aima mieux louvoyer ; on s'appliqua à laissera la diplomatie autrichienne des retraites honorables ; on lui en ménagea même. Bref, on lui fit confiance. Et elle poursuivit résolument sa route.
Aussi bien, pendant ces journées du 24 et du 25 juillet, où la Russie, l'Angleterre, la France cherchent avec tant d'ardeur quelque moyen de maintenir la paix, quelle est donc la préoccupation dominante en Autriche-Hongrie ? Elle craint que Von évite la guerre.
Les témoignages, sur ce point abondent dans les livres diplomatiques. De Vienne, M. Dumaine télégraphie, le
24 juillet, que u le parti militaire parait craindre surtout que la Serbie ne cède {^) » ; et, le lendemain, que le Gouvernement autrichien est résolu à infliger à la Serbie une « humiliation », qu'il ne se tiendra pas pour satisfait « jusqu'à ce que le coup ait été porté et reçu en pleine face par la Serbie (^) ».
De Vienne également M. Errembault de Dudzeele télégraphie, le 25 juillet: « Il semble bien qu'on n'a posé des conditions aussi dures que parce qu'ainsi on espérait qu'elles seraient refusées, parce qu'on voulait « en finir une bonne fois avec la Serbie (^) ».
Dans une autre dépêche du même jour, le ministre de Belgique écrit: «L'opinion se répand de plus en plus parmi
(') Dépêche à M. Bienvenu-Martin. Livre Jaune, n" 27.
(^) Au même. Livre Jaune, n° 45.
(3) Dépêche à M. Davignon. Second Livre Gris belge, n" 5.
l'aUTRICHE DEMASQUE SES PROJETS CONTRE LA RUSSIE '2()'J
mes collègues, — et je la crois fondée, — que c'est moins le désir de venger la mort de l'archiduc héritier et de mettre un terme à la propagande panserhe (jue le souci de sa réhabilitation personnelle comme homme d'état qui a poussé le comte Berchtold à envoyer à Belgrade cette Note incroyable et sans précédent diplomatique. Du moment que son amour-propre et sa réputation sont enjeu, il lui sera bien didicile de reculer, de temporiser et de ne pas mettre ses menaces à exécution ('). »
De Vienne encore, — et c'est bien la capitale où l'on doit le mieux saisir le véritable aspect des choses, — Sir M. de Bunsen télégraphie, le 24. que, de l'avis du comte Berchtold, « la démarche faite avait causé une grande satisfaction dans tout le pays C) ». Le 25, il envoie ce renseignement, qui en dit long: « Le ton de la presse laisse l'impression que la soumission de la Serbie n'est ni attendue, ni vraiment désirée (') ».
Cj Dépêche à M. Davignon. Second Livre Gris belge, n° 6.
Pour accréditée que soit celte opiuion, elle comporte de grandes réserves. Le comte Berchtold n'était en situation de provoquer la guerre que s'il avait l'appui de la Cour, et la Cour n'était en situation de la provoquer que si elle était assurée du concours allemand.
(^) Dépêche à Sir Edward Grey. Correspondance britannique, n° 7. L'excitation autrichienne est, d'ailleurs, attestée par cette déclaration compromeltanle de l'ambassadeur d'Allemagne à Londres que 1 « le Gouvernement allemand s'employait à retenir et à modérer le Gouvernement de Vienne ». Dépêche de M. P. Cam!)on. Livre Jaune, n° 19. La question est de savoir si, en cfTet, on le retenait et le modérait.
(^) Dépêche à Sir Edward Grey. Correspondance hrilanniqnc, n" 30.
21U L'ALTHlCIIt; A VOL'LU LA GRANDE GUERRE
Deux jours plus tard, revenant sur cette question, il écrit : « j'ai eu des entretiens avec tous mes collègues représentant les grandes Puissances. L'impression qui m'en est restée à l'esprit est que la Note austro-hongroise a été rédigée de manière à rendre la guerre inévitable, que le Gouuernement austro-hongrois est absolument résolu à faire la guerre à la Serbie, qu'il estime qu'il y va de sa situation de grande Puissance, et que, jusqu'à ce qu'un châtiment ait été infligé à la Serbie, il est improbable qu'il prête l'oreille à des propositions de médiation. Ici, le pays est fou de joie à la perspective d'une guerre contre la Serbie, et si cette guerre était ajournée ou empêchée, la déconvenue serait sans doute grande ('), »
Dans sa revue au jour le jour des événements de l'année écoulée, \e Budapest'. Hirlap du 33 juillet 1916 écrit: (( Dans la soirée du 28 juillet fut connue la teneur de la Note à la Serbie. Nous avons, depuis celte date, vécu à Budapest beaucoup de belles soirées, mais pas une ne fut aussi belle, aussi enlhousiasle que celle-là. Les gens, en pesant les termes de ladite Note, ne craignaient pas que la Serbie la rejetât, mais au contraire quelle taoceptât. Ce qu'on appréhendait, ce n'était pas la 'guerre, cest qu'elle n^eâl pas lieu. On sentait dans l'atmosphère, dans les regards et dans les mouvements que nous n'étions pas disposés à accepter une solution pacifique, des explications, des promesses. Nous n'en voulions plus ».
(') Dépêche à Sir Edward Grey, Correspondance britannique, n°l\i.
A l'appui de cette opinion, ces quelques lignes de M. Take. Jonesco ; u C'est le comte Tisza qui rédigea l'ultimatum, avec le comte Forgach, de fâcheuse mémoire depuis le faux Friedjung, et M. Tchirskv, ambassadeur d'Allemagne. A dessein, on le fit tel qu'il ne put pas être accepté. Et lorsque la nouvelle — fausse,
1> AUÏIUGIIE DEMASQUE SES PHOJETS CONTlUi: LA. HUSSIE '211
J^nfin, le 1*^' se[)leml)rc, dans un exposé (jue la rapidilé des événements ne lui a pas permis de l'aire plus tôt, il écrit que l'on ne s'allendail pas à ce que la Serbie acceptât la Noie tout entière. « Ce n'était pas ce qnoii désirait ». On éprouva même, le 25 juillet, à Vienne, « un vif sentiment de chagrin » lorsque le bruit courut que la Serbie s'était résignée à une soumission sans réserves. Aussi, à la nouvelle parvenue un peu plus tard, que le baron de Giesl avait quitté Belgrade, la capitale autrichienne « se livra à une extase de joie. Des foules énormes allaient dans la rue jusqu'à une heure avancée, en chantant des chansons patriotiques ». Fait remarquable : « Les manifestations étaient tout à fait régulières ».
L'ambassadeur anglais ajoute que « le pays croyait certainement n'avoir devant lui que le choix ou de dompter la Serbie ou d'être mutilé par elle (^) ».
De Berlin, ^L J. Cambon télégraphie, le 24, que l'ambassadeur d'Autriche déclare que son Gouvernement « ne saurait rien retrancher de ses exigences (-) ».
De Rome, Sir R. Rodd télégraphie, le 25, que, « d'après une information digne de confiance, l'Autriche a l'intention de saisir le chemin de fer de Salonique (*) » .
(J'aïUeurs — vint à Vienne qu'il avait été accepté, il y eut dans la bande un moment de profonde dépression. Le coup ratait ». M.Take Jo.NKsco, Les Origines de la guerre, p. 29.
(') Correspondance britanniiine, n'^ 161.
('■^) Livr* Jaune, no 27.
O Dépêche à Sir Edward Grey. Con'es/)o;u/a/icc briiannique,n° 10
212 LALTUICHt: A VOULU I.V GRANDE GLtUUE
L'allilude du Gouvernement italien dans celte phase de la crise el les explications très nettes qu'il endonne ne sont pas moins caractéristiques. En etTet, le 25 juillet, en pré-
Cette information de l'ambassadeur d'Angleterre en Italie est un peu plus tard confnmée par l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople. « Les projets autrichiens, écrit ce dernier, pourraient aller beaucoup plus loin cjue le sandjak et une occupation punitive du territoire serbe. Cette conclusion m'est suggérée par une remarque qu'a laissé tomber l'ambassadeur d'Autriche, qui parlait de la déplorable situation économique de Salonique sous l'administration grecque, et du concours sur lequel l'armée autrichienne pouvait compter de la population musulmane mécontente du régime serbe ». Dépêche de M. Beaumont à Sir Edward Grey. Correspondance britannique, n° 8a.
On doit rapprocher de ces informations si concordantes les propos suivants que rapporte M. Gabriel Ilanotaux : En igri, un Européen, voyageant en Bosnie et Herzégovine, eut. à Sarajevo, avec un personnage administratif austro-hongrois l'entretien suivant : « On n'a pas compris en Europe pourquoi le baron d'/Erenthal a renoncé au district de Novi-Bazar. Est-ce que l'Autriche-Hongrie s'est désintéressée pour toujours de ses vues sur Salonique ? — iSullement, répondit le personnage austro-hongrois. — Mais alors pourquoi ces déclarations politiques ? — Le chemin qui passe par le district est le plus mauvais de tous ; nous en prendrons un autre. — Mais lequel ? — Il passe par Belgrade et à travers la Serbie. — Cela veut dire qu'il passe à travers une grande guerre? — C'est entendu. Cette guerre, il nous la faut. » Histoire lUastrée de la guerre de 191^, t. II. p. 65.
Sur les ambitions de l'Autriche relatives à Salonique, citons encore ce témoignage très formel de M. H. WickhamSteed : «J'ai passé à Constantinople les mois d'août et de septembre 'QiS. Là, j'acquis la conviction qu'une nouvelle guerre, qui ne serait probla-
l'Autriche démasque ses projets contre la russie 213
sence de M. Salandra, le marquis di San Giuliano convoque l'ambassadeur d'Allemagne à Rome et lui déclare que « l'Autriche, étant donné la manière dont été rédigée la Note et les demandes faites, — lesquelles cependant sont peu efllcaces contre le danger panserbe et sont profondément offensantes pour la Serbie et, indirectement, pour la Russie, — a clairement démontré qu'elle veut provoquer la guerre (').
Cette accusation si grave est aussi portée, disons-le, par le parti socialiste autrichien. «Nous voudrions, lit-on dans la Gazette des Travailleurs, demander au comte Berchtold et à tous les hommes responsables de cette Note si, vraiment, ils croient que la Serbie puisse faire droit à ces demandes? Car, s'ils ne le croient pas, ils n'ont pas formulé ces demandes pour que la Serbie les accepte, mais les ont faites
bleinent pas limitée aux petits Etats, n'était qu'une question de quelques mois. Les jeunes Turcs, et surtout l'élément israëlitequi dirigeait la politique du comité Union et Progrès, s'étaient mis d'accord avec l'Autriche, et seci'ètement travaillaient déjà avec elle en Albanie et dans toute la péninsule. L'objet de ces intrigues était toujours le même : l'écrasement de la Serbie, la marche des Autrichiens sur Salonique, et l'établissement de la domination austro-germano-ottomane depuis Hambourg jusqu'au golfe Persique ». Revue de Paris, i^'juin iQiô, p. Z|55.
(') Le a5 juillet, Sir H. Rumbold télégraphiait que M. de Jagow « a reconnu carrément que le Gouvernement austro hongrois voulait donner une leçon aux Serbes et qu'il avait l'intention de prendre des mesures militaires. Il a reconnu également que le Gouvernement serbe ne pouvait avaler certaines demandes de l'Autrichc-Hongrie. » Correspondance britannique, n" 18.
telles, les ont rédigées avec cette dureté sans exemple, pour que la Serbie ne les accepte pasÇ). A chaque paragraphe de cette Note de Berchtold, on croit apercevoir du sang, — du sang qui sera versé pour une affaire à laquelle tout permettait de prévoir une solution sûre et honorable, et pacifique Une sera facile à personne de justifier cette démarche. Ses auteurs ne pourront pas se soustraire à leur responsabilité (^). »
Si l'on estime que l'autorité des livres diplomatiques anglais et français est insuffisante, insuffisante aussi l'autorité des socialistes autrichiens et allemands, le Livre Ronge, qui ne saurait, lui, être récusé, démontrera d'un seul coup l'état d'esprit régnant à Vienne.
A la date du 24 juillet, on y lit cette dépêche, tranchante comme un coup d'épée, adressée de Paris par le comte Szécsen au comte Berchtold : «Conformément à ses instructions, le baron de Schœn déclarera aujourd'hui à Paris que notre controverse avec la Serbie est, de l'avis du cabinet de Berlin, une affaire ne concernant que l'Autriche-Hongrie et la Serbie. Prenant cette déclaration pour point de départ, il insinuera que, dans le cas où des tierces Puissances s'im-
(^) Le Vonvaerls, au même moment, exprimait la même opinion. « Ils veulent la guerre, les gens sans conscience qui ont influence et qui font penclier la balance h la Ilofburg de Vienne. Ils veulent la guerre, — c'était depuis des semaines le cri de la presse excitatrice noire jaune. Us veulent la guerre, — l'ultimatum autrichien le montre clairement au monde entier. » Vortoaerts du 25 juillet.
(-) Die Arbeiler Zeitung, 24 juillet.
l'aUTRIGHE DÉMABQUE ses projets contre la RUSSIE 215
misceraient dans l'affaire, VAllemagne, fidèle aux obligations de l'alliance, se trouverait à nos côtés (') ».
Ici, une fois de plus, éclate le double jeu austro-hongrois. Dans le moment même où il s'applique h rassurer l'Angleterre sur les conséquences de l'ultimatum, à la convaincre de sa volonté pacifique, de son esprit de conciliation même, puisqu'on lui promet de ne pas agir tout de suite après la rupture des rapports diplomatiques, on se concerte avec l'Allemagne pour qu'elle fasse à Paris une démarche menaçante !
Ainsi, au moment où la France multiplie les conseils de modération à la Serbie, les conseils de sagesse et, disons le mot, de résignation, presque d'abdication ; où tout ce que M. Berthelot lui suggère est de réclamer les preuves (( pour pouvoir les vérifier rapidement (*) » ; où M. P. Cambon et le comte Benckendorff se demandent anxieusement à Londres « quelle intervention pourrait arrêter le conflit», et où notre ambassadeur propose, avec une saisissante bonne foi « l'intervention olficieuse du Gouverne-
(*) Livre Rouge austro-hongrois, n" 12.
On sait que l'ambassadeur d'Allemagne à Paris a nié le caractère menaçant de celte démarche. La dépêche du comte Szécsen le convainc de mensonge. 11 est vraisemblable que c'est pour glisser plus facilement Vinsinuation dans ses commentaires que M. de Schœn a lu la Note à M. Bienvenu-Martin, tandis qu'elle a été remise écrite à Sir Edward Grey. Si l'on voulait effrayer la France, on tenait beaucoup, au contraire, à rassurer l'Angleterre.
(-) Livre Jaune, n° 26.
ment allemand (') » ; au moment où M. Bienvenu-Martin prodigue à M. Vesnilcli « les conseils de prudence (^) », et exprime l'espoir que la réponse du Cabinet de Belgrade sera « suffisamment lavorable pour empêcher les mesures extrêmes que pourrait prendre le Gouvernement autrichien (') )) ; au moment où il fait ressortir « avec insistance la sympathie de la France pour l'Autriche-Hongrie et les bonnes relations entre les deux pays (*) » ; où les Cabinets de Petersbourg, de Londres et de Paris pressent Belgrade d'accorder « les plus larges satisfactions (°) » ; au moment où M. Sazonof admet que les Serbes attaqués abandonnent leur capitale, se retirent à l'intérieur et fassent appel aux Puissances, sans que la Russie intervienne, bien plus, en prenant l'engagement de « se tenir à l'écart » après cet appel, et de « laisser la question entre les mains de l'Angleterre, la France, l'Allemagne et l'Italie C) »; au moment enfin où la Serbie, objurguée, sollicitée, pressée de toutes parts, cède sur tous les points, sauf deux, au sujet desquels, d'ailleurs, elle demande modestement des explications, et s'en remet, si l'Autriche-Hongrie ne se déclare pas encore satisfaite, à la décision du Tribunal de La Haye ou à celle des Grandes Puissances qui ont pris part à l'éla-
(') Livre Jaune, n° 33.
(^) Livr'i Jaune, n* 34.
(') Correspondance britannique, xi" iG.
(*) Livre Rouge aastro-honjrois, n' ii,
(') Livre Jaune. n° 36.
(*) Correspondance brilannique, n" 17.
l'Autriche démasque ses projets contre la Russie 217
boration de l'acte du 31 mars 1909 (') » ; rAulriche-Hongrie, qui est déjà résolue à repousser la demande d'un délai, n'a qu'une appréhension : c'est que la Serbie, par une acceptation totale, éloigne d'elle momentanément le danger de la guerre, et toute l'action diplomatique du Ballplatz consiste à faire adresser par l'Allemagne une menace à la France (") I
Mais cette menace, il faut y prendre garde, n'était pas seulement un mauvais procédé, un scandaleux moyen de pression dans une affaire où l'on n'avait pas le droit avec soi ; elle n'était pas seulement l'irréfutable preuve que l'Autriche-Hongrie voulait à tout prix régler par les armes son différend avec la Serbie et n'accordait aucune valeur réelle aux négociations diplomatiques. Cette démarche démontre aussi que l'Autriche-Hongrie était déterminée à la guerre avec la Russie, qu'elle y était déjà déterminée avant d'envoyer son ultimatum à Belgrade.
(') Livre Jaune, n° 46.
(^) Et l'AUeinagne s'y prêle d'autant plus volontiers qu'elle n'était pas moins que l'Autriche résolue à la guerre et que Wilhclmslrassect Ballptatz agissaient de concert pour la rendre inévitable. « Une personnalité allemande, écrivait M. J. Cambon. le 25 juillet, que j'ai vue ce soir, m'a avoué qu'on avait craint ici que la Serbie n'acceptât en bloc la Note autrichienne, en se réservant d'en discuter l'application, pour gagner du temps et permettre aux efforts des Puissances de se produire utilement avant la rupture » . Livre Jaune, n" 47 •
En réalité, ce procédé n'avait aucune chance de succès, car l'Autriche aurait pris texte pour rompre des réserves faites. On avait perdu du temps, on ne pouvait plus en gagrier.
C'est, en etïet, le 24 juillet que le comte Szécsen annonce \a démarche de M. de Schœn, et, pour cette démarche, l'ambassadeur allemand a eu le temps de recevoir des instructions, envoyées elles-mêmes à la suite de pourparlers entre les Cabinets de Vienne et de Berlin. Il y avait donc au moins deux ou trois jours, probablement davantage, que le comte Berchtold et M. de Belhmann-Holhveg se préoccupaient du moyen de s'assurer, si possible, la neutralité de la France. Mais dans quelle hypothèse? Dans l'hypothèse d'un conflit avec la seule Serbie, d'une guerre localisée? On était à cet égard bien tranquille. La France, sans intérêts directs dans les Balkans, ne songerait pas une minute à prendre les armes. Elle ne le voudrait, ni ne le pourrait. L'hypothèse est absurde. C'est uniquement dans r hypothèse où le conflit austro-serbe deviendrait un conflit austro-russe que la question se posait pour nous de regarder la bataille ou de nous y jeter. Donc, avant le 24 juillet, avant même la remise de la Note, — dans ces jours où Ton prodiguait, à Vienne, les assurances que la France serait contente de la modération autrichienne, que l'Angleterre serait contente, que la Russie elle-même serait contente ('), on nourrissait déjà Je projet de pousser le
(') Dans une dépêche envoyée le 26 juillet de Vienne, M. Dumaine signalait ce procédé. « M. Scliébéko, écrivait-il, est revenu précipitamment d'un voyage en Russie ; il ne l'avait entrepris qu'après l'assurance donnée par le comte Berchtold que les réclanialions contre la Serbie seraient des plus acceptables. L'ambassa deur d'Autriche Hongrie à Pelersbourg avait parlé dans le même sens à M. Sazonof la veille de la remise de la Note. Ce procédé,
i/aUTMCHE démasque ses projets contre la RUSSIE 219
conflit austro-serbe jusqu'au point où il deviendrait fatalement un conflit austro-russe, et de passer à travers une grande guerre pour aller jusqu'à Salonique.
Les défenseurs bénévoles de la Alonarcbie dualiste qui assurent qu'elle fut moins complice que dupe, et qui, avec une étrange indulgence pour un petit crime comme l'asservissement ou l'extermination des Serbes, certifient qu'elle aurait reculé d'horreur devant un aussi grand crime qu'une conflagration européenne, les pieux avocats des Habsbourg éprouveront quelque peine à concilier avec leur thèse la dépèche du comte Szécsen.
D'autres arguments, certes, et en particulier, les aveux exprès du comte Berchtold démontreront que, depuis le premier moment, on était résolu, à Vienne, à battre et subjuguer la Serbie, sans se préoccuper de l'opinion du grand empire slave, et en prenant d'un cœur léger son parti d'aller jusqu'aux plus directes provocations. Rien, toutefois, ne l'attestera avec autant de clarté et de force que la manœuvre concertée dont M. de Schœn fut l'agent.
très habituel dans la diplomatie de la Monarchie, et qui a servi également au baron Macchio envers moi, paraît avoir beaucoup ajouté à l'irrilalion du Gouvernement russe ». Dépêche h. M. Bienvenu-Martin. Livre Jaune, n" 55.
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CHAPITRK XVII
11^ N même temps que la Triple Entente faisait une pre- J mière tentative pour régler pacifiquement le conflit, elle faisait à l' Autriche-Hongrie une première concession. Elle admettait, en principe, que le conflit fût localisé. Elle n'intervenait que pour donner au Ballplatz le moyen d'obtenir satisfaction sans recourir aux armes. Sous cette réserve. l'Autriche-Hongrie avait les mains libres. On ne lui demandait ni la preuve de son droit, ni la justification de ses griefs. A la condition unique que ses exigences ne mo difient pas d'une façon immédiate et brutale le statut du petit royaume voisin, dont la souveraineté et l'indépendance devaient être théoriquement respectées, on acceptait qu'elle agît à sa guise et seule. On la laissait face à face avec la Serbie pour une discussion où l'on feignait de croire qu'il entrerait quelque loyauté et que les arguments s'opposeraient avec un poids égal.
On allait plus loin. On admettait que si ces conversations n'aboutissaient pas à une entente, l'Autriche-Hongrie
serait autorisée à recourir à Viiltima ratio, les Grandes Puissances ne se réservant que le rôle de témoins dans ce duel à dix contre un, étant toujours entendu que lorsque les dix Austro-Hongrois auraient glorieusement vaincu le Serbe, ils ne le dépouilleraient pas complètement, dumoins tout de suite (').
Cette concession était d'importance. Le Ballplatz, qui s'en rendait compte, n'avait pas osé espérer l'obtenir par ses propres moyens. Il s'était, comme on l'a vu, adressé à la diplomatie allemande pour lui venir en aide. D'oîi la Note que M. de Schœn lut à M. Bienvenu-Martin et que le prince Lichnowsky remit en copie à Sir Edward Grey. Elle se terminait, on s'en souvient, par ces quelques lignes fort expressives : « Le Gouvernement impérial veut exprimer son opinion avec énergie que, dans le cas présent, il n'est question que d'une affaire à régler exclusivement entre l'Autriche-Hongrie et la Serbie, et que les Grandes Puissances devraient sérieusement essayer de la restreindre à celles qu'elle concerne immédiatement. Le Gouvernement impérial désire ardemment que le conflit soit localisé parce que toute intervention d'une autre Puissance serait, en vue des différentes obligations qui résultent des traités, suivie de conséquences incalculables (-) ».
(')M. Take Jonesco apprécie < la localisation » dans ces termes : « Formule dans laquelle il faut choisir entre l'hypocrisie la plus répugnante et la sottise la plus plate ». Les Origines de la Guerre, p. i8.
(2j Correspondance britannique, n° g.
Le texte retenu de mémoire par M. Bienvenu-Martin diffère très
Ce langage est assez clair. Pour assurer la parfaite loyauté du combat, on informait les témoins qui auraient été tentés de prendre ce duel pour un guet-apens que les dix Austro-Hongrois seraient, au premier geste de secours, de pitié, vivement renforcés par vingt Allemands.
Le procédé du reste, était bon puisqu'il réussit. Les Puissances, à l'unanimité, reconnurent que rien n'était plus désirable que la localisation du conflit (').
peu : « Le Gouvcrncmenl allemand estime qucla (lucslion actuelle est une question h régler exclusivement entre l'Aulriche-Ilongrie et la Serbie, et que les puissances ont le plus sérieux intérêt à la restreindre aux deux parties intéressées. Le Gouvernement allemand désire ardemment que le conflit soit localisé, toute intervention d'une autre puissance devant, par le jeu naturel des alliances, provoquer des conséquences incalculables n. Livre Jaune, n° 28.
M. de Schœn| avait indiqué u avec insistance », que c'était là (( le point capital ».
(i) (( Jamais l'Allemagne n'a cru à la possibilité de localiser le conflit, s'il prenait une tournure belliqueuse. Les étroites relations qui existaient entre la Serbie et la Russie n'étaient pas un secret. Le lien unissant les deux pays était un facteur historique ancien et que la diplomatie européenne avait toujours pris en considération. Mon petit frère irrite un homme fort. Celui-ci est en train de l'assommer. Je m'avance pour proléger le petit contre le grand. Un troisième individu, qui est encore plus grand, me barre le chemin en me disant que le conflit entre les deux antagonistes doit rester localisé. Me laisscrais-je retenir et ne protègerais-je pas mon frère? Tel est le cas de la Russie.
t( Certes, il eût élébon que le conllil restât localisé. C'eût été possible, s'il était resté sur le terrain diplomatique, où le grand avait déj.'i obtenu une victoire complète sur le petit. Mais il était inipos-
LA LOaVLISATlO.X DU COMLIT 223
Il y cul cc[)ciulant des mianccs, M. Hieiivciui-Mailiu se |i contenta d'objecter qu' u il semblait dillicile d'exiger des mesures inacceptables pour la dignité et la souveraineté de la Serbie ». C'était, tout en exprimant le vœu que l'on se conduisît avec mesure, admettre la prétention allemande ('). Les hommes qui accusent la France d'avoir cherché la guerre, ou seulement de l'avoir envisagée volontiers, expliqueraient malaisément le io:isi modeste de notre ministre des Affaires Etrangères. Alors qu'un mot " d'impatience et un mouvement brusque auraient été si excusables, M. Bienvenu-Martin, avec une parfaite maîtrise de soi, se contenta d'indiquer d'un trait rapide tout ce qu'il y avait d'excessif et d'immoral dans une localisation du conflit ainsi comprise.
Mais, s'il ne lui appartenait pas de prendre une attitude
sible de laisser écraser le petit après (ju'il eût demandé pardon et promis humblement de se conduire mieux à l'avenir. On ne pouvait pas exiger cela de la Russie, et, en rcxigcant, on savait qu'on n'obtiendrait pas satisfaction.
« Ainsi tombe le seul titre de gloire que l'Allemagne revendique dans cette tragi-comédie diplomatique. Personne, r Allemagne moins que n'importe qui, ne croyait possible la localisation du conflit. » J'accuse par un Allemand, Traduction française, p. Ii3.
(') D'après une dépêche du comte Szccsen au comte Berchlold, M. Bienvenu-Martin aurait répondu à l'ambassadeur d'Allemagne « que le Gouvernement français, lui aussi, était d'avis que notre controverse avec la Serbie ne concernait que Belgrade et Vienne ». Livre Rouge austro-hongrois, n" la.
En réalité, M. Bienvenu-Martin se garda d'être aussi catégorique.
224 L ALTUICHE A VOULU LA GRANUE GUERUE
plus nelle dans une querelle ou nous n'étions pas directement engagés, il eut soin de rappeler avec une fine discrétion au baron de Schœn qu'il était des Puissances qui ne pouvaient pas « se désintéresser de la Serbie ». Et cela aussi était assez clair. La France n'avait ni grands intérêts politiques, ni grands intérêts économiques dans les Balkans et éprouvait une médiocre sympathie pour des royaumes un peu agités à son gré. Elle n'était, du reste, disposée à s'engager dans aucun conflit. Pacifique au point de ne pas chercher dans la guerre le redressement du tort dont elle soutirait toujours, elle n'aurait pas un seul instant supporté l'idée de faire la guerre en vue de prévenir le tort qu'une nation projetait de faire à une autre en Orient. Mais la France avait une alliée, et il n'était pas probable que cette alliée entrât dans les vues de l'Autriche. Ni ses intérêts, ni ses affections ne permettaient de le prévoir. La réponse de M. Bienvenu-Martin indiquait cela dans les termes les plus convenables ; et, bien qu'elle ne donnât pas de précision, même légère, sur l'attitude de la France dans les éventualités qui pouvaient se pressentir, elle devait éveiller l'attention d'un diplomate averti.
En Russie, la prétention de localiser le conflit souleva, comme il fallait s'y attendre, des protestations plus vives. La première impression, le 24 juillet, avait été que l'Autriche-Hongrie cherchait une querelle et que le mieux était de s'y préparer sans délai. Quelques heures de réflexion suffirent, toutefois, pour déterminer M. Sazonof à adopter une autre ligne politique. La très légitime colère de la matinée fit place, dans le conseil des ministres
LA. LOCALISATIO:' l)tJ CONFLIT 22?)
de l'après-midi, aux dispositions les plus conciliantes. Sous le coup de l'irritation provoquée par le double jeu du Ballplatz et par la menace immédiate dirigée contre I Belgrade, on avait pensé à prendre une très grave mesure: i la mobilisation ('). Après le conseil, on se borna à demander à Vienne une prolongation du délai fixé par la Note.
Le lendemain, le 25 juillet, on s'en tenait encore à dire que « l'évolution du conflit serbo-autrichien » ne laissait pas « la Russie indiiTérente (') ». Ainsi la Russie entrait tout de suite dans la voie des concessions ; et il est très remarquable que, loin de s'arrêter après ce premier pas, elle en fit plusieurs autres, sans même attendre une preuve de bonne volonté réciproque (').
On se rendait parfaitement compte à Petersbourg que l'Autriche-Hongrie ne s'était pas engagée si loin sans avoir reçu la ferme assurance qu'elle serait soutenue par l'Allemagne. Aussi est-ce yers cette dernière puissance que se tourne M. Sazonof, dans l'espoir d'obtenir qu'elle donnera un bon conseil à son alliée. Il signale donc tout de suite au
(') Dépêche de Sir M, de Bunsen à Sir Edward Grey. Correspondance britannique, n" 6.
(*) Livre Orange russe, n'^ lo.
P) Le 25 juillet M. Sazonof télégraphiait à l'ambassadeur russe en Italie : « L'Italie pourrait jouer un rôle de premier ordre en faveur du maintien de la paix, en exerçant l'influence nécessaire sur l'Autriche et en adoptant une attitude nettement défavorable . au conflit, car ce dernier ne saurait être localisé ». Livre Orange russe, n° a3.
comte Pourtalès « le danger de la situation ». Mais, afin d'éviter tout malentendu qui altérerait le sens de ses paroles et donnerait à un avertissement discret le caractère d'une provocation, il s'abstient de faire aucune allusion aux mesures que la Russie serait sans doute amenée à prendre, « si la Serbie était menacée dans son indépendance nationale ou dans l'intégrité de son territoire (') ». Indépendance nationale. Intégrité du territoire. Ces termes sont ceux dont use notre ambassadeur pour préciser la politique de Petersbourg. Ils méritent d'être retenus, car ils expriment déj\ la résignation du Gouvernement impérial à ce que le conflit soit localisé, si l'Autricbe-Hongrie consent à ne pas profiter de cette localisation pour détruire brutalement et tout de suite l'équilibre balkanique. L'élasticité des mots employés permet tout, sauf cela; et ce renoncement doit être assez cruel. Pourtant la Russie va plus loin encore. Elle fait cette concession, qui suffirait, seule, à dégager sa responsabilité, de ne « pas rompre les négociations» si même l'Autriche-Hongrie attaquait la Serbie(').
(') Dépêcha de M. Paléologue à M. Bienvenu-Marlin. Livrt Jaane, n° 38.
(-) « J'estime, dit M. Sazonof à M. Paléologue, que, même si I gouvernement austro-hongrois passait à l'action contre la Serbie,! nous ne devrions pas rompre les négociations. » Livre Jaune, n° 38|
D'autre part, Sir G. Buchanan résume ainsi les propos que lu tint le ministre russe à la même date. « Le ministre des AUaireil Etrangères pensa, d'après une conversation qu'il avait eue hiei avec le ministre serbe, qu'au cas où les Autrichiens allaqueraien la Serbie, le Gouvernement serbe abandonnerait Belgrade et retire
Le succès diplomatique si insolemment cherché par le Ballplatz — dans l'hypothèse où il n'aurait cherché qu'un succès diplomatique — est dès ce moment acquis. La France admet, en principe, que le conflit austro-serbe soit réglé entre l'Autriche et la Serbie. La Russie l'admet en fait, ne se réservant d'intervenir — ou de protester — que si l'Autriche abuse de la victoire.
En Angleterre, le comte Berchtold obtint une satisfaction plus complète encore. Latormuletout de suite adoptée par Sir Edward Grey, — et l'on est en droit de penser qu'il y eut en quelque sorte excès de loyauté, dans ces déclarations catégoriques, — est que « la dispute entre l'Autriche et la Serbie ne concernait pas le Gouvernement de Sa Majesté (') ». Si l'ultimatum « n'amenait pas de difficultés entre l'Autriche et la Russie, nous n'avons pas à nous en ■ occuper (-) ». « C'est à la Serbie qu'il appartient de répondre dans les termes que l'intérêt du pays lui paraîtra conseiller (') ». « Je n'estime pas que l'opinion publique
rait ses forces à l'intérieur, pendant qu'il ferait appel en môme temps aux Puissances de lui venir en aide. Son Excellence était d'avis qu'il devait faire cet appel ». Dépôche h Sir Edward Grey. Correspondance britannique, n" i 7.
Il y a, on le voit, concordance parfaite dans les déclarations du ministre russe aux ambassadeurs d'Anglcleric et de France.
(M Dépêche de Sir Edward Grey à Sir M. de Bunsen Correspondance britannique, n" 5.
(') Dépêche de Sir Edward Grey à Sir F. Bertle. Correspondance hrilanniqne, n" 10.
P] propos de Sir Edward Grey, Cite par M. P. Cambon. Livre Jaune, n° 36.
approuverait ou devrait approuver que nous lissions la guerre à propos d'une querelle serbe (') ». En un mot, l'Autriche-Hongrie a les mains libres (^).
Certes, il n'est pas sûr que cette politique de la Triple Entente doive être pour les générations futures un sujet d'admiration. S'il y a une morale internationale, il est même difficile de ne pas la condamner. L'agression d'un homme contre un enfant ne devient pas un duel quand c'est une grande nation qui en attaque une petite. On peut concevoir, sans trop de peine, un état de civilisation où la faiblesse d'un pays comme la Serbie la protégerait contre les violences d'un pays comme l'Autriche. — Et s'il n'y a pas de morale internationale, que l'on y prenne garde I
(^) Dépêche de Sir Edward Grey à Sir G. Buchanan. Correspondance britannique, n° ali.
Cette opinion était si bien l'opinion générale anglaise que déjà Sir G. Buchanan. avant d'avoir reçu les instructions du Foreign Office l'avait formulée presque dans les mômes termes devant MM. Sazonof et Paléologue. « Les intérêts directs de la Grande
Bretagne en Serbie étaient nuls, avait-il dit, et une guerre er faveur de ce pays ne serait jamais sanctionnée par l'opinion publiqui
de la Grande-Bretagne. » Correspondance britannique, n" 6.
('')Un peu plus tard, Sir Edward Grey va jusqu'à dire: « J'a déclaré que le Gouvernement autrichien me semblait croire que même après la réponse serbe, il pouvait faire la guerre à la Scrbi de façon à ne pas risquer de mêler la Russie à la querelle. S'il lùà était possible défaire la guerre à la Serbie et en même temps de donr satisfaction à la Russie, c'était bel et bien ; mais si cela n'était psflll
possible, alors les conséquences seraient incalculables. « Dépêche oBé
Si EdwardGrey àSlrM.de Bunsen. Correspondance britannique, n°^
l'Allemagne elle-même se trouvera justifiée. — Il n'est pas très sûr non plus qu'il n'y eût pas quelque hypocrisie dans cette politique. Dans tous les cas, la part de la fiction était grande, car la Triple Entente ne se désintéressait pas, en réalité, du conflit ; elle mettait son influence au service de l'Autriche-Hongrie et exerçait la plus forte pression à Belgrade pour en obtenir le maximum de sacrifice. En outre, on ne doit pas perdre de vue que la Russie, l'Angleterre, la France étaient intervenues, en 1909, dans une querelle austro-serbe et que les engagements qui avaient été pris l'avaient été vis-à-vis d'elles. Dans le moment où l'Autriche-Hongrie se préparait à châtier la Serbie pour avoir, assurait-elle, manqué à ses engagements, il est au moins douteux que les Grandes Puissances aient été fondées à se désintéresser, à renoncer soudain à leur droit d'examen et d'arbitrage, sous le prétexte que l'exercice en devenait périlleux pour elles-mêmes.
I II n'est pas très sur non plus que cette politique ait été habile. Si l'Autriche bluflait, une concession de cette nature, à l'origine des négociations diplomatiques, — puisqu'on les avait différées jusqu'alors dans un esprit de prudence excessive, — l'inciterait vraisemblablement à j pousser ses avantages plus loin que l'on n'était tout de imême disposé à le lui permettre. Si, au contraire, elle était d'ores et déjà résolue à dépasser ce point, déterminé par .l'intérêt commun, n'y avait-il pas utilité à l'informer tout :de suite, en termes clairs, des insurmontables obstacles qu'elle rencontrerait?
On a trop facilement accepté l'opinion que l'Autriche-
230 l'autriche a voui.u i.a grande guerre
Hongrie se montra d'autant plus impitoyable à l'égard de la Serbie qu'elle avait la conviction profonde que ni la Russie, ni la France n'étaient, à supposer qu'elles le voulussent, en état d'intervenir. On n'a pas assez remarqué que rorigine de cette opinion est austro-allemande, que ce sont, dans toutes les capitales, les diplomates de Vienne et de Berlin qui l'ont fort adroitement répandue, parce qu'ils y voyaient et pensaient que l'on y verrait une excuse aux procédés brutaux de leur Gouvernement. On étranglerait le droit, on violerait la justice, on exterminerait un petit peuple en Orient, sans que la tranquillité de l'Europe occidentale fût troublée. On le garantissait (').
(') On s'y était pris de loin pour pr(5parer et propager cette opi- i nion. Dans une brochure parue en Allemagne au début de 1914. \ et qui valut à son auteur les félicitations du kronprinz, un certain : Frobenius, pseudonyme, assure-t-on, d'un très haut personnage, ! écrivait que la France a est dans la quasi-impossibilité de faire la < guerre », Quant à la Russie, « elle est, disait-il, en pleine crise de I réorganisation, ses chemins de fer de Pologne sont à peine entames, i son artillerie est insuffisante et ses arsenaux sont loin d'être au 1 complet » Cité par M. E. Denis, La Guerre, p. 23i.
Mais il y a bien d'autres témoignages. « Certains organes de la ■ presse viennoise, écrit M. Dumaine, le i5 juillet, discutant l'orga-ii nisation militaire de la France et de la Russie, présentent ces deux i pays comme hors d'état de dire leur mot dans les aiîaires européennes. » Livre Jaune , n^ la.
Un rapport daté du 20 juillet, adressé à noire ambassadeur en 1 Autriche, dit: « Il y a ici, et pareillement à Berlin, un clan qui 1 accepte l'idée du conflit à dimensions généralisées, en d'autres li termes, la conflagration. L'idée directrice est probablement qu'il i faudrait marcher avant que la Russie ait terminé ses grands per-
« Malheureusement, dans toute cette alïaire, disait le marquis di San Giuliano, le 29 juillet, à M. Barrère, la conviction de l'Autriche et celle de l'Allemagne avaient été et étaient encore que la Russie ne marcherait pas ». A l'appui de cette opinion, il citait une lettre de l'ambassa-
fcctionnements de l'armée et des voies ferrées et avant que la France ait mis au point son organisation militaire. » Livre Jaune, n» i/i.
De son côté, M. Bienvenu-Martin écrit, le 26 juillet: « Il résulte il'une confidence de l'ambassadeur d'Italie h M. Paléologue qu'à Vienne on continue à se bercer de l'illusion que la Russie « ne tiendra pas le coup ». Livre Jaune, n^ 5o.
A la même date, M. Bollati, ambassadeur d'Italie à Berlin, déclarait au baron Beyens qu' « à Vienne comme à Berlin on était persuadé que la Russie, malgré les assurances officielles échangées tout locemment entre le Tsar et M. Poincaré au sujet de la préparation complète, était hors d'état de soutenir une guerre européenne et ({u'elle n'oserait passe lancer dans une si périlleuse aventure. Situation intérieure inquiétante, menées révolutionnaires, armement incomplet, voies de communication insuffisantes, toutes ces raisons devaient forcer le Gouvernement russe à être le témoin impuissant de l'exécution de la Serbie. Même opinion rassurante à Berlin et à Vienne en ce qui concernait, non pas l'armée française, mais l'esprit qui régnait à Paris dans le monde gouvernemental ». Revue des Deux Mondes, i" juin iic)0, p. 489.
Le 26 juillet encore, Sir M. de Bunsen télégraphie à Sir Edward Grey : « Selon la ferme croyance de l'ambassadeur d'Allemagne, la Russie se tiendra tranquille pendant le châtiment delà Serbie que l'Autriche est résolue à intliger». Correspondance britannique, n° Sa-
Les plus formelles déclarations de la Russie qu'elle ne se désintéresserait pas du conflit ne modifièrent pas ces affirmations, précisément parce qu'on les donnait sans y croire, pour tromper l'opinion et se couvrir.
2o2 I. AL'TIUCHE A VOUL» LA GHANDE GLEUUE
deur italien à Berlin lui rendant compte d'un entretien avec M. de Jagow, « et où ce dernier lui avait encore répété qu'il ne croyait pas que la Russie marcherait ». Le ministre allemand fondait cette opinion sur le fait que l'empire slave venait d'envoyer à Berlin un agent pour traiter de certaines questions linancières. « L'ambassadeur d'Autriche à Berlin a dit également à son collègue anglais qu'il ne croyait pas à une guerre générale, la Russie n'étant ni en humeur, ni en état de faire la guerre ('). »
En réalité, l'Autriche-Hongrie savait à merveille qu'elle irait tout droit à un conflit avec la Russie, si elle prétendait établk son hégémonie dans les Balkans (*). Mais, en ce
(') Livre Jaune, n» 96.
(^) M. Sazonof rappelait encore, le 1" août, à l'ambassadeur anglais que, pendant la guerre balkanique, « il avait clairement indiqué au Gouvernement aulricbien que la guerre avec la Russie serait la conséquence inéluctable d'unejattaque aulrichicnne conlre la Serbie. Il est clair, ajoutait-il, que la domination autricbienne de la Serbie est aussi intolérable pour la Russie que le serait la domination allemande des Pays-Bas pour l'Angleterre. » Correspondance britannique, n" i3t).
Mais, dès le 28 juillet, le toast porté par INicolas II, à bord de la France, avait donné à l'Autricbe un grave avertissement. « L'action concertée de nos deux diplomaties, répondait le tsar à M. Poincaré, et la confralojnitc qui existe entre nos armées de terre et de mer faciliteront la tâcbe de nos deux Gouvernements, appelés à veiller sûr les intérêts des peuples alliés, en s'inspirant de l'idéal de paix que se proposent nos deux pavs, conscients de leur force. »
D'autre part, le 25 juillet, M. Salandra convoquait l'ambassadeur allemand et lui déclarait •< qu'en raison de celle façon d'agir
qui concerne la France, elle ne possédait pas la même certitude. Il n'était pas tout à fait absurde de sa part de penser que, peut-être, si l'on trouvait, à Vienne, le moyen de mettre certaines apparences de son côté et de ne pas faire manifestement une guerre offensive, le casus fœderis ne jouerait pas. Et peut-être aussi les hauts seigneurs de la diplomatie autrichienne pensaient-ils que des hommes d'État républicains n'auraient pas trop de répugnance à dégager leur parole devant le péril.
Dans tous les cas, il n'était pas absurde du tout de croire que l'Angleterre, mal préparée, livrée aux pires divisions, et, d'ailleurs, aussi résolument pacifique que la France elle-même, garderait une attitude expectante. Que cette abstention franco-anglaise se prolongeât beaucoup, c'était plus douteux. Mais on comptait sur de prompts et écla-
de l'Autriche », l'Italie n'était pas obligée de lui venir en aide au cas où « elle se trouverait en guerre avec la Russie ».
Enfin, le 26 juillet, le baron Beyens écrivait de Berlin : « Notez que si le but secret des hommes d'État des deux empires n'est pas réellement de généraliser la guerre et de forcer la Russie et la France à y prendre part, mais seulement d'anéantir la puissance de la Serbie et de l'empêcher de poursuivre son travail occulte de propagande, le résultat sera le même. Il est impossible que la prévision de ce résultat ait échappé aux yeux clairvoyants des dirigeants de l'empire allemand. Dans l'une comme dans l'autre de ces suppositions, l'intervention de la Russie paraît inévitable ; ils ont dû envisager froidement cette complication et se préparer à soutenir énergiquement leurs alliés. La perspective d'une guerre européenne ne les a pas fait hésiter, un instant, si le désir de la déchaîner n'a pas été le mobile de leur conduite. » Second Livre Gris belge, n" 8.
tants succès soit pour imposer par la crainte le maintien de la neutralité, soit pour écraser les forces qui entreraient successivement en ligne.
C'est ainsi que l'Autriche-Hongrie trouvait dans les concessions qu'on lui faisait et dans les termes amicaux avec lesquels on les lui communiquait, bien plutôt une raison d'exiger davantage que de se modérer. Le relus d'accorder un délai et la prétention de localiser le conflit sont deux manifestations simultanées de cet état d'esprit. On vient de voir que la Triple-Entente céda sur l'un et l'autre point.
Elle céda même tout de suite, sans discussion, pour passer plus vite à des propositions nouvelles, qui n'eurent pas meilleur succès ('). Mais l'erreur qu'elle commit ainsi, après l'erreur d'avoir perdu trois semaines, est bien la preuve la meilleure qu'elle voulait à tout prix sauver la paix. Une puissance qui aurait désiré la guerre, ou seulement qui ne se serait pas crue obligée aux plus grands sacrifices pour l'éviter, n'aurait pas admis un instant que l'Autriche-Hongrie se prétendît en droit de modifier ou tout au moins de préparer la modification de l'équilibre des forces dans les Balkans, — si discrètement, sournoisement que l'opération fût faite, — car pour aucun des pays de la Triple Entente cela n'était, en réalité, indifiérent, et, pour la Russie, c'était une question capitale.
(') Dès le 25 juillet, Sir Edward Grey prévoyait le cas où il serait trop tard pour soulever utilement la question de la ]irolongation du dt^lai de l'ultimatum et proposait que « l'arrêt des hostilités pourrait peut-être servir de base h. la discussion ». Dépêche du comte Denckeiidorfi" à M. Sazonof. Livre Orange russe, n" i6.
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