CHAPITRE PREMIER
LE PROJET DE GOxXFÉUENGE
A quelque degré de certitude que nous soyons arrivés dans la dénionslration que l'Autriche-Hongrie n'est pas seulement responsable de la guerre, mais qu'elle l'a voulue, nous pouvons ici, de nouveau, faire table rase de toutes les constatations antérieures ; nous pouvons supposer que rien n'est établi, qu'il n'y a point de charges contre elle, et donner cependant la preuve de sa responsabilité et de sa volonté par le seul examen de son attitude et de son action dans les négociations relatives au projet de Médiation ou de Conférence, — moyen suprême auquel les Puissances de la Triple Entente eurent recours pour essayer de sauver la paix du monde.
On sait avec quel zèle, quelle chaleur, quelle obstination l'Angleterre s'est eflorcée d'intervenir dès que les
termes de la Note autrichienne ont été connus et ont laissé l voir le péril. Sir Edward Grey, dont l'activité est sans égale dans cette période, multiplie les appels à toutes les chancelleries. Constamment aidé, soutenu, encouragé, excité même par les Cabinets de Paris et de Petersbourg, de Rome aussi, il soumet propositions sur propositions à Berlin et à Vienne. Son insuccès final ne doit faire oublier ni son ardeur, ni son ingéniosité, ni son esprit de sacrifice.
Encore n'est-il pas exact de dire qu'il ait échoué. En réalité, les concessions qu'il obtint de la bonne volonté de Nicolas II furent si étendues que, dans cet ordre d'idée, toute raison sérieuse, ou seulement discutable d'entrer en guerre manquait à la monarchie dualiste bien avant la fin des négociations, et qu'elle dut, ainsi que je me suis appliqué à le mettre en lumière, se préoccuper de substi- ' tuer au prétexte insoutenable du danger serbe le prétexte spécieux de la mobilisation russe.
Mais il est tout à fait digne de remarque, — parce que | tout à fait caractéristique de la mauvaise foi des Empires du Centre, — que la première idée d'une intervention étrangère dans le conflit revient à ceux-mêmes qui déclaraient, avec une insolente hauteur, que l'Europe ne devait point se mêler des événements qui allaient s'accomplir sur le Danube.
A la vérité, ils ne demandèrent pas à la Grande-Bretagne d'agir sur le Cabinet de Belgrade. Ils eussent bien plutôt été désolés que l'influence de la Triple Entente le déterminât à une soumission totale. Leur prétention lut
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(l'obtenir que l'on agisse sur la Russie. Non point, d'ailleurs, parce qu'ils redoutaient un conllil et préféraient s'en tenir, si possible, à une éclatante victoire diplomatique ; mais parce que, s'ils parvenaient à soutient le Fore'ujn Office à exercer une pression que Petersl)Ourg ne voudrait pas subir, les Iroissements qui en résulteraient nécessairement seraient une garantie de la neutralité anglaise.
Deux incidents, à quelques heures de distance, précisent cette politique. Le 21 juillet, trois jours avant que la Note soit connue des Puissances, M. de Jagow soutient à Sir H. Rumbold la thèse que la Serbie et l'Autriche doivent rester face à face, que nulle intervention étrangère n'est admissible, que, môme, il n'est pas désirable que le Gouvernement austro-hongrois soit « approché » par le Gouvernement allemand ('). Mais, le 23 juillet, on constate dans
(') Correspondance britannique, n° a.
Il va de soi que M. de Jagow n'avait pas les mêmes scrupules en ce qui concernait le gouvernement serbe. Il déclarait, en efTet, sans ambages, au chargé d'aflaires anglais, avoir « à plusieurs reprises, dans des conversations avec le ministre serbe, souligne l'extrême importance que les relations austro-serbes fussent placées sur une base convenable ». A M Jules Cambon, il disait encore, le 2^ juillet, qu'il s'attendait bien « à un peu d'émotion » de la part des amis de la Serbie, mais qu'il comptait que cependant ils lui donneraient « de bons conseils ». A quoi l'ambassadeur de France en Allemagne répondait que certainement la Russie ferait efl'ort auprès du Cabinet de Belgrade pour l'amener « aux concessions acceptables », mais que, ce que l'on demandait à l'un, il fallait le demander h l'autre. « Si l'on compte que des conseils seront donnés
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une dépêche de Sir Edward Grey que, déjà, l'ambassadeur d'Allemagne à Londres lui a exprimé « de grandes craintes o et lui a donné à entendre qu'il serait très désirable que ceux qui avaient de l'influence à Saint-Pétersbourg l'employassent en faveur de la patience et de la modération (') a.
Le piège était grossier. Le ministre anglais n'y tomba point. La démarche faite présentait toutefois cet avantage que les Empires du Centre avaient ainsi, d'une part, souligné l'importance capitale qu'ils attachaient au règlement des difficultés soulevées par eux-mêmes en Orient; d'autre part, qu'ils avaient plus ou moins fortement établi leur résolution d'éviter un conflit général et qu'ils s'étaient montrés disposés, jusques à un certain point, à s'associer à l'Angleterre dans ce but.
Lorsque Sir Edward Grey avait prudemment déclaré au comte MensdorfFque la quantité d'influence qu'il pourrait exercer à Petersbourg dépendrait c de la modération des demandes autrichiennes », et des justifications que le Ballplatz présenterait, il n'avait pas encore la moindre idée des exigences formidables de la Note. Le 24 juillet, après qu'il en eût pris connaissance, il fit au prince Lichnowsky une déclaration qui est à retenir venant d'un homme d'Etat aussi pacifique. « Si la Russie, dit-il, considérait l'ullima-
h Belgrade, n'est il pas Icgilime Je conipler que, d'un autre côté, des conseils seront aussi donnés ;\ Vienne ? » Dépêche de M. J. Cambon à M. Bienvenu-Martin. Liore Jaune, x\° 3o. (^) Correspondinre liritannique, n° 3,
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tum autrichien comme le considérerait, il me semble, toute Puissance intéressée à la Serbie, je serais tout à t'ait impuissant, vu les termes de l'ultimatum, pour exercer n'importe (jnelle influence modératrice ('). »
Il fallait agir cependant. Où donc? Comment? — A Vienne, suggère iM. Paul Cambon, au moyen d'une médiation dont l'Allemagne prendrait elle-même l'initiative {'-). Une médiation entre l'Autriche et la Serbie? demande Sir Edward Grey, qui se souvient des propos de M. de Jagow. M. Paul Cambon répond aflirmativement, et le Secrétaire d'Etat anglais promet d'en parler à l'Ambassadeur allemand.
C'est de cette conversation qu'est né le projet de Conférence dont nous allons suivre les vicissitudes. Mais obser-
(') On sait que cette réponse si logi(iuc ne découragea point le Gouvernement allemand et que, dans l'après-midi du 26 juillet, il renouvela au Quai d'Orsay la démarclic déjà faite au Forelgn Office. « L'ambassadeur d'Aliotuagne est venu cette après-midi, écrit M. Bienvenu-Martin, me faire une communication tendant à une intervention de la France auprès de la Russie dans un sens pacifique. » Livre Jaune, n° 56.
La ^Vilhclm3tras3e estimait que l'Autriche était si ombrageuse qu'il serait dangereux qu'elle fût approcliée même par son alliée. Par contre, elle pensait que la France pouvait sans inconvénient faire pression sur la Russie.
Q) M. Paul Cambon se rencontrait, sur ce point, avec M. Paléologue, qui écrivait de Petersbourg, à la même date : (( La brièveté du délai assigné par l'ultimatum rend plus difficile encore l'aclion modératrice que les Puissances de la Triple Entente pourraient exercer à Vienne ». Livre Jaune, n° il.
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VOUS ici que, déjà, l'accord est parfait dans la volonté de la Triple Entente de ne rien négliger pour éviter la guerre- Un entretien de Sir Edward Grey avec M. Paul Cambon a suffi pour déterminer les démarches qui vont être tentées (').Et, tout de suite, le comte BenckendorlT, qui représente la Russie à Londres, donne son approbation entière (*).
Plus significative encore que l'adhésion de la Russie est l'adhésion de la Serbie. Il n'y avait pas ombre de doute, en effet, que, quelle que fût la bonne volonté de toutes les Puissances, y compris l'Allemagne, on n'aboutirait pas dans les quelques heures qui restaient à courir avant l'expiration du délai fixé par l'ultimatum. Si l'Autriche-Hongrie ouvrait immédiatement les hostilités, l'opinion publique russe n'obligerait-elle pas le Gouvernement du Tsar à intervenir aussitôt? M. Paul Cambon le redoutait.
< Une fois que les Autrichiens auraient attaqué la Serbie, il serait trop tard pour une médiation, » disait-il.
(') « Envisageant une possibilité de conilit entre l'Autriche et la Russie, écrit M. Bienvenu-Martin, Sir Edward Grey se propose de réclamer le concours du Gouvernement allemand, en vue d'une médiation des quatre Puissances non inléreisées directement dans l'aiïaire serbe : Angleterre, France, Italie cl Allemagne. Celle médiation s'exercerait à la fois à Vienne et à Pclersbourg. » Livre Jaune, n° a4
(^) Livre Jaune, n° 82.
Toutefois, le comte Benckendoriî ne se faisait pas de grandes iliisions sur le succès de cette tentative. Il appréhendait, déclare til hnotre ambassadeur, « une surprise de l'Allemagne ».
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C'était aussi, (lu reste. le sentiment de Sir Edwarci Grey. Mais il pensait {juc « si l'Autriche s'avançait en Scrl)ie », et si la Russie mobilisait, on pourrait demander à l'une d'arrêter sa marche, à l'autre de suspendre ses préparatifs.
— Non. il serait trop lard, insistait M. Paul Cambon (').
Notre ambassadeur avait raison, selon toute apparence. Il serait trop tard, parce que c'était trop exiger de la Serbie de lui imposer qu'elle supportât, sans se défendre, cette violation de son territoire. Et cependant, par un ellbrt de sagesse qui est à l'honneur éternel de ce petit peujjle, si grand par la résignation et par le courage. M, Paul Cambon avait tort en fait. Le Cabinet de Belgrade alla jusqu'au bout dans la voie des concessions.
« Au cas où les Autrichiens attaqueraient la Serbie, le Gouvernement serbe abandonnerait Belgrade et retirerait ses forces à l'intérieur, pendant qu'il ferait appel aux Puissances pour qu'elles lui viennent en aide. » C'est le représentant de la Serbie à Petersbourg qui fait cette déclaration mémorable à Sir G. Buchanan (^).
Aucune impossibilité ne subsiste donc. Malgré la brièveté du délai, malgré le refus hautain de le prolonger, on a assez de temps devant soi pour négocier et traiter.
(') Correspondance britannique, n" lo (*) Correspondance britannique, n" 17.
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