‹ L'Autriche en ItalieChapitre 12 sur 15 · Mon ministre de l'intérieur donnera de concert avec · texte numérisé non relu

Mon ministre de l'intérieur donnera de concert avec

BOA feld-niaréchal comte Radetzky, les instructions nécessaires pour l'exécution de mes présentes déterminations.

i sera porté à la connaissance du public, pour son instruction, conformément à la dépêche du 8 courant, n° 19, de Son iience, M. le Gouverneur-Général civil et militaire, comte Radetzky , et aussi à la notification promulguée par la lieutwiance I. et R. de Lombardie en date du 12 mars 1050, n°

Milan, 24 février 1851.

Le lieutenant-maréchal, I. et R., Prince Charles de Schwarzenberg.

De tout cela il résulte très -clairement : 1° que tous les émigrés politiques sont considérés comme s'ils avaient obtenu l'émigration légale; '2° que cette émigration légale dénoue de la manière la plus complète et la plus authentique tous les liens entre le souverain et le sujet; de sorte que chacun d'eux renonce à ses propres droits, et se trouve conséquemment dégagé des devoirs respectifs qu'ils imposaient. Si l'émigré possède des biens dans les États autrichiens, ou s'il en acquiert, ces biens restent sous la sauve-garde du droit des gens et jouissent de la protection que toute législation civilisée doit accorder à la propriété de qui

que ce soit; si l'émigré acquiert le droit de citoyen à l'étranger, sa personne et ses biens sur territoire autrichien , sont sous la sauve-garde des droits internationaux existants entre le gouvernement autrichien et cet État étranger.

Il est vrai qu'aucun gouvernement n'a jamais renoncé au droit de punir les étrangers qui, vivant sous l'autorité de ses lois, les offensent ; mais s'ils vivent en pays étranger et s'ils sont citoyeus d'un État étranger,ni le gouvernement autrichien, ni aucun autre , hormis celui de l'État duquel ils dépendent, n'a le droit de les juger.

Ceci établi, la proclamation de Radetzky, sanctionnée par l'Empereur, et par laquelle il ordonne le séquestre des biens mobiliers et immobiliers appartenant aux fugitifs politiques, et spécialement ceux qui ont été exclus de C amnistie sans distinction, qu'ils aient ou non obtenu la permission d'émigrer, est un énorme outrage au droit des gens, aux droits internationaux et à la justice ordinaire, outrage dont était seul capable le gouvernement autrichien, qui, depuis cinq ans, s'est placé de luimême hors de l'état légal et ne subsiste que par la violence.

Les fugitifs politiques du royaume Lombard- Vénitien, se divisent en trois catégories :

1° Ceux qui, exclus ou nom de l'amnistie, ont obtenu l'autorisation d'émigrer;

2° Ceux qui, n'étant pas exclus de l'amnistie et n'ayant pas demandé l'autorisation d'émiger, n'en

furent pas moins déclarés avoir émigré illégalement.

3° Ceux qui, étant exclus de l'amnistie, ont demandé l'autorisation d'émigrer, et ne l'ont pas obtenue.

A l'égard des premiers, il n'y a pas de question à poser; l'Empereur en leur accordant la permission d'émiger, a renoncé à toute autorité sur eux et conséquemment au droit de censurer leurs personnes ou leurs opinions, non plus que ce qu'ils disent ou ce qu'il font à l'étranger. Us peuvent être républicains ou monarchistes, constitutionnels ou anti-constiiutionnels, amis ou ennemis de l'Autriche... Ils sont devenus des étrangers pour l'Autriche, et elle-même est convenue de les traiter en toute occasion, comme des étrangers. Quant aux biens qu'ils possèdent sur le territoire autrichien, ils ont, d'après la législation autrichienne, le droit de les posséder, d'en jouir, de les aliéner à leur gré ; la législation autrichienne leur accorde même le droit d'en acquérir d'autres, par contrat, par donation, par testament, sans que le gouvernement ait jamais, en aucun cas, le droit de les séquestrer.

Il en est de même des émigrés de la seconde catégorie, en ce qui concerne leurs personnes, leurs actions et leurs opinions. La déclaration de la chancellerie aulique, en 1843, n'admet pas le moindre doute; seulement à leur égard, la lettrepatente de 4852 a réservé au gouvernement autrichien le droit de mettre leurs biens sous un séques-

tre conditionnel ; mais l'Empereur a renoncé à ce droit, de sa propre volonté, par des considérations fondées sur la justice, ainsi que par sa décision souveraine du 29 décembre 1850, d'après laquelle la seconde catégorie d'émigrés fut en tous points assimilée à la première.

Quant aux réfugiés de la troisième catégorie, il y eut une double injustice. La première fut que, en les excluant de l'amnistie, on leur ôta la faculté de rentrer dans leur patrie ; la seconde c'est que, ayant demandé l'autorisation d'émigrer, elle leur a été refusée contrairement au dispositif de la lettre-patente de 1882, de la déclaration aulique de 1843 et de la proclamation du 12 août

Pour justifier cette spoliation, on a allégué que « la participation des fugitifs politiques du royaume Lombard-Vénitien aux derniers événements de Milan, était manifeste.. » Mais à cela même, il y a deux considérations à opposer. Premièrement, pour que cette participation soit manifeste, elle doit résulter, non de la conviction arbitraire d'un général, mais du jugement d'un tribunal compétent, qui offre les garanties légales indispensa-

blés, garanties que les juges de l'Autriche, qui ne sont point libres, et qui ne peuvent conséquemment avoir ni impartialité, ni conscience, sont loin de donner. Secondement, lors même que cette participation manifeste serait prouvée à toute évidence, avec les formalités légales les plus consciencieuses, l'Autriche n'aurait pas pour cela le droit de mettre les biens des coupables sous un séquestre qui n'est pas non plus un séquestre, mais une véritable consfiscation.

La confiscation des biens des émigrés, dit le maréchal Radetzky, tend à protéger les populations . Qui ne resterait stupéfait en entendant dire que soixante mille hommes campés dans un petit pays, où ils ont huit places fortes et je ne sais combien de petits forts, soutenus par un gouvernement purement militaire, violent, terroriste, par une police multiple, vigilante, ayant à sa disposition des légions d'espions, ne sont pas capables de protéger des populations désarmées ? Et qui pourrait jamais s'imaginer que pour les protéger, il soit nécessaire de les voler? Charles Moor , ce chef de brigands de Schiller eût été, dans ce sens, le protecteur des populations aussi bien que l'est le gouvernement autrichien. On protège les populations par des gouvernements bien organisés, par de bonnes lois, par une impartiale justice distributive, par le respect du droit de tous, par la moralité dont les gouvernants doivent donner les premiers l'exemple, et non par les promesses trompeuses, les supercheries, les parjures, la dé-

rision delà bonne foi, enseignés du haut du trône, ni par le jugemnnt Statario, ni par les exécutions militaires, la potence, la prison et les fers, la bastonnade, les verges, les extorsions d'argent, les outrages et les provocations qui se succèdent les unes aux autres, sans relâche, depuis six ans (1).

(1) Comme si tant d'iniquités ne suffisaient pas encore, le maréchal Radetzky y a mis le comble par sa récente notification datée de Monza, 11 juin 1853. Je l'omets parce qu'elle est trop longue et qu'elle exigerait un examen particulier. Je me bornerai à dire que le maréchal mit à exécution le projet qu'il avait autrefois conçu de la création de deux commissions liquidatrices, l'une à Milan, l'autre à Venise, pour liquider le passif sur les bien? des émigrés. Il exclut de ce passif toutes les dettes simplement persomi elles; or, chacun sait que, plus un homme est riche, plus grand est le nombre des dettes personnelles existant à sa charge, comme salaires, marchandises, comptes courants avec des architectes, u>s ingénieurs, des avocats, des boulangers des bouchers, des médecins, des pharmaciens , des banquiers, etc. , que l'on paie soit à la fin de l'année, soit à la présentation des comptes. Sont également exclues les pensions pour l'alimentation ou l'éducation, à ceux qui y ont droit, s'ils ne résident pas dans les États autrichiens; ainsi. 1rs femmes des émigrés doivent abandonner leurs maris, les enfants, peut-être même dans l'âge le plus tendre, doivent être arrachés des bras de leurs parents, pour être mis, s'ils ne veulent pas mourir de faim, sous la curatelle et la tutelle paternelle du maréchal Iladetzky.

Au reste, le but, on peut dire, principal de cet arrêt, eal la ruine des frères Litta (le duc et le comte). Ces deux jeunes hommes dont la fortune monte à 25 millions au moins, ont, précisément parce qu'ils sont très-riches, beaucoup de dettes personnelles. En refusant de les payer sur leur énorme fortune qui a été saisie dans la Lombardie, l'Autriche veut contraindre les créanciers des deux frères à dépouiller ceux-ci des biens qu'ils possèdent < i en Piémont. En réduisant ces jeunes nobles à l'indigence, elle rait les avilir et les forcer à sacrifier leur honneur pour n vrer leurs propriétés. Mais ils n'ont pas hésité un instant; ils prêts à sacrifier leur fortune pour conserver leur honneur. Il restera à l'Autriche la honte d'une infamie de pins à enregistrer dans ses annales.

LXXXIÏ

confiscations du 18 février ne furent pas le résultat des événements du 6, dont le gouvernement autrichien avait eu connaissance par anticipation et qu'il aurait pu, mais qu'il ne voulut pas prévenir. Le maréchal Radetzky y songeait depuis le précédent mois de décembre 1852; il ne faisait que reproduire sa proclamation du li novembre 1848, qui était elle-même la reproduction d'une autre proclamation du 3 octobre, et celle-ci ne faisait que mettre en action une menace contenue dans la proclamation de Pempereur Ferdinand du 9 janvier de cette même année, laquelle était un écho d'une autre menace contenue dans l'article semi-officiel de la Gazette d'Augsbourg, et plusieurs fois réitérée dans les correspondances autrichiennes de ce journal. Toutes ces menaces successives dérivaient de l'idée antérieure d'une grande spoliation, comme celle méditée au préjudice des hospices et celle effectuée au préjudice du Mont-Lombard-Vénitien. C'était donc un ancien projet qui existait depuis longtemps dans la pensée du gouvernement autrichien et que le maréchal avait tenté plusieurs fois de réaliser. Le 6 février en fournissait le prétexte; mais les véri tables causesétaient dans les dilapidations financières, dans la nécessité de faire de l'argent, dans la rapacité de l'oli-

ii. (2) 15

garchie militaire, dans la servilité et l'impuissance de l'autorité normale, dans le désordre de toute l'administration civile et dans l'anarchie politicosociale où trente-trois années d'erreurs et d'entêtement à ne rien réparer ont précipité un des plus vastes Empires de l'Europe, en le bouleversant de telle façon que désormais, il faut pour le contenir, trois cent mille soldats qui, Ici baïonnette au bout du fusil, les canons pointés et la mèche allumée , font constamment face à trente-six millions de mécontents.

Et qui a fait ce nombre si exorbitant de mécontents ?

Sont-ce les Lombards qui ont provoqué les insurrections delà Galicie, de Cracovie, de M Hongrie, et les révolutions de Vienne et de Prague ? Sont-ce les Lombards qui ont fait fuir deux fois l'empereur Ferdinand de sa capitale? Sont-cé les Lombards qui ont contraint l'Autriche , une puissance de premier ordre, à solliciter l'intervention des Russes pour soumettre la Hongrie et la Transylvanie? Sont-ce les Lombards qui ont provoqué l'abdication de l'empereur IVrdinand et forcé son successeur à dissoudre par la forco rassemblée de

Kremsier, à proclamer la constitution du 4 mars 1849, pour, à quatre ans de là, détruire de nouveau son ouvrage et confesser aitisi à la face du monde, ou qu'il avait agi artificieusement , chose honteuse pour un prince, ou qu'il se trouvait dans l'impossibilité absolue de gouverner ses vastes États autrement qu'avec le despotisme militaire ?

Le comte Buoi, dans sa dépêche du 9 mars de cette année, au comte Appony, ministre impérial à Turin, dit : *Ijs principaux acteurs dans le drame révolutionnaire de 184S, ont fui le sol natal à l'approche de nos armées victorieuses. Il ne dit pas la vérité. Les principaux acteurs dans le drame révolutionnaire de 1848 n'ont pas fui à l'approche des armées victorieuses ; ils sont au contraire revenus. Le principal acteur et auteur de ce drame funeste, le prince Metternich est revenu à Vienne ; il y vit tranquille ; il jouit de l'amitié du corate Buoi ; il jouit de ses biens dont il ne paie même pas les impôts. Un des principaux acteurs et auteurs du drame révolutionnaire de la Lombardie, le comte Pachta, est revenu à Milan; il vit là avec une pension annuelle de quatre mille florins, et il est toujours l'auteur et le conseiller de toutes les iniquités qui portent le nom du maréchal Radetzky.

Ceux qui ont fui, rie sont ni les acteurs, ni les auteurs, mais les victimes de ce drame; ils ne sont pas revenus parce que les promesses ont été fausses, les amnisties mensongères et que le gouvernement autrichien n'offre aucune garantie à une existence douce et calme.

Le fait est que l'Autriche, depuis déjà plusieurs années, au lieu de reconnaître qu'elle gouvernait mal, a préféré rejeter les conséquences de ses fautes sur la classe riche et surtout sur la classe noble des Lombards. En cela , elle a suivi son penchant inné à la cupidité et à l'avarice qui la pousse à chercher des coupables en position de se racheter avec de l'argent; Tibère en faisait autant. Ici, je me trouve entraîné par la nécessité du raisonnement, à faire quelques remarques qui ne seront peut-être pas du goût de tout le monde, mais la vérité a ses droits; elle peutse taire quand son silence ne nuil à personne; elle doit se maninifester sans réserve lorsque l'intérêt public l'exige.

Je ne suis pas noble et je n'ambitionne pas de l'être; mais je ne méprise pas ceux qui le sont; j'honore une aristocratie unie, généreuse, patriotique, fière de son nom et de ses traditions, fière de son épée ou de sa toge, fière de sa patrie, de sa république ou de son roi. Telle je voudrais que fût aujourd'hui la noblesse lombarde, jadis si belliqueuse, si orgueilleuse. Mais à la cessation de la domination des Visconti, elle tomba dans la nullité ; puis, elle se corrompit sous le gouvernement de courte durée, mais démoralisateur des Sforza ;

la longue et molle domination de l'Espagne, non plus que celle de l'Autriche, ne lui fournit pas les moyens de se relever. Sous ces gouvernements étrangers, imprévoyants, presque toujours agités, la noblesse lombarde, condamnée à des rôles secondaires n'eut d'autre privilège que celui des abus. Pendant la période de Marie -Thérèse, elle commença à s'occuper d'études sérieuses; mais un gouvernement qui s'ingéniait à étouffer la vie politique chez la noblesse de ses vieux États héréditaires, ne pouvait pas désirer la donner à la noblesse lombarde. Celle-ci n'eut par conséquent ni représentation, ni action qui lui fût propre; sielle était en possession des premières places de l'administration, ce n'était pas par une prérogative, c'était par manque de compétiteurs. Au reste, quiconque avait de la capacité, pouvait espérer aux dignités et aux honneurs. Le comte Beltrame Cristiani, grand-chancelier de la Lombardie, surintendant-général des postes en Italie, conseiller intime, ministre plénipotentiaire, vice-gouverneur (de titre, car de fait il était le véritable gouverneur), était un plébéien que ses talents tirèrent de l'obscurité, et, chose singulière, ce plébéien si puissant à la cour de Vienne, et auquel l'impératrice Marie-Thérèse confiait sa signature en blanc, ne savait pas un mot d'allemand, ni de français; quand il devait s'entretenir avec des ministres ou des diplomates qui ne comprenaient pas l'italien, il avait recours au latin.

Sous le gouvernement napoléonien qui aimait à

s'entourer d'une brillante aristocratie et à mêler les anciens noms illustres avec les célébrités modernes, seul bon moyen de régénérer les races, la noblesse lombarde aurait pu s'assurer une position prééminente, si elle n'eût écouté ses préjugés contre l'origine démocratique de ce gouvernement, ou si la courte durée de celui-ci ne l'eût empêchée de connaître les avantages qu'elle pouvait en retirer. Et, sous le nouveau gouvernement autrichien, si « la noblesse n'avait ni position comme corps, ni influence sur l'administration publique, comme association morale, p dans les Élats héréditaires où il existait une ombre de constitution représentative et où la noblesse jouissait toujours de quelques privilèges (1), ce devait être bien pis dans la Lombardie où il y a des comtes, des marquis, des ducs, des barons, des princes, des chevaliers, mais de titre seulement, car sous tous les autres rapports, ils sont les égaux du reste de la société.

Voici donc quatre siècles que la noblesse lombarde, assujettie à des gouvernements étrangers , pour la plupart toujours agités, se voit traînée à travers des périodes désastreuses, qu'à bon droit on pourrait appeler barbares, car l'étude, les arts, les sciences , les lettres , l'agriculture , le commerce , la vie politique et sociale , se virent presque continuellement déprimés. Si on l'employait dans l'administration intérieure et purement locale, le chemin des premières grande charges, suprêmes dignités de l'État, lui était à

(1) De C Autriche et de son avenir, pag. 37.

peu près entièrement fermé, et elle ne pouvait figurer que très-difficilement dans la carrière des armes ou dans celle de la diplomatie. Les dignités de l'Église étaient les seules auxquelles elle pût librement aspirer; mais le temps n'était plus où les dignités de l'Église faisaient les grands hommes; elles ne faisaient que des prêtres , contribuaient à appauvrir les idées , servaient tout au plus à augmenter l'éclat de la famille, et à en conserver ou à en accroître le patrimoine. Pendant ce temps, les nobles lombards, condamnés à n'exercer qu'une action subalterne, perdirent tout sentiment politique , et devinrent des êtres passifs, subordonnés aux événements, sans pouvoir ni savoir y prendre part ; pour cela, l'éducation et l'habitude leur faisaient également défaut.

On m'objectera que , lors de la révolution de 1814, les nobles se mirent à la tête de la régence provisoire , et qu'ils figurèrent principalement dans la conjuration de 18*21.

Quant à la révolution de 1814, il est à remarquer que l'aristocratie ne prit aucune part directe au soulèvement qui renversa le gouvernement. Les nobles, en général partisans de l'Autriche, se tinrent à l'écart pour observer la marche des événements, afin de profiter de ce que les autres feraient. Plus tard , si l'on trouve la régence provisoire composée d'un Verri, d'un Giulini , d'un Litta, d'un Borromeo, d'un Mellerio, d'un Pallavicini, auxquels on adjoignit un Muggiasca de Corne, un Vertova de Bergame et d'autres encore,

c'est que ces noms étaient les plus populaires et que ceux qui les portaient étaient tous depuis le premier jusqu'au dernier , les plus connus pour leur intégrité , pour leurs richesses, pour leur bienfaisance publique et particulière, et leur penchant pour les Autrichiens. Ils étaient d'ailleurs si peu révolutionnaires, que , quoiqu'ils désirassent le maintien d'un royaume d'Italie et des institutions nationales et qu'ils eussent envoyé à Paris en faire la demande expresse, cependant, avec une simplicité qui prouve combien peu ils s'entendaient aux affaires publiques, ils laissèrent les Autrichiens détruire cet édifice sans hasarder une protestation ni une plainte, en prêtant même leur concours fort docilement et presque sans s'en apercevoir.

J'ai déjà dit , dans un des premiers chapitres, que les conjurés de 1821 étaient pour la plupart des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans. Ils étaient nés et avaient grandi sous l'influence des grandes transformations politiques et sociales qui s'étaient opérées dans la Lombardie depuis 1796 jusqu'en 4814 , ainsi que des idées nouvelles qui en jaillirent et auxquelles les jeunes nobles , que ce fût ou non leur volonté , n'avaient pu rester étrangers. J'ai dit aussi à quoi aboutit cette conjuration, dont le dessein fut abandonné par celuilà même qui devait la diriger. La manière dont se comportèrent les conjurés, l'ingénuité avec laquelle ils se livrèrent aux mains peu charitables de la police autrichienne, sont des preuves mani-

festes qu'ils n'entendaient rien aux conspirations. Ainsi, par exemple, le marquis Giorgio Pallavicini, jeune homme de vingt ans, fils unique, très-riche, apprit que son ami Castilia était emprisonné pour un fait qui le concernait. Pallavicini avait une imagination poétique, comme presque tous les jeunes Italiens de cet âge; il aimait l'étude, et, vraisemblablement, il avait lu dans Cicéron ou dans Valérius Flaccus, l'incident de Damon et Pithias, qui émut tant Denis-le-Tyran. Pensant que l'empereur François, qui, à la plus petite occasion, se faisait donner l'épithète de très-clément , ne voudrait pas rester au-dessous du tyran de Syracuse, il courut à la police et se dénonça volontairement, mais il ne sauva pas Castilia, et il se perdit lui-même. Bien que le tyran de Syracuse , admirant le dévouement des deux amis, ait voulu rivaliser avec eux de générosité , le très-clément empereur François condamna ceux-ci àia potence; puis, par un acte de clémence, il commua cette peine en vingt ans de fers à passer au château peu attrayant de Spielberg. La niaiserie avec laquelle Gonfalonieri se laissa prendre, malgré les conseils répétés qu'on lui donna de s'enfuir, n'est pas moins étrange.

Des hommes comme ceux-là peuvent bien conserver l'idée et le désir de voir leur pays indépendant, mais, dans aucun cas, ils ne sauraient être des révolutionnaires dangereux.

Telle était aussi l'opinion des Autrichiens. Ce Brembilla , agent confidentiel de la police autri-

chienne en 1822, et qui, dans le rapport que j'ai précédemment cité, se constituait le délateur des principaux nobles de Milan, dont quelques-uns, comme Gonfalonieri, Visconti, Trecchi , furent même arrêtés, écrivait alors : « Les formalités » avec lesquelles on a mis à exécution la sentence i capitale prononcée contre le contumace comte

• Porro-Lambertenghi, ont accru l'irritation de la «noblesse, maintenant toute frémissante de la

• honte qu'on a ainsi déversée sur elle. Pourtant, «malgré toute sa colère, on reconnaît l'avilisse- »ment de cette classe, qui d'ailleurs peut être » considérée, en Lombardie, comme n'ayant point «d'importance, car elle est généralement ignorante et dépourvue de tout courage L'unique

» moyen que la noblesse pourrait employer avec «succès serait l'argent, car, en général, elle est ri- »che; mais la plus grande partie de l'aristocratie »se montre extrêmement économe de ce dangereux levier politique (1). »

Dans un style beaucoup plus poli, le chevalier Menz écrivait, en 4823, au prince de Mettermeli, que, dans la classe riche des Lombards nobles ou non, la grande majorité des chefs de famille . à quelques exceptions près, n'étaient nullement disposés à favoriser les secousses et les bouleu ments politiques. « Quant aux jeunes gens, continue-t-il, il est facile de comprendre que, vivant dans l'opulence et n'ayant pas besoin de se livrer à l'étude, ni de se fatiguer le cerveau par des penti) Carte segrete, tome I", pag. 263.

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sées sérieuses, ils embrassent des idées sèduisanîs par leur nouveauté et par leur faux brillant, sans se soucier de les approfondir , et avec d'autant moins de répugnance, qu'ils croient se donner un bel air en les professant; mais, comme elles n'ont véritablement pas de racine ni dans leur raison, ni dans leur conviction, et que ces élégants intellectualistes ne s'en servent que comme d'un habit à la mode, il est à présumer que ces idées s'useront et passeront aussi (1). En tout cas, on ne peut être moins apte qu'ils ne le sont au rôle de conspirateurs ; car il leur manque la fermeté, la perversité et la volonté (2). •

Telle était la noblesse lombarde en 1833, au jugement d'un observateur autrichien envoyé exprès sur les lieux. Et il ne paraît pas qu'en 1847 elle fût très-différente, d'après ce qu'en dit un écrivain qui doit être un juge compétent, car il appartient lui-même à l'aristocratie milanaise. Je transcris ses paroles : « Les prisonniers du Spielberg et les «nombreux expatriés qui s'étaient réfugiés en » France, en Angleterre, en Espagne et en Grèce, » étaient jeuues lorsqu'ils quittèrent leur pays. Ils «y laissèrent pour la plupart une jeune famille qui, «ainsi privée soudainement de son chef, resta

• dans l'abandon. Lorsque ces fugitifs revinrent «ensuite dans leur patrie, ils retrouvèrent leurs

• fils adultes; plusieurs étaient même devenus

(1) Gualterio, Ultimi rivolgimenti et Documenti, tome I, pag. ùll et 412.

(2) Idem, pag. Zi02.

«des hommes. Mais quel guide éclairé avait aidé «ces enfants à franchir le passage difficile delà pu- «bertéà la virilité? Qui avait rempli pour eux cet «important devoir paternel ? Pour le plus grand «nombre, une femme timide et d'un jugement «étroit, aux yeux de laquelle les opinions libérales » étaient des monstres dévastateurs qui l'avaient «condamnée à un veuvage prématuré et forcé, et » elle se serait regardée comme une mère dénatu- «rée, si elle n'avait fait tous ses efforts pour pré- » server ses enfants du danger de se laisser entraî- » ner par de semblables séductions. Dans d'autres «cas, ce furent des parents âgés, naturellement les «ennemis jurés de toute idée libérale, ou bien des » amis frivoles, échappés au naufrage qui avait en- «glouti des hommes généreux, seulement parce » que ceux-ci ne leur ressemblaient pas. Je con- » nais des jeunes gens remplis certainement des » meilleures intentions, parés de noms illustres, «possesseurs d'immenses héritages, qui ont été «élevés par une mère pieuse et dévote, dans la plus «grande aversion de toute idée politique. C'est » vraiment une chose curieuse que l'air de candeur «et de satisfaction avec lequel, au premier mot de «politique qu'on prononce en leur présence, ils in- «terrompent la conversation pour déclarer qu'ils » ne se sont jamais occupés de semblables choses • et qu'ils ne s'en occuperont jamais. Quiconque » les entend et les examine attentivement, voit clai- « rement que la politique leur a été représentée «comme un vice qui ne déprave pas moins l'hom-

» me, que le jeu, la débauche, le libertinage

• Mais que devait-on attendre de plus déjeunes

• gens élevés par des femmes et des vieillards , de

• jeunes gens auxquels on n'a enseigné que des préjugés, et qui ont été renfermés dans une atmosphère privée de ses éléments les plus salubres,

• de la force, veux -je dire, et de la constance qui

• rendent l'homme estimable et que l'homme seul vpeut inspirer à l'enfant ())?» Je ne comprends pas que les apologistes de l'Autriche aient pu écrire tant de fois que la noblesse lombarde s'est faite l'ennemie du gouvernement autrichien, parce que celui-ci ne lui a pas rendu, en 1815, les privilèges féodaux. Avec un peu plus de connaissance que n'en ont les Autrichiens des affaires del'Italie,onne peut ignorer que de tels privilèges n'existent plus chez nous, depuis déjà un long temps ; et que s'il en restait encore quelques vestiges avant 96, cela se réduisait à trop peu de chose pour en faire désirer le retour. Ce qu'elle désirait, sansaucun doute, c'était que, en instituant un gouvernement natio nal sousle patronagede l'Autriche, lesclasses riches et surtout les classes patriciennes eussent, dans le régime politique, la part prépondérante dont ces classes jouissent dans d'autres pays. Mais puisque l'Autriche a fait, sous le nom de royaume Lombard- Vénitien, deux provinces de la monarchie autrichienne, puisque la lieutenance du vice-roi a été donnée à un Allemand, puisqu'on a nommé gou-

(1) Studi intorno alla storia della bombatelo negli ultimi trenV anni (della principessa Belgioioso), page 197.

verneur de la Lomhardie, un Allemand, gouverneur de l'État de Venise, un Allemand, directeurs de la police à Milan et à Venise, deux Allemands, puisque les plus hautes fonctions publiques sont réservées à des Allemands, et que l'Autriche a pris à tâche, depuis le commencement, d'éloigner de tous les emplois les Italiens les plus distingués, et ceux-là mêmes qui avaient figuré dans la régence provisoire, la noblesse se trouvait mise à l'écart, condamnée à la nullité. L'Autriche aurait voulu qu'elle se transportât à Vienne pour faire sa cour au monarque et dépenser là une partie de ses revenus; mais ce qui est fort naturel de la part des nobles de la Hongrie, de la Bohême et de la Pologne, ne peut pas l'être de la part des nobles de la Lombardie. Les premiers sont familiarisés dès leur enfance avec la langue allemande qui, même dans leur pays natal, est la langue la plus généralement employée dans la littérature et dans les transactions commerciales, et en comparaison de laquelle leur idiome national n'est plus qu'un dialecte local. D'ailleurs, Vienne a pour eux l'attrait de plaisirs qu'ils ne pourraient pas se procurer dans leurs châteaux solitaires ni dans les petites villes de leurs provinces reculées.

Mais comment les opulents nobles de la Lombardie se résoudraient-ils à abandonner une superbe capitale où règne le luxe, les palais de leurs ancêtres, leurs charmantes villas, et un climat tempéré et riant, pour se transporter au-delà des Alpes, dans une ville où ils n'ont ni maisons, ni

biens, ni parent9, ni amis, ni relations, et où ils se trouveraient tout-à-fait étrangers? Comment s'assujettiraient-ils à apprendre Une langue exotique, difficile, dure, qu'on ne réussit guère, à moins qu'on ne s'y soit habitué dès l'enfance, à parler avec quelque promptitude, tandis que la nature leur en a donné une harmonieuse, flexible et riche en littérature? 11 y a chez les nations des affinités et des dissemblances de race qui rendent faciles ou difficiles leurs relations mutuelles. La dissemblance entre les Italiens et les Allemands est trop grande pour que les deux nations, en conservant chacune son caractère respectif, puissent s'appareiller politiquement. Depuis Odoacre jusqu'à Radetzky, les hordes germaniques ont souvent envahi l'Italie; elles s'y sont quelquefois colonisées; mais celle des deux nations qui abdiqua sa nationalité, ne fut pas la nation italienne, ce fut l'allemande. Les Longobardi, qui donnèrent leur nom à la grande vallée du Pô, et qui possédèrent les troisquartsde l'Italie, pendant la durée d'unegénération ou guère plus, avaient tellement oublié leur langue, qu'ils ignoraient même la signification des mots techniques de leurs lois. La transformation des Allemands conduits en Italie par les Carlovingiens et les Othons, ne fut pas moins rapide. L'Autriche elle-même en a fait l'expérience; pendant trente-trois ans, elle s'est évertuée à mettre en usage les artifices les plus subtils pour corrompre le caractère italien et Yautrichianiser, et ce sont au contraire les Autrichiens qui, malgré l'isole-

ment dans lequel ils vivaient, subirent l'influence du pays.

On peut reconnaître par là combien était absurde le projet que le Tyrolien Marinelli, viceprésident du tribunal d'appel à Milan, présentait au vice-roi en février 4848, et dans lequel il proposait que l'Autriche, pour s'assurer de la possession de la Lombardie, y transplantât cent mille Allemands. Quelle absurdité! Pendant la durée seulementd'une génération, ces Allemandseussent diminué en nombre de moitié (l'expérience a démontré qu'ils sont peu prolifiques en Italie) ou se fussent transformés en Italiens et seraient devenus des ennemis plus acharnés de l'Autriche que les indigènes. En somme, la race allemande qui s'est si heureusement multipliée aux dépens des Slaves et des Magyares a trouvé en Italie un obstacle insurmontable. Le comte de Ficquelmonta reconnu cette vérité (1); mais son gouvernement n'a jamais voulu la reconnaître, et cette erreur la entraîné à en commettre d'autres innombrables.

Il est certain que le caractère allemand brille par des qualités fort belles; mais il en a aussi d'autres qui, si elles ne sont pas mauvaises, sont pour le moins incompatibles avec celles du caractère italien. Les Allemands sont taciturnes, lents, défiants; ils ont le goût de la solitude, et leur nature opiniâtre qui les rend tenaces également dans leurs mauvais comme dans leurs bons desseins, est devenue proverbiale en Italie. Tout cela s'accorde

(1) Cité ci-dessus, pag, 13.

mal avec l'humeur babillarde, sociable, expansive, des Italiens, la vivacité de leurs manières et l'impatiente précipitation avec laquelle ils prennent et exécutent leurs résolutions.

Outre ces remarquables dissemblances naturelles, bien suffisantes pour tracer une ligne de séparation entre les Lombards et les Autrichiens, il faut ajouter que le vice-roi ne tenait point de cour ; il vivait comme un particulier avec une grande économie et n'avait que de très-rares relations avec la noblesse du pays. Celle-ci, de son côté, malgré sa nullité politique, conserve néanmoins son indépendance personnelle. Il ne lui répugnerait pas de faire sa cour à un souverain; mais elle ne se sent pas dans la même disposition à l'égard d'un gouverneur ou de tout autre haut fonctionnaire que, du reste, elle regarde comme son égal ou quelquefois comme son inférieur. Donc, de ce côté aussi, il n'y avait pas d'empressement. Les relations devinrent encore plus rares après les condamnations de 1822 et 182'j. Les nobles rudement frappés et outragés par le gouvernement autrichien, perdirent en lui toute confiance; ils évitèrent le contact d'un Autrichien comme on évite celui d'un délateur qui vient épier vos pas et recueillir vos paroles, pour aller ensuite vous dénoncer. Cette aliénation générale était le résultat de l'emportement avec lequel Torresani, Salvotti, Strassoldo avaient persécuté les nobles accusés de carbonarisme, de la défiance avec laquelle le gouvernement regardai! leurs parents ou amis, II. (2) 16

et de la mauvaise réputation que ce gouvernement avait faite à ses propres fonctionnaires en leur imposant l'espionnage comme un devoir d'office. Ainsi privée de considération politique et de toute participation aux affaires publiques, condamnée à l'oisiveté, à l'impassibilité, regardée avec méfiance par le gouvernement dont elle-même se méfiait, la noblesse lombarde généralement opulente et sachant bien diriger l'administration de ses vastes propriétés, ne songea plus qu'à elle-même, à jouir, à vivre, et à se maintenir, autant que cela lui était possible, dans la plus parfaite indépendance personnelle.

L'éducation de la classe patricienne (il est bien entendu que je parle en général, toute règle ayant ses exceptions) n'est rien moins que libérale. Les nobles pauvres ou de fortune médiocre, qui se proposent de suivre la carrière pénible et servile des emplois, fréquentent seuls les cours universitaires ; mais comme il n'y a pas d'homme plus incapable qu'un noble bureaucratisé par l'Autriche, ceux-là ne comptent pas. Quelques-uns d'entrVux prirent part à la révolution de la Lombardie ; d'autres en firent autant à Vienne, semblables aux

débris d'un vaisseau brisé qui vont où les flots les portent. Quant à l'éducation de9 nobles riches, elle est la plus anti-politique, c'est-à-dire la plus contraire à une éducation politique qu'on puisse imaginer. A ce sujet, il n'est pas besoin de rien ajouter de plus après tout ce que j'en ai déjà dit. A l'égard des nobles auxquels leur opulence faisait de la vie un long loisir, ils avaient tout juste assez d'instruction littéraire pour ne pas tomber dans l'idiotisme ; ne pouvant s'occuper d'une manière conforme à leur rang, subissant d'ailleurs l'influence d'un gouvernement qui favorisait le sensualisme, ils ne pensaient qu'à jouir des biens dont la fortune s'était montrée prodigue envers eux. S'ils entreprenaient quelque voyage, ce n'était pas pour s'instruire, ni pour connaître sur les lieux la marche des affaires politiques en France ou en Angleterre ; mais pour goûter des plaisirs nouveaux à Paris ou à Londres, pour avoir le mérite d'apporter dans leur patrie quelque mode nouvelle ou d'amener avec eux un cheval de grand prix, une maîtresse incomparable. A leur retour, on ne les questionnait pas sur ce que faisait lord Palmerston ou sur ce que disaient M. Thiers et M. Guizot; on leur demandait de quelle manière telle danseuse ou telle cantatrice avait été reçue dans l'une ou dans l'autre de ces deux grandes capitales.

Ce sybaritisme, si inutilement censuré par le gracieux Parini et par le caustique Ugo Foscolo, était non le résultat de la condition morale dans

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