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laquelle se trouvait cette opulente aristocratie, mais une conséquence du système adopté par le gouvernement. « Les riches, ajoute l'écrivain que » j'ai cité précédemment (1), jouissent d'une certaine liberté dont, au reste, ils ne paraissent pas «disposés à faire usage autrement que pour se » mouvoir dans le cercle étroit de frivoles amuse- » ments. Celui qui achète des chevaux et des voilures, qui renouvelle chaque année son mobi- » lier, qui entretient à grands frais une ou plusieurs » maîtresses, est bien vu du gouvernement. Mais «celui qui engage ses capitaux et son nom dans » quelque entreprise que ce soit, qui se fait le protecteur des arts et du commerce, qui fonde des «institutions de bienfaisance, qui invente ou intro- »duit des machines, qui propose des améliorations
• dans quelque branche que ce soit de l'adminis- «tralion publique, qui se livre à des recherches
• scientifiques, celui-là devient bientôt suspect. »
Toute dégénérée qu'elle est, la noblesse de Lombardie conserve cependant plusieurs traditions de ses aïeux, qui la rendent un objet de considération pour le peuple. Elle aime son pays et ses concitoyens ; elle traite ses inférieurs avec bonté ; ordinairement les serviteurs vieillissent dans la maison, et il n'est pas rare de voir des fermiers qui, depuis plusieurs générations, tiennent à bail le même domaine. Douée d'un bon goût naturel, elle cultive quelquefois et protège toujours les beaux arts, qui sous. le gouvernement autrichien
(1) Studi intorno alla storia della Lombardio, etc., pag. 203.
seraient totalement déchus, si les riches ne leur fussent venus en aide. Il est donc facile de comprendre que la générosité et la bienfaisance sont des qualités presque instinctives de la noblesse lombarde; la seconde de ces qualités particulièrement, a été mise en relief par le docteur Mittermaierquiest resté étonné du grand nombre d'institutions pour le soulagement de l'indigence, dont abondent, non-seulement les villes de la Lombardie,, mais presque chaque bourg, chaque village, et qui naturellement ont été fondées ou subsistent par la munificence philanthropique des riches. Il n'y a guère de maisons illustres qui n'aient la charge héréditaire soit de doter de jeunes filles, soit de pensionner de jeunes étudiants , ou de contribuer à quelque autre œuvre pie. A peine quelque nouvelle institution de ce genre est-elle projetée, qu'on la voit rapidement prospérer, grâce au prompt concours pécuniaire que chacun lui prête. Mais il n'est pas jusqu'à la bienfaisance qui, aux yeux du soupçonneux gouvernement autrichien, ne se transforme en un instrument révolutionnaire. Je ne prétends pas être cru sur parole, et je cite le chevalier Menz : t Les chefs des révolutionnaires commencent à sentir le besoin de » gagner les paysans; aussi semblent-ils, à présent, » s'attacher à les séduire, non par les déclamations » politiques, mais par l'influence du clergé et par les
• bons procédés des seigneurs libéraux. Ils espèrent
• que les démonstrations d'affection et de philanthropie pourront les lier plus étroitement à leurs
• maîtres, et les disposer à faire cause commune » avec eux contre les gouvernements, sitôt qu'Us »en seront requis (1). » Ces démonstrations philanthropiques avaient lieu en 1846, précisément lorsque commençait à se faire sentir la disette, à laquelle l'indolence du gouvernement avait si mal obvié, ainsi que je l'ai raconté. On peut inférer de là, que c'était chose bien facile que de devenir un révolutionnaire aux yeux de l'Autriche.
Mais, à moins d'être Autrichien, on ne saurait imaginer qu'une aristocratie retirée depuis quatre siècles de la vie publique, née dans l'opulence, élevée par l'Autriche dans l'oisiveté et dans la mollesse, privée d'idées, de connaissances, d'habitudes politiques, ait pu, tout-à-coup, se (aire conspiratrice et révolutionnaire. Ceux que l'Au* triche dénonce maintenant comme des fauteurs incessants de conjurations et d'insurrections, sont les fils ou les neveux de ces mêmes Borromée, Litta, Yerri, etc., etc., qui, en i8l4, croyaient atteindre l'apogée de la béatitude, sous le régime paternel de l'Autriche. Tous sont nés, ou au moins ont été élevés sous la domination de l'Autriche; tous ont nécessairement aspiré son influence Gomment donc se fait-il qu'au lieu d'être ses partisans et ses soutiens, ils soient devenus ses ennemis? Pour expliquer une si étrange et si incroyable transformation, on est bien forcé d'avouer que
(1) Dépêche du chevalier Menz au prince Metternich, h mai 1846, dans Gualterio, Rivolgimenti, etc., tom. 1, des Documents, pag. 545.
l'Autriche pendant au moins un tiers de siècle, au lieu de s'appliquer à cultiver l'opinion publique et è se la rendre favorable, s'est fatiguée et évertuée à mettre en œuvre toute sa science, tous ses artifices, pour amener un résultat absolument opposé. Un gouvernement, quel qu'il soit, fût-il même celui des Turcs, ne manquerait pas dans l'espace de trente-trois ans d'occupation, de se créer des partisans; et le gouvernement autrichien a eu la prodigieuse habileté de ne se créer que des antagonistes et de convertir en ennemis ceux mêmes qui étaient ses amis.
Parmi ces amis changés en ennemis, je ne puis me dispenser d'en nommer deux: le comte Gabrio Gasati et lecomte Vitaliano Borromeo qui, au dire derAutriche,sontlesKossuthde la Lombardie. Tous deux pères de famille, ils avaient des habitudes casanières et étaient fort attachés à l'Autriche. Si, malgré sa proche parenté avec Gonfalonieri, il fut deux fois confirmé par l'Empereur dans sa place de Podestà, il faut croire que son orthodoxie politique était à l'épreuve de la bombe, et effectivement on blâmait son excessive condescendance pour le gouvernement. Le père du comte
Borromeo, membre de la régence en 1816, avait été créé grand majordome en 1818. Le fils était conseiller intime de Sa Majesté impériale, royale et apostolique, et je crois qu'il fut le seul Lombard qu'on décora de Tordre de la Toison-d'Or. Voilà, ce semble, d'étranges antécédents pour des révolutionnaires; n'importe; l'Autriche eut la merveilleuse adresse d'en faire des révolutionnaires... Voici comment :
Borromeo et Casati avaient eu le malheur de naître non Allemands ou Bohémiens, mais Italiens, et ils ne purent pas oublier ce qu'ils étaient. Au-dessus de leursopinions individuelles etde leurs affections politiques, ils avaient une conscience du juste et de l'injuste qu'ils ne voulaient pas abdiquer. Attachés, par opinion, au gouvernement autrichien, ils ne pouvaient cependant pas pousser cet attachement jusqu'à préjudicier leur propre pays ; c'eût été trahir leurs devoirs de magistrat et de citoyen. L'amour de la paix, l'espérance d'améliorations, les induisirent à faire des concessions, tant qu'il était possible d'en faire, peutêtre même plus qu'ils n'auraient dû en faire. Mais le moment vint où il fallait opter entre la trahison envers sa patrie et sa conscience, et la résistance à un gouvernement déraisonnable. Pour des hommes honorables, le choix n'était pas douteux. Les massacres de septembre les forcèrent d'él leurs voix, et après les massacres de janvier, ils durent réitérer plusieurs fois leurs plaintes et leurs protestations contre des violences inoutefc
Mais si Nazari, pour avoir fait usage de son droit, fut mis par le vice-roi sous la surveillance de la police; si l'Assemblée centrale, pour avoir, elle aussi, fait usage d'un de ses droits, fut regardée par les gouvernants de Vienne comme agissant d'accord avec les chefs du mouvement piémontais, on peut s'imaginer comment furent regardés les comtes Casati et Borromeo, que le vœu public mit, après la révolution de Milan, à la tête du gouvernement provisoire. A entendre le prince Mettermeli, le comte de Ficquelmont et consorts, lord Palmerston est un grand faiseur de révolutions et de révolutionnaires; mais je défierais dix, trente, cent lords Palmerston, d'être capables de faire des révolutionnaires, d'hommes d'un caractère modéré et pacifique, comme les comtes Borromeo et Casati... Eh bien! ce miracle a été accompli par l'Autriche.
Accipe nunc Damim insidia$,et crimine ab uno, Disce omnes
LAXXVII
Et qu'ont fait ensuite ces riches, après qu'ils se furent vus, presqu'avec stupeur, chassés de leur patrie, et exclus de l'amnistie par le maréchal
Radetzky qui voulait avoir plus de facilité pour les dépouiller de leurs biens? Ils s'établirent ici, et là, chacun d'eux cherchant ses aises et reprenant ses anciennes habitudes. Ils ne songèrent pas à se réunir, à se former un centre, une représentation, pour soutenir ou pour défendre la cause nationale; ils ne songèrent pas à informer, par un memorandum, les puissances signataires du traité de Vienne, de ce que l'Autriche avait fait en Lombardie durant trente-trois ans, ce à quoi ils auraient dû penser le 22 mars 1848, lorsqu'ils eurent à leur disposition une si grande abondance de documents. Ils ne songèrent pas à intriguer auprès des gouvernements ou de ministres qui, s'ils l'avaient voulu, auraient pu aider la cause italienne ; ils ne songèrent pas à accaparer les colonnes de quelque journal français afin d'avoir un moyen étendu de traiter les intérêts de leur patrie, ou celles de quelque journal allemand , pour réfuter tous les mensonges que les Autrichiens inséraient dans la Gazette d'Augsbourg à eux vendue. Il y eut pourtant à Turin, un journal qui, pendant quatre ans et demi, fut le dénonciateur assidu des iniquités de l'Autriche. Le feuilles autrichiennes, officielles ou semi-officielles, affirmèrent plus d'une fois que ce journal était subventionné par la riche émigration lombarde. Gela aurait dû être effectivement ainsi; mais le fait est que le dit journal devait son existence à une société piémontaise qui l'avait fondé et qui le subvensionnait aussi; si par hasard quelques fonds lui ont été fournis par un de
ces riches Lombards, le chiffre en était si modique que j'aurais honte de l'écrire. Je me tais sur le reste.