L ATTITUDE DE F,A FRANCE
ce même jour, dans un second entretien, l'ambassadeur de France en Allemagne insiste en faveur du projet de médiation des Puissances. Il est fâcheux, dit-il, que ron rejette l'idée d'une Conférence. Mais enfin l'objet que Sir Edward Grey a en vue dépasse de beaucoup une question de forme. Ce qui importe, c'est (jue l'Angleterre et la France s'associent avec l'Allemagne et l'Italie pour assurer la paix. Les deux groupes d'alliances ont été souvent opposées l'un à l'autre. Le moment est venu de prouver qu'il y à un esprit européen. Et comme M. de Jagow se dérobe, M. Jules Cambon lui pose cette question formidable : — Voiilez-uoiis donc la guerre ? Le ministre proteste. Il affirme même qu'il est prêt à s'unir à la France et à l'Angleterre, <« dans un effort commun ». Mais, ajoute-l-il.
« Le ministre russe considère l'altitude de l'Allemagne comme très inquiétante. » Dépêche envoyée par M. Bienvenu-Martin, le 29 juillet à tous les ambassadeurs de France.
Le a8 juillel. M. Sazonof télégraphiait à l'ambassadeur de Russie à Londres : « Mes entretiens avec l'ambassadeur d'Allemagne confirment mon impression que l'Allemagne est plutôt favorable à l'intransigeance de l'Autriche.
« Le Cabinet de Berlin, qui aurait pu arrêter tout le développement de la crise, parait n'exercer aucune action sur son alliée.
(i L'ambassadeur trouve insuffisante la réponse de la Serbie.
« Cette altitude allemande est tout particulièrement alarmante.
<i 11 me semble que mieux que tout autre Puissance, l'Angleterre serait en mesure de tenter encore d'agir à Berlin pour engager le le Gouvernement allemand à l'action nécessaire. C'est à Berlin qu'indubitablement se trouve la clef de la situation. r> Livre Orange russe, n° /|3.
« il faut trouver à cette intervention une forme qu'il puisse accepter et les Cabinets devaient s'entendre à ce sujet (')». Ce à quoi consent aussitôt M. J. Cambon, qui ne veut laisser à l'Allemagne aucun prétexte pour ne pas agir. « A mon sentiment, écrit il le 28 juillet, il y aurait lieu de demander à Sir E. Grey, qui a dû être avisé par Sir E. Goschen du refus opposé à sa proposition dans la forme qui lui était donnée, de la renouveler sous une autre forme, de telle façon que l'Allemagne n'ait pas de prétexte pour refuser de s'y associer et prenne ses responsabilités aux yeux de l'Angleterre ('). » Et le lendemain, dans une nouvelle dépêche, il va plus loin encore et fait, fort habilement, une concession bien plus grande : « En raison, dit-il, de la répugnance manifestée parM.deJagowcontre toute démarche à Vienne, Sir E. Grey pourrait le mettre au pied du
(') M. de Jagow oubliait-t-il donc sitôt son opinion de tout à riieure que l'intervention ne pourrait s'excuser que « si les événements ne se précipitaient pas? » Ou bien ne se rendait-il pas compte que pendant les négociations relatives à !la forme de l'intervention il y avait de grandes chances pour qu'un fait nouveau rendît toute peine inutile ?
Dans tous les cas, ce fut ce qui advint. Dans l'après-midi du 39 juillet, M. de Betlimann-Hollweg envoyait chercher l'ambassadeur d'Angleterre pour l'informer, avec mille regrets, que le Gouvernement austro-hongrois avait répondu « que les événements avaient marché trop vile et qu'en conséquence il était trop lard, » pour agir selon la suggestion de Sir Edward Grey, d'après laquelle la note serbe pourrait servir de base de discussion. » Correspondance britannique, n* 76.
(') Livre Jaune, n° 74.
L ATTITUDE 1)1. I.V FHANCE 429
mur en lui demandant de formuler lui-même comment pourrait se proiUiire l'action diplomati(iue des Puissances pour éviter la guerre. Nous devons nous associera tous les efforts en faveur de la paix compatibles avec nos engagements vis-à-vis de notre alliée ; mais, pour laisser les responsabilités où elles sont, il importe d'avoir soin de demander à l'Allemagne de préciser ce qu'elle veut(') ».
Sir Edward Grey, comme on l'a vu, avait tout de suite accepté celte suggestion et en avait entretenu le prince Lichnowsky. Ainsi l'Allemagne était autorisée, invitée même, à donner la forme (pii lui paraîtrait convenable à la médiation dont elle approuvait, assurait-elle, le principe. Il était vraiment malaisé à la Triple Entente de pousser plus loin la condescendance. Il était également malaisé d'imaginer une situation mieux faite pour flatter l'orgueil et même servir les intérêts des Empires germaniques
Or, et c'est là un fait qui juge tout, Berlin n'a jamais donné aucune réponse à cette proposition Ç^). Il ne pouvait
(') Dans le môme esprit. M. Bienvenu-Martin disait, le 28 juillet, au baron de Scliœn : « Si le mot seul (de conférence) arrête le Gouvernement autrichien, le but peut être atteint par d'autres moyens. » Livre Jaune, n" 78.
(') Les dispositions île la Wilhelmslrasse et les instructions données à ses représentants apparaissent très clairement dans une dépêche adressée de Petersbourg, le 29 juillet, à M. de Bethmann- Holweg. par le comte de Pourtalès. Rapportant un entretien qu'il \ient d'avoir avec M. Sazonof, Tanibassadeur allemand écrit :
« Le ministre s'est ellbrcé de me persuader que je devais insister auprès de mon Gouvernement pour qu'il prit part à une conversation
pas la repousser, à cause de l'impression "que n'eut pas manqué de produire dans le monde entier un si brutal parti pris. 11 ne voulait pas l'accepter, parce que l'acceptation c'était la paix. Il s'est tu. Et, de nouveau, a recouru à la tactique constamment employée depuis les premiers jours, tantôt sur le Danube, tantôt sur la Sprée, de brusquer les événements (*).
à quatre, afin de trouver le moyen d'amener par la voie amicale l'Autriche-IIongrle à renoncer k ses prétentions portant atteinte à la souveraineté de la Serbie. Tout en promettant seulement la reprise des pourparlers, je me suis placé k ce point de vue qu'il me semblait que, la Russie s'étant décidée à la redoutable mesure de la'mobillsasion, tout échange de vues h ce sujet était fort difficile, sinon impossible. Ce que la Ruisie réclame maintenant de nous, vis-à-vis de l'Autriche-Hongrie, est ce qui a été reproché à l'Autriche-Hongrie vis-à-vis de la Serbie, c'est-à-dire une emprise sur les droits de souveraineté, l'Autriche-Hongrie ayant promis, tout en manifestant son désintéressement territorial, de tenir compte des intérêts russes, ce qui constitue un aveu de haute importance de la part d'une Puissance belligérante. On devait donc laisser la double monarchie régler seule ses affaires avec la Serbie. Il serait toujours assez tôt, au moment de la signature de la paix, de revenir à des ménagements à l'égard de la souveraineté serbe. » Livre Blanc allemand : Mémoire, (*) M. J. W. Headlam précise avec une extrême finesse le jeu allemand. Le jeu de l'Allemagne, dit-il, est de se dégager de toute responsabilité dans l'action de l'Autriche, de ne pas hésiter à donner l'assurance qu'il n'y avait rien à craindre du côté de la Russie, d'atténuer autant que possible la gravité des questions soulevées. Mais, en même temps, d'arrêter toutes les propositions de médiation, « car toute sa tactique était de placer la Russie dans l'alternative de se soumettre ou de résister. La médiation empêchait cela, un compromis amical eût été une faillite. Les choses auraient con-
l'attitudi: ni: r..\ frange 481
A la vérité, lorsqu'on niellait ainsi l'Allemagne « au pied du mur », personne ne se faisait plus guère d'illusion h Paris. Le ton du ministre et des ambassadeurs le dit assez. Mais tout le monde continuait néanmoins à faire des efforts désespérés pour sauver la paix.
Dans la journée du 20, le Gouvernement français multiplie ses démarches. \f. Bienvenu-Martin, après avoir défini très exactement la politique de l'Autriche-Hongrie et de l'Allemagne et précisé avec une remarquable clairvoyance le but que poursuivent ces deux Etats, loin de s'irriter, ou de s'abandonner, ou encore de se raidir dans une attitude d'attente fière, — ce que nul n'eût été en droit de lui reprocher, — demande à notre représentant à Petersbourg de faire pression sur le Cabinet russe pour qu'il a adhère immédiatement » à la proposition anglaise. (').
Quelques heures plus tard, M. René Viviani, qui reprend la direction des Affaires Etrangères, télégraphie à M. Paul Cambon : « Je vous serais obligé de prier Sir E. Grey de bien vouloir reprendre le plus tôt possible à Berlin, sous la forme qu'il jugera la plus opportune et la plus efficace, sa proposition de médiation des quatre Puissances, qui avait obtenu l'adhésion de principe du Gouvernement allemand (/) ».
linué comme avant. L"influencc russe n'aurait pas été mise en échec. Il fallait donc s'opposer à la médiation, mais de telle façon cpi'il ne parut pas que c'était l'Allemagne qui avait apporté à l'Eu rope le danger de guerre. » The ITistory of Twelve Days, p. 54-
(') Livre Jaune, n° 85.
(^) Livre Jaune, n' 97.
432 L AurmcHE a voulu la ghamde gueure
D'autre part, M. Jules Cambon prend l'initiative d'une proposition nouvelle, prompte et pratique, qui peut tout sauver. L'Autriche-Hongrie, alléguait M. de Jagow, voulait contrôler 1 exécution des promesses que la Serbie lui faisait dans sa réponse. La Serbie refusait, à bon droit, d'admettre l'ingérence sur son territoire de fonctionnaires autrichiens. Mais elle ne repousserait pas l'intervention d'une Commission Internationale, comme les Etats balkaniques en comptent plusieurs. « On pourrait, par exemple, dit-il, imaginer, entre autres combinaisons, une Commission Internationale provisoire chargée de contrôler l'enquête de police demandée par l'Autriche (')• » Le ministre de Guillaume II refuse d'entendre ce langage. Il s'en tient aux conversations directes Q).
Ainsi finit la journée du 29 juillet. La Triple Entente a vainement prodigué ses efforts pour obtenir de l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie qu'elles acceptent un règlement pacifique. L'Autriche a dit : — Nous ne voulons pas ; et l'Allemagne : — Nous ne pouvons pas. Mais, pendant ces négociations, les événements ont marché. La Russie qui, à bon droit, ne veut pas être prise au dépourvu, a mobilisé sur la frontière autrichienne (^). L'Allemagne, qui redoute de plus en plus que la sagesse, la modération, la patience, la
(*) Livre Jaune, n" 92.
(^) Le même jour, l'ambassadeur d'Allemagne à Paris déclarait assez piteusement au quai d'Orsay que (( le Gouvernement allemand ignorait les intentions de l'Autriche ». Livre Jaune, n" g4.
(^) Livre Ovanijp rnsxe. n" 49-
LATIIlUDt; DE LA l'UANCE 433
résignation de la Tiii)le Enlciile el la soumission de la Serbie, - à peu près aijandoimée i)ar ses protecteurs naturels, — ne lui imposent la paix, a informé le Cabinet de Petersbourg qu'elle allait mobiliser, u si la Russie ne cessait ses armements ['), c'est-à-dire ne livrait au pangermanisme envahissant ses clients slaves et ne se trahissait elle-même. Chaque heure qui s'écoulait enlevait une chance de succès à tout projet de méditation (^).
(') Livre Orange russe. n° 58.
En informant de cette communication, le 29 juillet, M. IsAvolsky, M. Sazonof écrivait : (( Puisque nous ne pouvons pas accéder au désir de l'Allemagne, il ne nous reste qu'à accélérer nos propres armements et à compter avec l'inévilabilité prochaine de la guerre. »
Sur cette importante question de la mobilisation russe, Sir G. Buchanan écrivait de Petersbourg, le 29 : « Si la Russie n'avait pas indiqué clairement par sa mobilisation qu'elle était résolue, [l'Autrichc aurait exploité les désirs pacifiques de la Russie et se serait crue justifiée à pousser les choses aussi loin que bon lui scnddcrait. (^(Correspondance britannique, n" 78.)
Sir iM. de Bunsen, de son ]côto, écrivait de Vienne, le 3o juillet. (( L'ambassadeur russe estime que la mobilisation russe sera considérée par l'Autriche 'comme ce qu'elle est en réalité, un net avertissement que la Russie doit être consultée au sujet de la Serbie. » Correspondance britannique, n° 96 .
En fait, la mobilisation russe — qui s'imposait — répondait aux plui intimes désirs austro-allemands.
(^) Dans la soirée du 29 juillet, l'ambassadeur russe à Vienne avait commencé ses préparatifs de départ, sur le bruit que l'Autriche déclarerait la guerre en réponse à la mobilisation. » Correspondance britannique, n° 96.
\»^\*f\tf\»r^tf\»r\tr\t*^»r^tr\»f\»f%»f^tf*»r\»f\»r\tf\»f\»f\tf\tf\»f\»r\tr\tr'\tf\tf