CHAPITRE PREMIER
LE rejet de la réponse serbe, c'est la guerre avec la Russie. Aucun doute n'est possible sur ce point.
Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait eu encore des moyens de l'éviter et des possibilités d'accommodement. La Triple Entente en suggérera plusieurs. Le Gouvernement de Belgrade fera de nouvelles concessions. On luttera avec tant d'ingéniosité et de persistance pour le maintien de la paix, on se résignera à de tels sacrifices, que les Empires du Centre devront abandonner à la fin le prétexte choisi par eux et, dans les derniers jours, en trouver un autre si brutal qu'il ne permettra même pas de hâtives discussions. Le rejet de la réponse serbe, c'est la guerre avec la Russie, parce qu'il démontre que l'Autriche-Hongrie veut la guerre.
Les plus optimistes en ont, à cette heure, le sentiment très
net. Jusqu'à la soirée du 25 juillet, des doutes étaient à la rigueur possibles sur les intentions réelles du Ballplatz. Mais, après la rupture des rapports diplomatiques, sur l'allégation que le roi Pierre et son Gouvernement ne s'humilient pas encore assez, la pleine lumière se fait, la vérité prend un caractère d'évidence. Si l'Autriche-Hongrie ne se contente pas de la victoire diplomatique qu'elle vient de remporter, c'est qu'elle est déterminée à remporter une victoire parles armes. La Serbie est à ses pieds. La Monarchie est désormais assurée d'y exercer une influence sans contrepoids. Quant à la Russie, elle ne subit pas seulement une humiliation momentanée ; en fait, elle est à peu près chassée des Balkans, et pour un long temps.
Déjà, la Bulgarie lui a échappé. Le tsar Ferdinand, orgueilleux, souple, ambitieux, avide, cauteleux, sans scrupules,étranger et indifférent aux profonds intérêts nationaux du pays qu'il gouverne, car il n'appartient lui-même à aucune nationalité et ne sait réellement plus ce qu'il a de bulgare, de hongrois, d'allemand, de français, le tsar Ferdinand ne poursuit qu'un rêve de domination personnelle et compte le réaliser plus aisément avec l'appui autrichien. Il jugule à Sofia l'opposition slave et s'inféode au germanisme, duquel il attend la revanche du Traité de Bucarest, qui fut la conséquence de sa perfidie. C'est maintenant la Serbie qui va échapper à l'influence russe, et d'autant plus complètement que les patriotes de Belgrade ne pardonneront pas à Petersbourg de ne les avoir pas secourus. Déjà l'annexion de la Bosnie-Herzégovine a laissé d'amères rancunes contre ceux qui l'ont permise, — après avoir eu la
pensée qu'elle pourrait être l'objet d'un troc avantageux pour eux-mêmes. Un nouvel abandon, dans un moment si tragique, apparaîtra comme une Iraliison lormelle et un reniement. Dans ce peuple, qui a la mémoire longue, combien d'années ne faudra-t-il pas pour ellacer un tel souvenir ?
Si l'Autriche-Hongrie accepte les humbles excuses que lui adresse le roi Pierre, l'hégémonie germanique est faite dans les Balkans. Vienne n'a plus qu'à prendre acte et à attendre. Tout suivra. Mais si elle ne les accepte pas, c'est donc qu'elle n'a pas seulement le dessein de réaliser, avec la collaboration du temps et des circonstances, ses anciennes ambitions en Orient, c'est qu'elle prétend mettre la main tout de suite sur les riches proies convoitées et. du même coup, réduire à l'impuissance la grande nation qui, seule, pourrait les lui contester dans l'avenir.
On a souvent prétendu que celte guerre était pour l'Allemagne une guerre préventive. C'est une opinion qu'il n'est pas aisé de justifier par des raisons. L'Allemagne se sentait bien trop forte et avait à un trop haut degré l'orgueil de sa force pour que la nécessité d'une guerre préventive lui apparût. Elle a fait une guerre de conquête et de magnificence. Les Hohenzollern possédaient un puissant outil de combat. Ils ont voulu l'utiliser pour assembler de nouvelles terres autour de leur trône, dominer le monde de plus haut et laisser dans l'histoire une plus grande page. La guerre préventive est bien plutôt le fait de l'Autriche-Hongrie ('). La Russie, certes, ne la menaçait pas.
(') Le comte Berchtold, dans une dépêche au comte Szapary,
Mais, au Ballplatz et à la Hofburg. on redoutait son intervention le jour où l'on voudrait s'installer à Salonique. On a mieux aimé ne pas différer un choc que l'on estimait tôt ou tard inévitable. Dans Tultimatum à Belgrade, c'était la Russie que l'on provoquait. Certains en doutaient. Le rejet de la réponse serbe leur ouvrit les yeux.
Donc, l'Europe se trouve en tace d'un nouveau problèm . Il ne s'agit plus de savoir comment on conciliera les exigences du comte Berchtold et les résistances, ou plutôt les réserves, de M. Pachitch. Si l'on s'en préoccupe encore, ce n'est que d'une façon accessoire, comme d'un moyen, non d'un but. Le but est de sauver la paix générale, si possible, et, tout au moins, d'assurer la paix chez soi.
En face de ce problème, l'attitude des puissances de la Triple Entente est très différente ; et rien mieux que ces
éprouve le besoin d'aller au-devant de cette accusation : « On nous soupçonnerait, écrit-il, de préméditer une poussée vers les Balkans et une marche sur Salonique, ou même sur Constantinople. D'autres vont jusqu'à caractériser purement et simplement notre action comme le signal d'une guerre préventive contre la Russie. Tout cela est erroné, et en partie même nettement déraisonnable. » Livre Ronge austro-hongrois, n" 3i.
La presse viennoise ne pensait pas ainsi lorsque, dans la première quinzaine de juillet, elle préconisait la guerre préventive, avec l'autorisation des agences officielles. « L'instant nous est encore favorable, disait la Mililxrische Rundschau. Si nous ne nous décidons pas à la guerre, celle que nous devrons faire dans deux ou trois ans au plus tard s'engagera dans des circonstances beaucoup moins propices » Livre Jaune, n° la.
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contrariétés de système ne prouve la fausseté de l'accusation qu'elles ont désiré le conflit.
Dès la matinée du 24 juillet, elles avaient eu l'occasion de préciser leur attitude. On se souvient que la première idée de M. Sazonof, en prenant connaissance de la Note, est que l'Autriclie-Hongrie cherche la guerre et que le devoir de la Russie est de s'y préparer. C'est dans cette pensée qu'il se rend chez M. Paléologue et qu'il y appelle Sir G. Buchanan. Entre ces trois personnages s'engage une conversation d'un tragique intérêt. Le ministre russe déclare que la conduite de l'Autriche-Hongrie est « tout à la fois provoquante et immorale », que plusieurs de ses demandes sont inacceptables et que, certainement, elle ne les aurait pas formulées si l'Allemagne ne lui avait promis son concours. Dans ces conditions, que va faire l'Angleterre ?
Avant que l'Ambassadeur de la Grande-Bretagne ait pu répondre, M. Paléologue intervient. Il dit que la France remplira, si cela devient nécessaire, « toutes les obligations que lui impose son alliance avec la Russie ». Que va faire l'Angleterre ?
Le premier mot de Sir G. Buchanan est qu'il ne peut donner que son avis personnel, qu'il en référera à Londres, demandera des instructions. Mais ce n'est guère là qu'une précaution oratoire, car l'opinion qu'il donne il sait bien que c'est celle de son Gouvernement. Et elle n'est pas encourageante. - J'ai dit, rapporte-t-il lui-même que « je ne voyais aucune raison de s'attendre à une déclaration de solidarité de la part du Gouvernement de Sa Majesté, qui entrai-
nerait un engagement absolu de sa part de soutenir la Russie et la France par la force des armes. »
MM. Sazonof et Paléologue insistent. Ils le pressent pour obtenir « un« déclaration de solidarité complète ».
L'ambassadeur anglais s'y refuse. Peut-être le Foreign Office fera-t-il « de fortes représentations » à l'Autriche- Hongrie et à l'Allemagne ; peut-être dira-t-il que l'agression de la Serbie par l'Autriche-Hongrie mettrait en danger la paix de l'Europe et amènerait une intervention russe qui, à son tour, déterminerait l'intervention française et l'intervention allemande; peut-être ajoutera-t-il « qu'il serait difficile à la Grande-Bretagne de rester à l'écart si la guerre devenait générale ». Il ne peut aller au delà dans ses prévisions.
En vain, M. Paléologue argumente. Que l'Autriche-Hongrie bluffe, ou qu'elle soit décidée, la seule chance d'éviter un conflit immense est « une attitude ferme et unie ». En vain, M. Sazonof démontre que si la guerre éclate la Grande-Bretagne y sera tôt ou tard entraînée, et qu'elle aura rendu la guerre plus probable en ne consentant pas à faire, dès le début, « cause commune » avec la Russie et la France. Sir G. Buchanan ne se rend point à ces ardentes sollicitations (')•
(*) On ne doit pas perdre de vue que l'entente anglo-russe avait été une nécessité politique imposée par la menace allemande, mais que le Royaume-Uni éprouvait infiniment plus de sympathie pour l'empire des Habsbourg que pour l'empire des Romanof.
Cette sympathie anglaise pour la Monarchie dualiste est très nettement exprimée dans une dépêche envoyée de Vienne, le
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Il n'est, du reste, pas libre de s'y rendre. Il ne serait pas approuvé. Mais peut-être Irouve-t-on une indication sur son sentiment personnel dans cette phrase, par laquelle se clôt sa dépêche : « Il me semble, d'après le langage tenu par l'ambassadeur de France, que, même si nous déclinons de nous joindre à elles, la France et la Russie sont résolues à prendre fortement position (') ».
a8 juillet, par Sir M. de Bunsen. I.e Ballplatz avait déjà donné de multiples preuves de mauvaise foi, de brutalité, de perfidie. A l'instant même, le comte Bercblold venait d'annoncer à l'ambassadeur anglais que son Gouvernement allait déclarer la guerre, malgré la soumission de Belgrade. Que répond Sir M. de Bunsen? « Je l'ai prié de croire que si, au cours de la grave crise actuelle, notre point de vue venait parfois à différer du sien, cela proviendrait, non pas d'un manque de sympalbie avec les nombreuses et justes raisons que l'Autriche-Hongrie avait de se plaindre de la Serbie, mais du fait que, tandis que l'Autricbe mettait en première ligne sa querelle avec la Serbie, ce qui vous préoccupait tout d'abord était la paix de l'Europe ». Dépécbe à Sir Edward Grey. Correspondance britannique, n° 62.
Cette façon de penser était, du reste, très générale, en Angleterre, dans le monde officiel et dans la presse.
(') Dépécbe à Sir Edward Grey. Correspondance britannique, n° 6 Le Livre Orange russe ne dit rien de cette conversation, pourtant d'un baut intérêt. De même, dans le Livre Jaune, on ne trouve, à la date du 24 juillet, qu'une seule dépêche de notre ambassadeur à Petersbourg, et elle ne mentionne pas l'entretien avec Sir G. Bucbanan, bien qu'elle ait certainement été envoyée après, Mais M. Paléologue y exprime de nouveau l'opinion que l'.-VIlemagne soutiendra l'Aulricbe-HoRgrie et que « la solidarité de la Triple Entenlc, en s'affirniaiit, peut seule empêcher les puissances
Cette conversation mérite d'être retenue pour les dissentiments profonds qu'elle atteste entre les Puissances de la Triple Entente.
La Russie, menacée dans ses intérêts et blessée dans ses affections par l'action autrichienne en Serbie, mais surtout, peut-être, offensée jusqu'à l'exaspération des procédés sardoniques du Ballplatz, qui lui a joué une hypocrite et abominable comédie de sagesse, qui l'a bafouée par des assurances de modération, la Russie, dans cette matinée du 24 juillet, est prête aux mesures décisives, M. Sazonof pense et dit que, « tout au moins », le Gouvernement impérial doit procéder à la mobilisation. Un Conseil des ministres examinera cette question dans l'après-midi. Un autre Conseil se réunira le lendemain, sous la présidence du Tsar. Bref, dans l'irritation déterminée par le coup de foudre de la Note, le grand et lourd empire slave mesure ses forces, se prépare à la résistance (').
germaniques d'accentuer leur attitude provocante. » Dépêche à M. Bienvenu-Martin, Livre Jaune, n° 3i.
De son côté, M. Bienvenu-Martin, dès cette matinée du 24 juillet, avait télégraphié au Foreign Office pour demander « les vues et les intentions du Gouvernement anglais ». Dépèche à M. Viviani. Livre Jaune, n" 26.
Tandis que tous les actes de l'Autriche-Hongrie et de l'Allemagne s'inspiraient d'un accord préalable, les Puissances de la Triple Entente devaient, à chaque fait nouveau, s'interroger et se concerter.
(•) « La seule réponse digne de la Russie serait la mobilisation générale sur la frontière autrichienne. » Courrier de Saint-Pétersbourg du 35 juillet 1914-
Il s'en faut de beaucoup que la France soit dans le même état d'esprit. La loyauté ne lui permet pas de se reluser à soutenir son alliée dans la querelle qu'on lui cherche. Elle lui permet de ne le faire que sous conditions. La France sera aux côlés de la Russie, aj)rès qne lous les moyens de résoudre le conllit d'une façon pacifique auront échoué. La France sera aux côtés de la Russie, après q\x il aura été bien établi qu'on lui impose la guerre. Sans doute, M. Paléologue ne formule pas ces réserves devant l'ambassadeur anglais, dont il veut obtenir une déclaration de solidarité,mais elles doivent êtredans sa pensée et dans ses instructions. Le 24 juillet, quels que soient les termes du traité franco-russe, nous ne pouvons être engagés encore (').
En ce qui concerne l'Angleterre, elle est aussi éloignée que possible des énergiques décisions que lui demande M. Sazonof. On a vu la réponse de Sir G. Buchanan. Elle
(') Cela ressort, au surplus, des renseignements que donnent les 1 livres diplomatiques et dos propos de M. Sazonof lui-même. Le •2,5 juillet, au cours d'une nouvelle conversation avec Sir G. Buchanan, il lui déclare, en efTet, que la Russie ne peut pas permettre à I l'Autriche- Hongrie d'écraser la Serbie, de devenir la puissance prépondérante dans les Balkans, et que « si elle se sent assurée de l'appui de la France, elle fera face à tous les risques de guerre ». Dépêche de Sir G, Buchanan Correspondance britannique, n* 17.
C'est seulement le 39 juillet que l'ambassadeur russe à Paris, M. Iswolsky, télégraphie à son Gouvernement: « Viviani vient de me confirmer l'entière résolution du Gouvernement français d'agir d'accord avec nous ». Livre Oraruje russe, n° 55.
A celte date, la Russie avait donné plus de gages de son esprit de conciliation qu'on n'en pouvait espérer.
est tout de suite confirmée à Londres. « J'approuve complètement vos paroles », lui écrit le lendemain Sir Edward Grey ('). Le Foreign Office est même si catégorique que le Gouvernement russe, après une dernière tentative, le 25 juillet (^), renonce à toute espérance d'obtenir aucune promesse. Mais la France, dont l'accord avec la Grande-Bretagne est bien plus ancien et bien plus intime, ne peut pas aussi facilement accepter que l'Entente cordiale reste sans effet dans le moment où son action est le plus nécessaire. Dès que les événements s'aggravent, dès que le péril devient imminent, elle s'efforce à son tour de décider l'Angleterre à prendre un engagement formel. Elle n'est pas plus heureuse que la Russie. Le Foreign Office a son siège fait.
Dans une dépèche que Sir Edward Grey adresse, le 29 juillet, à Sir F. Bertie, il précise ainsi le point de vue anglais : « Dans le cas du Maroc, la dispute fut une dispute où la France se trouva la principale intéressée et où il paraissait que l'Allemagne, dans un effort pour écraser la France, lui cherchait querelle sur une question qui formait l'objet d'une convention spéciale entre la France et nous-
(') Correspondance britannique, n° 2li.
(-) Le 25, M. Sazonof écrivait au comte Benckendorff : « Dans le cas d'une nouvelle aggravation de la situation pouvant provoquer de la part des grandes Puissances des actions conformes, nous comptons que l'Angleterre ne tardera pas à se ranger nettement du côté de la Russie et de la France, en vue de maintenir l'éciuilibrc européen, en faveur duquel elle est intervenue constamment dans le passé et qui serait, sans aucun doute, compromis dans le cas du triomphe de l'Autriche ». Livre Orange russe, n" 17.
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mêmes. Dans le cas actuel, le différend entre l'Autriche et la Serbie n'était pas un différend où nous nous sentions appelés à jouer un rôle actif. Même si la question venait à se poser entre l'Autriche et la Russie, nous ne nous sentirions pas appelés à y jouer un rôle. Ce serait alors une question de la suprématie du Teuton ou du Slave, — une lutte pour la suprématie dans les Balkans, — et notre idée a toujours été d'éviter d'être entraînés dans une guerre pour une question balkanique ('). Si l'Allemagne devenait impliquée et si la France devenait impliquée, nous n'avions pas décidé ce que nous ferions. Ce serait un cas que nous aurions à examiner. La France aurait été alors entraînée dans une querelle qui n'était pas la sienne, mais dans laquelle, par suite de son alliance, son honneur et ses intérêts l'obligeaient à entrer. Nous étions libres d'engagements et nous aurions à décider ce que les intérêts britanniques exigeaient que nous fissions (*) »
(') 11 est à peine besoin de signaler la faiblesse des arguments invoqués par Sir Edward Grey. La France, pas plus que la Grande- Bretagne, ne désirait faire la guerre pour une question balkanique, et M. Sazonof ne demandait point qu'on l'aidât à assurera Belgrade la suprématie du Slave sur le Teuton. Il rappelait à l'Angleterre que sa politique avait toujours été de maintenir l'équilibre européen, équilibre qui, au cas d'une victoire austro-allemande, serait détruit au profit du germanisme.
Voir Appendice n" i.
(^) A la même date où il envoyait à Sir F. Bertic, ambassadeur d'Angleterre en France, la dcpèciie que l'on vient de lire, le 3() juillet [Correspondance hrilannvinc, n" 87). Sir Edward Grey tenait au prince Liclmowsky le langage suivant: « J'ai dit que je
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Ce langage était parfaitement clair. Il était aussi très loyal. Dans ses rapports avec M. Paul Cambon, comme dans ses rapports avec le prince Lichno^vsky, Sir Edward Grey a toujours mis la plus scrupuleuse probité. On ne
désirais lui dire, d'une façon tout à fait particulière et amicale, quelque chose que j'avais h l'esprit. La situation était très grave. Tant qu'elle se limitait aux questions actuellement posées, nous n'avions aucune intention d intervenir. Mais si l'Allemagne y devenait impliquée, et ensuite la France, la question pourrait être si vaste qu'elle impliquerait tous les intérêts européens; et je ne voulais pas qu'il fût trompé par le ton amical de notre conversation — lequel persisterait, comme je l'espérais — jusqu'à croire c|ue nous resterions à l'écart.
a II a dit qu'il comprenait parfaitement, mais il a demandé si je voulais dire que nous interviendrions dans certaines circonstances.
(( Je répondis que je ne désirais pas dire cela, ni me servir de quoi que ce fût qui ressemblât à une menace ou à un essai d'exercer une pression, en disant que, si les choses allaient plus mal, nous interviendrions. Il n'y aurait aucune question de notre intervention si l'Allemagne n'était pas impliquée, ou même si la France n'était pas impliquée; mais nous savions fort bien que si la question devenait telle que nous croyions que les intérêts britanniques exigeaient notre intervention, il faudrait que nous intervinssions immédiatement, et que la décision fût très rapide, exactement comme les décisions des autres puissances auraient à l'être. J'espérais que le ton amical de nos conversations continuerait comme à présent et que je pourrais conserver des rapports aussi étroits avec le Gouvernement allemand en travaillant pour la paix. Mais si nous échouions dans nos efforts pour conserver la paix, et si la question s'élargissait de façon à impliquer, pour ainsi dire, tous les intérêts européens, je ne voulais pas être exposé à aucun reproche de sa part que le ton amical de toutes nos conversations l'avait égaré, lui ou son gouvernement, à supposer que nous n'agirions pas, et au reproche que s'il n'avait
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peut imaginer une politique plus droite que la sienne. A- 1-elle été aussi habile que droite? Et n'était-clle pas bien courte? C'est une autre affaire. Lorsque Sir Edward Grey énunière toutes les conditions qui sont h remplir encore avant que la Grande-Bretagne examine où est son intérêt, on est en droit de craindre que ses vues aient plus de rectitude que de profondeur, et, dans tous les cas, on échappe dinicilement à l'impression qu'il s'efTorce surtout de se dissimuler à lui-même le péril de l'Europe, de son propre pays. Lorsque MM. Sazonol, Paléologue, Paul Cambon, Poincaré soutiennent que le plus sûr moyen d'éviter la guerre est pour le Royaume-Uni de dire tout de suite qu'il y entrera, ils ont vraisemblablement raison.
Mais ce qu'il faut retenir, à l'heure où nous sommes, c'est que, pressé de se prononcer dans l'hypothèse d'un conflit armé, Sir Edward Grey s'y refuse en termes formels. L'Angleterre, dit-il, avec la plus ferme obstination, ne fera pas une déclaration de solidarité qui aurait le double inconvénient de l'engager plus qu'il ne convient à ses intérêts et de donner aux Empires du Centre l'impression qu'on les menace. C'est par d'autres voies, par des procédés moins hardis, qu'elle s'efl'orcera de maintenir la paix.
Si elle s'est trompée, il est incontestable qu'elle a été de bonne foi et que son attitude réservée a eu tout au moins l'avantage d'incliner la Russie et la France vers plus de modération encore.
pas clé ainsi égaré le cours des événeineuts aurait pu être différent ».
Correspondance britannique, u° 89.
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