‹ L'Autriche a voulu la grande guerreChapitre 73 sur 84 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LA SUSCEPTIBILITE AUSTUO-IIONGROISE

SON altitude à l'égard du Mémoire autrichien tout de suite nous renseigne sur la politique qu'elle entend suivre et, du même coup, nous apporte une preuve nouvelle du double jeu que jouent les Empires du Centre.

C'est, en effet, après avoir reçu le Mémoire du comte Berchtold que ^L de Jagow met une exceptionnelle complaisance à montrer à l'ambassadeur de Grande-Bretagne combien il est « déprimé' », et, lui ouvrant son cœur avec une admirable franchise, reconnaît qu'il a peut-être quelque responsabilité dans la fatale décision de l'Autriche- Hongrie. Il l'a trop conseillée, trop sollicitée, trop poussée. Après avoir été a très circonspect » dans ses communications au Ballplatz, parce que a la moindre idée de pression eût été de nature à lui faire précipiter les choses », de façon à mettre l'Europe « en présence d'un fait accompli», il a, dans son amour désordonné de la paix, transmis la proposition anglaise à Vienne ; et Vienne a répondu, comme il le redoutait, par le fait accompli. « Il ne se sent

pas bien sûr, écrit Sir E. Gosclieii rapportant avec nne ironique impassibilité cette mémorable conversation, que sa communication de votre suggestion que la réponse serbe offrait une base de discussion n'a pas hâté la déclaration de guerre (') ».

Quant aux conséquences de cette susceptibilité austrohongroise, elles étaient faciles à déduire : il ne fallait pas agir sur Vienne. Aussi bien le Secrétaire d'Etat allemand ne cache-t-il pas à son interlocuteur qu'en fait le vrai péril n'est plus là. Il n'est plus ni dans le conflit austro-serbe, ni même dans l'opposition des Cabinets de Vienne et de Petersbourg. Si sérieuses que soient les divergences de vue des deux chancelleries, il y a un danger bien plus sérieux: les bruits de mobilisation en Russie, les préparatifs militaires de la France (-).

Après ces déclarations de M. de Jagow, l'ambassadeur d'Angleterre ne pouvait plus se faire d'illusions sur la politique allemande. Mais si, cependant, par un optimisme insensé, il avait gardé quelque espérance, celle-ci lui fut enlevée dans la soirée même. Et, cette fois, ce n'est plus le ministre, c'est le chancelier qui parle. C'est le chancelier, en effet, qui, prévoyant une conflagration européenne,

(') M. de Jagovv aurait rassure sa conscience s'il avait lu plus attentivement le mémoire du comte Berclitold. Il y est expressément dit, en effet, que « an moment on se faisait ici (à Vienne) la démarche allemande, l'état de guerre entre la Monarchie et la Serbie était déjà déclaré, et que la note serbe se trouvait ainsi avancée par les événements. » Livre Rouge austro hongrois, n'^ /j/i.

(^] Correspond'mce hriionniquc, n" -6,

LA. SlSCI-PTIIilMTK AL'STRO-IIONGROISE 405

lui offre u une orte enchère pour s'assurer la neutralité britannique (') >.

(') Correspondance brittinnujae, n" 85.

« Celle tcntalive, faite pour s'assurer la neutralité de l'Angleterre, le 29 juillet au soir, csl grandement surprenante cl significative, écrit l'auteur de J'accuse.

« Que s'élail-il donc passé jusqu'à ce moment pour que M. de Bethmann-Hollweg pût craindre une guerre européenne? L'Autriche avait ouvert les hostilités contre la Serhie cl mobilisé partiellement contre la Russie qui, de son ciMé, avait répondu en mobilisant dans ([tiatre gouverneiuents. Il n'était encore nullement question d'une mobilisation contre l'Allemagne. (Le Livre Blanc lui-même reconnaît qti'elle n'eût lieu que le 3 1 .) Toute la diplomatie européenne — eicepté sans doute celles de l'Alleniagnc et de l'Autricho — travaillait à aplanir le différend austro-russe. Le projet de la Conférence h quatre n'était pas écarté définitivement. Grey venait de soumettre sa formule transactionnelle à Liclinowsky. La Russie él.iit toujours disposée à causer avec rAutrichc et elle attendait le boa vouloir de celle-ci. La France appuyait vivement les efforts de Grey et de Sazonof. Tous, en un mot, s'efforçaient de maintenir la paix. Il ne manquait plus que l'action énergique de l'Allemagne pour décider rAutrichc à se montrer conciliante, et la paix était assurée. E[,dins an moment on iont dépendait de la volonté pacifique de V Allemagne, le chancelier ne pense qu'à prendre une assurance pour le cas de guerre! Le chancelier croyait donc que la paix était menacée? Il devait le croire, car il savait ce que les autres gouvernements ne savaient pas encore : il savait que la guerre était chose décidée à Berlin. Elle devait éclater, car l'Allemagne la voulait », J'accuse, par un Allemand. Traduction française, p. 123.

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