‹ L'Autriche a voulu la grande guerreChapitre 68 sur 84 · PREMIERS OBSTACLES · texte numérisé non relu

PREMIERS OBSTACLES

IORSQUE le prince Lichnowsky se présente au horeign J Office, Sir Edward Grey lui soumet la proposition de la Triple Entente. « La seule chance que je voyais, lui ditil, pour avoir une influence médiatrice ou modératrice efllcace était que les quatre Puissances : l'Allemagne, la France, l'Italie et nous-mêmes, nous travaillions ensemble, simultanément ù Vienne et à Saint Petershourg, tn faveur de la modération, au cas où les relations entre l'Autriche et la Russie deviendraient menaçantes. » En outre, pour éviter le danger de complications, il exprime le désir que l'Autriche-Hongrie ne précipite pas son action militaire ('). La réponse de M. de Jagow, informé par son ambassadeur à Londres, est typique. Il a tout de suite communiqué à Vienne, assure-t-il, le désir que l'Autriche accorde du temps. Mais il ne compte pas sur le succès de cette démarche, — à laquelle il n'ose dire, d'ailleurs, qu'il se soit associé, — parce que « le comte Berchllod est à Ischl, »

(') Correspondance brilamùipir.^ n" ii.

l'REMiius oit,MAf;i,r.s 381

et qu'au surplus le Gouvernement austro-hongrois veut « donner une leçon aux Serbes ».

Par contre, il voit dans la situation ceci de rassurant que le Hallplatz a commencé des négociations directes, — on sait quel élevait rire leur sort, - avec l'amljassadeur de Russie à Vienne. Quant à la proposition de médiation, qui est la partie essentielle de la communication anglaise, il s'en tient à déclarer accessoirement que « si les relations entre l'Autriche et la Russie devenaient menaçantes », il était tout prêt à convenir « que les quatre Puissances devraient travailler ensemble, en faveur de la modération, à Vienne et à Saint-Pétersbourg (') o.

A quoi bon, au surplus, se préoccuper d'éventualités aussi improbables? Certes, l'Allemagne ne veut pas la guerre (-), mais la Russie ne la veut pas non plus. L'opinion publi(iue n'y est point aussi excitée qu'on l'assure. On s'exagère le danger. Le conflit sera localisé.

Cette aflectation d'optimisme ne pouvait trouver grand crédit à Londres, où l'on prévoyait déjà la double mobilisation autrichienne et russe C). Malheureusement, on y avait, dès l'origine, établi une distinction qui était pure-

(') Dépêche de Sir H. Rnmboltl. Correspondance brilannique, n° i8.

Dès ce moment, et par la force même des choses, la situation n'était pas seulement « menaçante », elle était « désespérée », suivant l'expression même de M. Sazonof, « à moins que rAllemagnc ne retînt l'Autriche ». Correspondance brilannique, n" 17.

(-) Voir appendice n° i .

(') Dépêche de Sir Edward Grey à Sir G. Buchanan. Correspondance britannique, n" 2.\.

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ment verbale, et même un peu puérile, entre le conllit austro-serbe et le conflit austro-russe; le conflit austro-serbe n'intéressant pas l'Angleterre, le conflit austro-russe l'inquiétant fort, parce qu'il compromettait la paix européenne. Il n'y avait, en réalité, qu'un conflit : le conflit austro-russe provoqué par l'agression que projetait l'Autriche contre la Serbie. Mais on n'osait pas regarder cette réalité en face. On se plaçait de biais, afin d'avoir, croyait-on, une facilité de plus pour se garer. En fait, on donnait ainsi aux Empires du Centre un avantage précieux et on leur fournissait un prétexte pour pousser les choses à bout. Ils ne manquèrent pas de le saisir.

« L'ambassadeur d'Allemagne, écrit le 25 juillet Sir Edward Grey,m"a lu un télégramme du ministère allemand des Affaires Etrangères disant que son Gouvernement n'avait pas eu connaissance préalable et n'avait pas eu plus que les autres Puissances à s'occuper de la raideur des termes de la Note de l'Autriche à la Serbie, mais qu'après avoir lancé cette Note, l'Autriche ne pouvait pas reculer (^). »

Il y paraît à peine, et pourtant cette phrase c'est déjà le rejet de la proposition de médiation que va faire l'Angleterre. Il a suffi à la Wilhelmstrasse de croire, ou de feindre de croire que la proposition de concilier l'Autriche et la Russie impliquait que Ton touchât à l'ultimatum pour qu'il lui fût possible de répondre par ce refus, où l'on se permettait un ironique rappel des termes mêmes employés par Sir Edward Grey. C'était lui, en effet, qui, au cours

(') Dépêche à Sir H. Rumbold. Correspondance britannique, n' 25.

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d'un cMilretien avec le prince Lichnowsky, avait pris texte du c( caractère extraordinairement raidc » de la Noie pour se reluser à exercer une influence modératrice à Petersbourg, du moins sans contre-partie à Vienne.

Que lui importait le caractère de la Note 7 Ni la Note ni ses conséquences ne devraient être mises en question. C'était là une afïaire austro-serbe. Mais, évidemment, s'empressait d'ajouter le prince Lichnowsky, si l'Angleterre pensait à une « médiation entre la Russie et l'Autriche, cette dernière pourrait être à même de l'accepter avec dignité », étant bien entendu toujours que cette médiation n'aurait aucun rapport, proche ou lointain, avec les questions soulevées par la querelle existant entre Vienne et Belgrade. Cela équivalait à dire que l'on acceptait une médiation à la condition qu'elle fût sans objet.

Sir Edward Grey aurait peut-être pu, à ce moment, dissiper l'équivoque. Quelques mots bien nets y auraient suffi. Il ne l'osa pas. Il craignit de s'engager trop. Il reconnut, tout au contraire, qu'il n'avait point « qualité pour intervenir entre l'Autriche et la Serbie ». Mais si la question se posait entre l'Autriche et la Russie, « cela toucherait la paix de l'Europe », et tout le monde devrait agir.

Sans doute. Seulement, à quel signe le reconnaîtrait-on, puisqu'on ne le reconnaissait pas encore ? « Dans le cas d'une mobilisation russe etautrichienne » suggère lui-même le Secrétaire d'Etat anglais ('). 11 n'y aurait, en effet, plus

(') Dépêche de Sir Edward Grey à Sir II. Rumbold. Correspondance britannique, no 57.

M. de Fleuriau, chargé d'Allaircs de France à Londres, a très

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de doute à ce moment là. Mais il serait trop tard. Dès le 26 juillet l'Allemagne n'informait elle pas la Russie que la molyilisation c'était la guerre ?

Au surplus, si des hésitations étaient possibles le 25, elles n'allaient pas tarder à cesser de l'être. La rupture des rapports diplomatiques entre Vienne et Belgrade, dont la nouvelle arriva dans la soirée, et les préparatifs militaires de l'Autriche, malgré la soumission serbe, ne laissaient subsister aucune incertitude. Le Ballplatz, impatiemment et brutalement, cherchait un conflit, qu'avec toute Ihabilité du monde on ne pourrait localiser ('). La question, à cette

bien résumé cette conversation : « L'Ambassadeur d'Allemagne est venu au Foreign Office affirmer que son Gouvernement refusait de s'immiscer dans le conflit qui divise l'Autriche et la Serbie

n Sir Edward Grev a répondu que, sans le concours de l'Allemagne à Vienne, l'Angleterre ne saurait agir à Petersbourg. Si, cependant l'Autriche et la Russie mobilisaient toutes deux, ce serait bien l'occasion d'une intervention de quatre autres Puissances. Le Gouvernement allemand maintiendrait-il alors son attitude passive et refusait-il de se joindre à l'Angleterre, à la France et à IRalie?

« Le prince Lichnowsky ne le pense pas, puisqu'il ne s'agirait plus de difficultés entre Vienne et Belgrade, mais d'un conflit entre Vienne et Petersbourg. ^) Livre Jaune, n° 87.

(') Sir Edward Grey le déclarait en termes exprès, dans la matinée du 27, au prince Lichnowsky. « Si l'Autriche, disait-il, envahissait la Serbie, après la réponse serbe, elle démontrerait qu'elle ne poursuivait pas seulement le règlement des questions mentionnées dans sa Note du 23 juillet, mais qu'elle voulait écraser un petit Etat. Alors ce serait une question européenne, et il s'ensuivrait une guerre

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heure, était nettement posée entre rAulriche-Hongrie et la Russie. Il était donc urgent d'intervenir.

C'est dans cette pensée que Sir Edward Grey, sans plus attendre, demande aux ambassadeurs de Grande-Bretagne à Paris, à Berlin et à Rome, si les Gouvernements auprès (lcs(iuels ils sont accrédités seraient disposés à donner des instructions à leurs représentants à Londres les autorisant h chercher avec lui-même a une solution qui empêche les complications ». Pendant que se tiendrait cette conlérence, les opérations militaires actives seraient suspendues (').

à laquelle d'autres Puissances seraient amenées à prendre part. » Dépêche de M. Fleuriau, Livre Jaune, n" G6.

(') Correspondance britannique, n°36.

Dans une dépêche du 36 juillet, M. Bienvenu-Martin résumait avec beaucoup d'exactitude l'opinion du Foreijn Office « Sir Edward Grey estime, écrivait-il, que les quatre Puissances non intéressées devraient insister auprès de la Russie et de l'Autriche pour que leurs armées ne franchissent pas la frontière et donnent le temps à l'Angleterre, à la France, à l'Allemagne et à l'Italie d'exercerleur médiation. Si l'Allemagne accepte, le Gouvernement anglais a des raisons de penser que l'Italie serait heureuse de s'associer également à l'action jointe de l'Angleterre et de la France. L'adhésion de l'Allemagne est essentielle, car pas plus l'Autriche que la Russie ne tolérerait d'autre intervention que d'amis impartiaux ou d'alliés. » Livre Jaune, n" 5o.

Quelques heures plus lard, M. Bienvenu-Martin recevait de M. Barrcre une dépêche qui lui donnait les meilleures raisons de compter sur la bonne volonté de Rome. M, Salandra venait de faire, à ce propos, les déclarations les plus nettes à notre ambassadeur. Livre Jaune, n°5i.

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