LA RUSSIE MENACÉE
Aïs, malgré tout, cette proposition était si conciliante; elle tenait un si grand comi)te des griefs autrichiens i elle leur garantissait une si large réparation ; elle avait — son principe admis — de telles chances de succès, car la Conférence de Londres, pendant la récente crise balkanique, s'était trouvée en face de bien autres difficultés ; elle était si modérée, si raisonnable, si honnête, si juste ; elle apportait à la cause de la paix une telle force de persuasion que l'Autriche-Hongrie, résolue à la guerre, prît peur et se hâta de mettre d'autres fers au feu. C'est tout de suite après la visite de Sir M. de Bunsen au comte Berchtold que ce dernier envoie à Berlin la dépèche où il demande à la Wilhelmstrasse de faire une communication menaçante à Petersbourg au sujet de ses « vastes préparatifs militaires » et de parler net (').
Après quoi, incomplètement rassuré encore, le ministre
(') Livre Rouge austro-hongrois, n" 4"^.
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autrichien entreprend, à l'adresse du Gouvernement allemand, la rédaction d'un Mémoire, qui est tout à coup sûr, une des pièces les plus remarquables du Livre Ronge.
On sait que Berlin avait transmis à Vienne, sans du reste l'appuyer, la proposition de Conférence. C'est à cette démarche que répond le Mémoire.
(( Le Gouvernement impérial et royal, dit-il, remercie vivement M. l'ambassadeur de l'Empire allemand pour la communication qu'il a bien voulu lui faire, à la date du 28 courant, et dont le Gouvernement austro-hongrois a pris connaissance.
c( Le Cabinet anglais priait le Gouvernement impéria-l allemand de vouloir bien user de son influence sur le Cabinet de Vienne, afin que celui-ci considérât la réponse de Belgrade soit comme suffisante, soit, au moins, comme une base de discussion. — En ce qui concerne l'opinion exprimée par M. le Secrétaire d'Etat anglais au prince Lichnowsky, le Gouvernement impérial et royal désire faire obserter tout d'abord que la Note serbe ne contient pas, comme semble le croire Sir E. Grey, une adhésion à toutes nos demandes, sauf une seule exception, mais que bien plutôt il a été formulé dans les principaux paragraphes des réserves qui diminuent singulièrement la valeur des concessions faites. En outre, le refus de la Serbie porte précisément sur les points qui devaient nous garantir la réalisation effective du but auquel nous aspirons.
« Le Gouvernement impérial et royal ne saurait dissimuler sa surprise de constater que son action contre la Serbie est considérée comme visant la Russie et l'influence
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russe ilans les Balkans car, s'il en était ainsi, on pourrait supposer que la propagande dirigée contre la Monarchie est d'origine non seulement serbe, mais aussi russe ('). Au contraire, nous sommes partis, jusqu'à présent, de l'idée que la Russie officielle restait étrangère à ces nianileslalions hostiles à la Monarchie. Aussi notre action présente est-elle dirigée exclusivement contre la Serbie, tandis ([ue nos sentiments pour la Russie, comme nous pouvons l'affirmer à Sir Grey, sont absolument amicaux. Au surplus, le Gouvernement austro-hongrois se voit dans la nécessité de faire remarquer qu'à son vif regret il n'est plus à même de prendre position à l'égard de la Note serbe dans le sens de la suggestion anglaise, vu que, au moment où se faisait ici la démarche allemande, l'état de guerre entre la Monarchie et la Serbie était déjà déclaré et que la Note serbe se trouvait ainsi devancée par les événements.
« A cette occasion, le Gouvernement impérial et royal se permet de faire observer qu'avant de donner sa réponse, le Gouvernement royal de Serbie avait procédé à la mobilisation de ses forces 'militaires et que, dans la suite, il laissa encore s'écouler trois jours sans manifester l'intention d'abandonner le point de vue adopté dans sa Note. C'est alors qu'eut lieu, de notre part, la déclaration de guerre.
(') Celle accusation est formellement reprise quelques jours plus tard par M. Zimmcrmann déclarant au docteur Jovanovilcli, chargé d'affaires serbe en Allemagne, qu'il tenait la Russie « qui a san$ cesse excité la Serbie, pour seule responsable des événements » Livre Bleu serbe, n° 5o.
« Du reste, si le Cabinet anglais est disposé à user de son influence sur le Gouvernement russe &n vue du maintien de la paix entre les Grandes Puissances et de la localisation d'une guerre qui nous a été imposée par des menées serbes datant de plusieurs années, le Gouvernement impérial et royal ne pourra que saluer avec reconnaissance une intervention de cette nature ('). »
Dans ce Mémoire, an trouverait difficilement une ligne dont la mauvaise loi ne méritât une flétrissure. Le comte Berchtold assure que Sir Edward Grey se méprend sur le sens de la Note serbe. Cependant le ministre anglais n'en parle pas par ouï-dire. Il l'a lue, étudiée. Il la juge en parfaite connaissance de cause ; et lorsqu'il dit qu'elle va « plus loin pour satisfaire aux demandes autrichiennes que l'on ne pouvait s'y attendre », c'est une opinion très raisonnée qu'il exprime (^j. Lui répondre qu'il n'a pas compris des textes si parfaitement clairs n'est qu'une impertinence. Ajouter que, d'ailleurs, le refus de la Serbie porte sur les points principaux, constitue un mensonge évident. La Serbie n'a même, en réalité, opposé de refus à aucune des conditions posées. Elle a soulevé quelques humbles objections, demandé quelques timides éclaircissements, et, en fin de compte, proposé de soumettre les ar-
(') Livre Rouge austro-hongrois, n" 4A.
(^) Le prince Lichnowsky avait demandé à Sir Edward Grey d'user de son influence à Petersbourg pour localiser la guerre. Le ministre anglais résume comme suit la déclaration qu'il fit à l'ambassadeur allemand, c J'ai répondu que la réponse serbe allait plus loin pour satisTaire aux demandes autrichiennes que Ton ne pou-
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ticles contestés « soit à la décision du Tribunal International de la Haye, soit aux grandes Puissances Cl) »•
L'argument tiré du fait que la suggestion anglaise vient trop tard parce que la Note serbe se trouve a devancée par les événements », est encore plus dérisoire, pour ne pas dire absurde. La déclaration de guerre, lancée la veille, ne modifiait en rien le fond des choses. La Conférence avait pour but d'en prévenir les conséquences qui, seules, étaient graves. Au surplus, le projet de Sir Edward Grey prévoyait les hostilités et demandait précisément qu'elles fussent
vait s'y attendre. Le Secrétaire d'Etat allemand a dit liii-mcnic qu'il Y avait dans la Note antrichienne des choses que l'on ne pouvait guère s'attendre à voir la Serbie accepter. J'ai dit que je présumais que la réponse serbe n'aurait pas pu aller aussi loin qu'elle n été si la Russie n'avait exercé une influence conciliatrice à Belgrade, et que c'était en réalité à V^ienne qu'une influence modératrice était nécessaire. Que si l'Autriche écartait la réponse serbe comme sans valeur et pénétrait en Serbie, c'est qu'elle était résolue à écraser la Serbie à tout prix, sans s'inquiéter des conséquences que cela pourrait entraîner. La réponse serbe devait tout au moins être traitée comme une base de discussion et de réflexion. J'ai dit que le Gouvernement allemand devrait insister à Vienne dans ce sens. » Le ministre anglais avait, ensuite appelé l'attention du prince Lichnowsky sur l'extrême gravité de la situation, d'où pourrait sortir la guerre v la plus gigantesque qu'on ait jamais connue ». Dépèche de Sir Edward Grey à Sir E. Goschen. Correspondance britannique, n" 46-
C'est à toutes ces considérations précises et scrupuleuses que prétend répondre le Mémoire.
(i) Livre Rouge austro-hongrois, n^ 25.
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suspendues, ce qui dépendait bien de l'Autriche-Hongrie, puisque c'était elle qui attaquait et envahissait. Enfin, on ne saisit pas comment, par quel miracle, la Note serbe, remise le 20 juillet, pouvait être devancée par des événements accomplis le 28. Une grande patience a été nécessaire aux Cabinets de la Triple Entente pour supporter une pareille argumentation.
Mais bien mieux encore que ces pitoyables prétextes, que ces faux-fuyants et que ces fourberies, l'attitude prise, dans ce Mémoire, par l'Autriche à l'égard de la Russie dénonce la volonté implacable de généraliser le conflit.
Le Foreign Office taisait auBallplatz une proposition. Il la faisait en son nom, et avec l'agrément de la France et de l'Italie. Que cette proposition fût ou non acceptable, le Ballplatz n'avait à répondre qu'à l'Angleterre. Aussi rien n'est-il plus révélateur de ses réelles préoccupations que l'agression à laquelle il se livre, sans motif, contre le Gouvernement du Tsar. Parce que la Russie se croit intéressée à ne pas permettre l'écrasement de la Serbie, le comte Berchtold, qui l'avait prévu, — il le reconnaît dans sa dépêche au comte Szapary du 25 juillet ('), — accuse la Russie d'avoir participé à la propagande dirigée contre la Monarchie dualiste. Car insinuer que cela serait à croire si Petersbourg s'efforçait de protéger Belgrade équivaut à dire que cela est, puisque, de toute évidence, Petersbourg prétend,sinon s'opposer à l'expédition punitive autrichienne, du moins la limiter. En outre, dès ce moment, le Ballplatz
(') Livre Rouge (ms>ro-hongrois, n° 36.