‹ L'Autriche en ItalieChapitre 14 sur 15 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Je n'ai pas l'intention de m'occuper de la question politico-légale des séquestres, ni de réfuter les mauvais arguments par lesquels l'Autriche essaiede la soutenir dans ses journaux. L'opinion publique, en Europe, s'est prononcée sur ce sujet avec tant d'unanimité qu'il ne reste plus à l'Autriche d'autre alternative que d'en subir la sentence. Je présume que le même jugement aura lieu à l'égard de la prétention illicite émise par le comte Buoi, premier ministre de l'empereur d'Autriche, qui exige des émigrés, pour les exempter du séquestre, une déclaration écrite qu'ils n'ont pris aucune part au soulèvement du 6 février, et qu'ils s'abstiendront aussi à l'avenir de conspirer contre l'Autriche. Je qualifie d'illicite cette prétention, parce que les émigrés ayant, d'après les lois autrichiennes et par une décision spéciale de l'Empereur, cessé d'être citoyens el sujets autrichiens, ils ne sont pas obligés de donner des explications de leur conduite à un autre gouvernement que celui dont ils dépendent actuellement.

La même observation s'applique à ceux qui,

étant exclus de l'amnistie et ayant demandé l'autorisation d'émigrer, ne l'ont pas obtenue, car l'Autriche est coupable envers eux de lèse-justice. La lettre-patente de 1832 concède à qui que soit le droit de demander l'autorisation d'émigrer, et la déclaration de 1843 veut qu'elle soit accordée à quiconque la demande. Donc, ceux qui l'ont demandée ont ainsi déclaré , dans la forme légale , qu'ils n'entendent plus être sujets de l'Autriche, et l'Autriche ne peut pas les contraindre à être ses sujets contre leur volonté. La proclamation même du 12 août 1849 s'y oppose.

De plus, il y a des considérations d'honneur que tout honnête gouvernement, tout honnête ministre devrait être tenu de respecter. Il est vrai que, chez les Autrichiens, les idées d'honneur ne sont pas les mêmes que celles qui sont en vénération chez les autres nations. Un Autrichien, haut placé, soit par sa naissance, soit par sa fortune , ne croit pas se déshonorer en commettant ou en conseillant des actions ignobles et honteuses , si elles lui ont été commandées par son Empereur. Il doit en être ainsi dans un pays où l'espionnage est appelé un devoir, où des hommes , tels que les maréchaux Bellegarde et Radetzky, qui ont reçu une éducation militaire et qui, à cause de cela, devraient avoir des sentiments généreux , ordonnent, sans rougir, l'espionnage dans leurs proclamations; où des hommes d'une ancienne et orgueilleuse noblesse, tels qu'un prince de Schwarzenberg, recommandent vivement l'espionnage aux fonction-

naircs publics. Le maréchal Bellegarde croyait-il se déshonorer, quand il recourait à des moyens odieux pour découvrir la conjuration de 1814? Le comte de Ficquelmont croyait-il se déshonorer, en déguisant sciemment la vérité, afin de calomnier les Lombards et de soutenir son gouvernement? Le prince Metternich croyait-il se déshonorer lorsqu'il faisait conduire à Vienne le condamné Confalonieri , et usait de toute son éloquence pour le persuader de se délivrer de ses fers en se faisant délateur? Infamie! s'écriera-t-on , digne d'un comte Bolza, peut-être aussi d'un comte Sedlnitzky, mais tout-à-fait indigne d'un premier ministre d'État et de Conférence , archichancelier, etc. Sans doute, c'est une infamie en tout pays, excepté en Autriche où l'on en commet et où l'on en prescrit d'autres bien plus odieuses encore. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'un comte Buoi de Schauenstein , supérieur par sa haute naissance et par ses richesses à Metternich, et nullement inférieur, sous d'autres rapports, à ce personnage, ait pu devenir l'auteur et le défenseur d'actes que, quelle que soit la couleur sous laquelle on veuille les faire voir, seront inexorablement enregistrés par l'histoire, avec cette épigraphe : Arte despecta furtorum, rapiens propalarli (1) ... Fur es pub/ici in auro atque purpura (2). Mais l'Autriche, insensible à l'improbation universelle et d'ailleurs incapable d'un noble remords

(1) Ammien-Marcellin, XV, 13.

(2) Catox, Xi, 18.

— nu —

de conscience, substituant à une idée vile une autre idée non moins vile, propose aux Lombards spoliés de leur restituer les biens qu'on leur a enlevés , à la condition qu'ils les rachèteront par une bassesse ; car, en les déshonorant en face de l'Europe, elle espère déshonorer aussi leur cause qui est trop sainte par elle-même, et en faveur de laquelle l'Autriche a trop témoigné aussi pour que le manque de dignité de quelques individus puisse lui nuire.

Et encore ce manque de dignité est assez rare. Jusqu'à présent, deux individus seulement se sont avilis : l'un porte un nom obscur que je laisse dans son obscurité ; l'autre est le comte Marco Greppi , fils de celui que j'ai nommé précédemment et élève de ce Scannini que les Autrichiens ont pendu, il y a quatre mois , à tort, comme je l'ai dit, car on voit qu'il n'inspirait pas à ses élèves des sentiments excessivement généreux. L'aïeul du comte Greppi avait été fermier-général du temps de Marie-Thérèse; il avait amassé des millions, et l'Impératrice lui donna des lettres de noblesse, ayant un effet rétroactif de deux cents ans pour le rendre habile à placer ses fils ou ses neveux dans l'ordre de Malte , ou à obtenir d'autres distinctions patriciennes qui exigent plusieurs quartiers de noblesse. En conséquence, les bisaïeuls de Greppi, paysans ou artisans du Bergamasc, sont devenus nobles et comtes de l'Empire deux siècles après leur mort, tant est grande la puissance des monarques autrichiens. Anoblir les

morts et diffamer les vivants! Le comte Marco fut le premier à profiter de l'amnistie de Radetzky en 1849; mais à peine était-il de retour que, bien que son père eût été notoirement dévoué à l'Autriche, il dut se soustraire avec beaucoup de promptitude aux conséquences de la bonne foi de cette amnistie dont il fut ensuite exclu par la proclamation du 12 août 1849. Cette première leçon ne le rendit pas plus défiant, et comme il supportait avec peine le séquestre de ses propriétés en Lombardie , quoiqu'il possédât des fonds considérables en Piémont , il implora et obtint sa grâce de Radetzky ; il recouvra ses biens, vit sa réputation flétrie, revint dans sa patrie , objet de dérision pour les Autrichiens , de mépris pour ses concitoyens, et destiné peut-être à un repentir inutile et à un trop tardif remords.

Mais puisque le comte Buoi accumule tant d'accusations contre l'émigration sans en prouver aucune, puisqu'il parle tant de félonie , de crime de haute trahison et de la clémence de l'Empereur, qui, « après la restauration de l'autorité légitime en 1848, n'a donné lieu à aucune condamnation

capitale ; » et de la sollicitude de cet Empereur pour ses fidèles sujets, pour le maintien de Tordre public et pour la pacification morale des provinces italiennes ; et des généreuses amnisties dont les émigrés ne faisaient pas beaucoup de cas; puisqu'enfin il demande au gouvernement sarde : « ce qu'il a fait pour paralyser l'activité déployée par l'émigration au détriment de l'Autriche , » qu'il nous permette aussi de lui adresser quelques humbles questions, et de lui demander d'abord si c'est la faute de l'émigration lombarde que l'Empereur François 1er, après avoir reconnu et garanti, dans cinq traités solennels signés par lui , l'indépendance du royaume d'Italie, l'ait ensuite détruite sans motif et par la fantaisie insensée d'assimiler l'Italie à ses provinces autrichiennes?

Que si Son Excellence nous répondait que les provinces italiennes ont subi les conséquences d'une enquête, nous pourrions, pour toute réponse, le renvoyer à la proclamation du général Sommariva, de laquelle il résulte que la Lombardie et plusieurs autres parties du royaume d'Italie furent occupées, non par droit de conquête, mais par suite d'une convention ou reddition spontanée (1) faite en se fiant à la loyauté des grandes puissances coalisées. Mais, sans discuter s'il y eut ou non conquête, que Son Excellence nous permette de lui faire observer que le droit de conquête pur et simple {magnum latrocinium) se résume dans le droit du bandit qui vous dépouille (1) Voir ci-dessus, tome I,r, page 150.

parce qu'il est le plus fort ; or, ce droit de la force ne devient légitime qu'avec le consentement moral des peuples, consentement qu'on obtient seulement lorsqu'on les satisfait par de bonnes institutions. C'est ce dont l'Autriche ne s'est jamais préoccupée, et c'est pour cela que les Italiens ont constamment protesté contre sa domination. Ils ont protesté avec les conspirations, les émigrations, les écrits, les actes, la résistance morale; c'est une chose attestée par l'Autriche même.

Et s'il plaisait à Son Excellence de vanter, selon sa coutume , les intentions droites du gouvernement, la loyauté de ses promesses, etc., nous lui demanderions comment furent remplies les promesses contenues dans la proclamation du maréchal Bellegarde et dans les lettres-patentes de l'empereur François, du mois d'avril 1815?

Dites, Excellence, nous avait-on ou non promis un royaume Lombard-Vénitien? Nous avait-on ou non promis que nous serions gouvernés par un vice-roi, représentant son souverain? Nous avaiton ou non promis cette nationalité à laquelle les Italiens attachent tant de prix? Nous avait-on ou non promis une organisation conforme au caractère et aux habitudes des Italiens? Si l'on a manqué à toutes ces promesses, est-ce nous qui avons commis l'acte de félonie, le crime de haute trahison?

Dites-nous encore, Excellence, si, en instituant les Assemblées Centrales, on leur avait ou non donné la faculté d'exposer au souverain les pensées, les désirs, les besoins de la nation? Si elle lui u. (2) 17

avait été donnée, pourquoi en 1825 le gouverneur comte Strassoldo s'opposa-t-il à ce que l'Assemblée Centrale de Milan profitât de cette faculté pour présenter une remontrance à l'Empereur? Et pourquoi l'Empereur refusa-t-il de recevoir l'Assemblée en corps, dans la crainte qu'elle lui présentât cet acte?

Votre Excellence n'ignore pas, et ses prédécesseurs ne Tignoraient pas non plus que, après 1810, le mécontentement alla toujours croissant dans le royaume Lombard- Véni tien par des causes qu'on connaissait et qu'on ne dissimulait pas. Mais qu'a fait le gouvernement pour calmer les esprits, pour gagner la bienveillance des peuples? La Lombardie, répondra-t-on, jouissait d'une enviable prospérité matérielle ; c'est une preuve qu'elle était bien gouvernée. Est-ce donc un mérite du gouvernement, si la Lombardie a une terre fertile, un soleil bienfaisant et des habitants industrieux? Cette fertilité est-elle une création du gouvernement autrichien? Ce soleil y a-t-il été porté de Vienne? L'industrie des Lombards est-elle un don de l'Empereur? Faites plutôt attention à la quantité de millions qu'on a emportés de ce pays et \< quelle prospérité aurait atteinte la Lombardie, si l'on en eût seulement dépensé la moitié à son bénéfice. Et l'intelligence si vive, si active, des Italien, à quoi a-t-elle servi? Quels progrès a-t-elle faits pendant ces trente-trois années?

Votre Excellence n'ignore pas non plus que le mécontentement ne se concentrait pas dans la

seule Lombardie, mais qu'au contraire il serpentait dans tout l'Empire, et que la presse allemande fut la première à dénoncer les fautes du gouvernement. Si ces fautes n'ont pas été prudemment réparées quand il en était temps, est-ce une félonie, un crime de haute trahison de nous autres Italiens?

Passons sous silence la déplorable histoire de 1847 et 4848, histoire de la série de fautes commises parle gouvernement autrichien. Que Votre Excellence veuille seulement me dire ce qu'a fait ce gouvernement pour réparer ses fautes, après que la fortune l'a reconduit en Lombardie, et si au contraire il n'a pas cherché tous les moyens d'exaspérer les populations et de rendre impos. sible une réconciliation avec elles? ~- Mais les amnisties! me répondra peut-être Votre Excellence.

Les amnisties l Bon Dieu! Quelles amnisties? L'empereur Ferdinand en proclame une, sans conditions, telle que le commandaient les temps et le sincère désir de regagner la confiance des peuples. . Et un de ses généraux, un de ses sujets refuse de la publier. Puis, lorsqu'il est forcé de la rendre publique, il se permet de la modifier à sa fantaisie et d'y ajouter des clauses où Ton voit, les yeux fermés, la. fourberie et la mauvaise foi. L'Empereur envoie en Italie un de ses ministres, chargé de rétablir l'ordre dans les provinces agitées, et un général, un sujet, ôte au ministre ses pouvoirs et les réduit à la nullité. L'Empereur promet au royaume Lom^ bard-Vénition une constitution ; il veut même la

mettre à exécution, et un général, un sujet refuse d'y consentir ; il s'y oppose opiniâtrement jusqu'à ce que ce bienveillant projet soit abandonné. Si ce n'est pas là de l'anarchie, que Votre Excellence veuille bien trouver un autre mot et me dire si ceux de félonie et de haute trahison ne conviendraient pas à de semblables actes?

Vous affirmez, monsieur le comte, qu'après la restauration de l'autorité légitime en 1848, il n'y eut pas de condamnations capitales... Que ne peuton s'écrier avec Pœtus Thraséas : Carni ficem et laqueum pridem abolita : et esse pœnas legibus constituas, quibus, sine judicum sœvitia et temporum infamia, supplicia decernerentur (1). Mais qu'est-ce donc que ces innombrables victimes traînées devant les conseils de guerre et tuées par la corde ou par la poudre et les balles? Parmi ces victimes, combien étaient innocentes ou avaient été attirées dans le piège par les agents provocateurs qu'emploie un pouvoir immoral et altéré de sang?

Votre Excellence parle de la sollicitude de l'Empereur pour le maintien de l'ordre public et la pacification morale des proviuces italiennes... L'ordre public! Pourriez-vous m'indiquer un point de la Lombardie ou même de l'empire autrichien où il existe? Est-ce l'ordre public que l'état de siège perpétué depuis cinq ans ? Est-ce manitenir l'ordre public que de livrer les droits les plus précieux des citoyens, leurs biens, leur vie, leur honneur à l'arbitraire d'une soldatesque qui ne reconnaît

(1) Tacite, Annales, XIV, 48.

môme pas l'autorité de son souverain? Il a fallu presque un coup d'État pour rappeler de la Hongrie le général Haynau, et peu s'en fallut qu'une partie de l'armée ne se révoltât contre le ministère. On voulut ôter de Milan le comte Pachta, ce coupable auteur et conseiller de scélératesses infinies. . . A-t-il été rappelé? On voulut aussi faire revenir d'Italie le vieux Radetzky et lui imposer un repos honorable. A-t-on pu le faire ? Et cette faiblesse du pouvoir légitime qu'on peut bien appeler anarchie, Votre Excellence voudrait-elle l'appeler ordre public? Qui donc a jamais cru qu'avec des cruautés systématiques, des vexations, des provocations, des exactions, des outrages, on puisse arriver à la pacification morale d'une province?

On parle toujours des crimes des peuples... mais les peuples sont gouvernés ; ceux qui les gouvernent sont les ministres, les princes; ce sont eux qui commettent les grandes fautes dont on fait ensuite porter la peine aux peuples. Dans toute forme de gouvernement qui n'est pas tyrannique, il existe constamment ce principe, que les peuples ont le droit d'être gouvernés avec justice et que le prince a le devoir de les gouverner avec justice. Et il ne suffît pas qu'il dise : Je gouverne bien; il ne suffit pas que, avec la présomption qui naît de l'excès du pouvoir, il se persuade être seul clairvoyant, seul infaillible ; il faut aussi l'assentiment des administrés. Si, au contraire, le prince néglige son devoir, ou si, croyant le remplir, il le remplit mal, ou s'il ôte au peuple les moyens légitimes de

faire connaître ses griefs, alors, monsieur le comte Buoi, il résulte de tous ces abus le funeste droit des révolutions, c'est-à-dire le droit qu'ont les opprimés de se lever contre leurs oppresseurs, et dans ce cas, les félons, les coupables de haute trahison, ce ne sont pas les peuples, ce sont ceux qui par ignorance, par méchanceté ou par une obstination insensée, ont mal gouverné. Si l'on persiste tant à accuser de félonie, de crime de haute trahison, ceux qui aiment la terre que Dieu leur a donnée pour patrie, ceux qui, après avoir essayé d'éclairer le gouvernement et de lui signaler ses aberrations réitérées, s'étant vu repousser rudement (que Votre Excellence relise les derniers rescrits de l'empereur Ferdinand) ont couvé une pensée, un désir, ont fait même un effort pour soustraire leur pays à une domination tyrannique et incorrigible, quelle qualification devra-t-on donner aux actes d'un jeune prince qui, étant monté sur le trône à l'âge de dix-huit ans, commence son règne en proclamant une constitution et avec elle le respect de toutes les nationalités, qui, après avoir signé cette constitution et l'avoir fait signer par tous ses ministres, la fait répandre traduite dans toutes les langues de son Empire polyglotte, qui, pendant un laps de trois années, ne s'est point lassé de renouveler ses promesses et de faire publier les statuts, les lois, les règlements préparatoires de cette nouvelle et libérale réorganisation politique, mais qui, peu à peu, a révélé des intentiqps bien différentes, a fini par détruire

n ouvrage, et a manqué à ses promessesi sa pule de prince? Je n'en accuse pas le monarque, mais qui peut disculper les ministres, les conseillers, qui l'ont entraîné dans cette mauvaise voie ? Et Votre Excellence croit-elle qu'un aussi blâmable manque de foi n'ait pas laissé un profond ressentiment dans l'âme des peuples, ressentiment dont tôt ou tard on devra subir les conséquences? Qui peut croire maintenant aux promesses de l'Autriche, et pourquoi ne tiendrait-on pas pour des hommes sages ceux qui n'y ont jamais cru?

Que Votre Excellence veuille bien lire encore la proclamation suivante ; elle est de 1809.

Italiens !

Écoutez la voix de la vérité et de la raison ; l'une et l'autre vous disent que vous êtes les esclaves de la France, que vous prodiguez pour elle votre argent et votre sang. Le royaume d'Italie n'est qu'un songe, un vain nom. La conscription, les impôts, l'oppression sous toutes ses formes, la nullité de votre existence politique, voilà les faits. La raison vous dit encore que dans un tel état d'avilissement vous ne pouvez être ni respectés, ni tranquilles, ni Italiens. Voulez-vous l'être une fois ? Unissez vos forces, vos bras, vos cœurs aux armes généreuses de l'empereur François. En ce moment, il fait descendre en Italie une puissante armée. Il l'envoie non pour satisfaire une vaine soif de conquêtes, mais pour se défendre lui-même et assurer l'in-

dépendance de toutes les nations de l'Europe, menacée par une série d'actes consécutifs qui ne permettent pas de révoquer en doute un inévitable esclavage. Si Dieu protège les vertueux efforts de l'empereur François et ceux de ses puissants alliés, l'Italie redeviendra heureuse et sera de nouveau respectée en Europe. Le chef de la religion recouvrera sa liberté, ses États, et une constitution fondée sur la nature et sur une politique sincère, rendra la terre italienne fortunée et inaccessible à toute force étrangère. C'est François, c'est lui qui vous promet une existence si belle et si brillante. L'Europe sait bien que la parole de ce prince est sacrée, immuable autant que pure ; c'est le ciel qui a parlé parsa bouche. Réveillez-vous donc, ô Italiens, et levez-vous ! Quel que soit le parti dont vous ayez été, ou dont vous soyez, ne craignez rien, pourvu que vous soyez Italiens. Nous ne venons pas dans ces contrées pour persécuter, pour punir, mais pour vous secourir, pour vous délivrer ; voudriez-vous rester dans l'abjection où vous êtes? voudriez-vous vous montrer inférieurs aux Espagnols, cette nation de héros, si souvent battus dans les bulletins français, mais que les armées françaises n'ont pas encore pu réduire sous le joug?

Aimez- vous, moins qu'eux, vos fils, votre sainte religion, l'honneur et le nom de votre nation ? Abhorrez-vous, moins qu'eux, le honteux esclavage qu'on vous a imposé avec des paroles flatteuses et des intentions si opposées à ces paroles ? Italiens ! la vérité, la raison vous disent qu'une occasion aussi favorable de secouer le joug sous lequel l'Italie s'est ployée, ne se repré.M ntera plus jamais ; elles vous disent que si vous ne les écoulez pas, vous courez le risque, quelle que soit l'armée victori» mm \ de ne pas être autre chose qu'un peuple conquis, un peuple sans nom et sans droits ; que si, au contraire, vous vous uuisxz étroilement à vos libérateurs, si vous sortez avec eux victorieux de la lutte, l'Italie renaîtra à une vie nouvelle, elle reprendra son rang parmi les nations du monde, et pourra en redevenir la première, comme elle Ta été un temps.

Italiens ! une meilleure destinée est dans vos mains, dan mains qui ont porté le, tlainbeau de la science dans tonfai kn

parties du monde et qui ont donné de nouveau à l'Europe tombée dans la barbarie, les sciences, les arts et la politesse.

Milanais, Toscans, Vénitiens, Piémontais, et vous, peuples de l'Italie entière, souvenez -vous des temps de votre ancienne existence. Ces jours de paix et de prospérité peuvent encore luire plus beaux que jamais, si votre conduite vous rend dignes de cet heureux changement. Italiens, vous n'avez qu'à le vouloir et vous serez des Italiens glorieux comme l'ont été vos aïeux, heureux et contents autant que vous avez jamais pu l'être, à la plus belle époque de votre histoire.

Signé, Jean, archiduc d'Autriche, Pierre, comte de Goes, surintendant-général.

A la phrase Esclaves de la France, substituez, monsieur le comte Buoi, Esclaves de C Autriche, et à la phrase suivante ïje royaume d'Italie n'est qu'un songe, un vain nom, substituez cette autre : Le royaume Lombard-Vénitien n'est qu'un songe, un vain nom ; puis, veuillez avoir la bonté de nous expliquer comment ce à quoi l'Autriche nous excitait en 1809, est devenu, depuis 4818, félonie et crime de haute trahison?

L'archiduc Jean qui vit encore, nous incitait, au nom du très-auguste empereur François, son frère, à ablwrrer, à secouer le joug de l'esclavage qu'on nous avait imposé avec des paroles flatteuses et des intentions opposées à ces paroles. Maintenant, nous acceptons l'invitation; c'est à l'Autriche à^ respecter en nous un droit qu'elle-même a proclamé et reconnu, sous peine d'encourir une tache que je vous laisse, monsieur le comte, le soin de spécifier.

Celui qui écrit ces pages n'a jamais été ni sectaire, ni conspirateur, ni partisan des sectes ou des conspirations, œuvres ténébreuses, profitables à la tyrannie, nuisibles à la liberté. Tant qu'il a vécu sous le gouvernement de l'Autriche , il en a toujours respecté les lois ; il n'a reçu d'elle ni bienfaits, ni offenses ; il ne peut donc être accusé d'ingratitude, ni soupçonné de ressentiment personnel. 11 est l'ennemi de l'Autriche parce que l'Autriche est l'ennemie de l'Italie; mais il est un ennemi loyal, libre de passion, indépendant des partis, dégagé de tout intérêt matériel. Il n'a pas, en Lombardie, de biens qui puissent être mis sous le séquestre ; mais il y a sa patrie ; et ce catéchisme que j'ai cité au commencement de mon livre, enseigne que « tout citoyen est obligé d'aimer » sa patrie de la même manière qu'il aime ses pa- >rents. » Il prescrit d'aimer la patrie, d'honorer les souverains comme on doit honorer les parents, plaçant par conséquent les devoirs envers la patrie au-dessus des devoirs envers le souverain ; surtout si c'est un souverain étranger. Maintenant, monsieur le comte Buoi, veuillez me permettre, à moi qui remplis ce devoir (n'importe qui je suis) de terminer ce livre en vous adressant encore quelques observations.

Dans le poste élevé que votre souverain vous a

ippelé à occuper, vous pouvez faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Vos intentions, j'en suis certain, sont dirigées vers le bien; mais espérez-vous l'atteindre, en entrant dans la même voie qui a été suivie jusqu'à présent? Ou peut-être, Excellence, ne voyez-vous pas qu'un gouvernement quiest réduite de telles extrémités qu'il lui faut, à tout moment, recourir à la terreur, aux supplices, à des actes d'illégalité qui étonnent et dont les autres nations policées s'étonnent et s'indignent, ne peut pas, suivant toutes probabilités, avoir de durée? Nous sommes dans la cinquième année du règne de l'empereur François-Joseph ; durant cette période, que d'actes de rigueur ont été commis et combien peu de clémence! Cet exorde d'une histoire que la jeunesse du monarque annonce devoir être longue, fait frémir; il devrait faire frémir aussi le monarque qui a déjà l'expérience des excès auxquels poussent le désespoir ou le fanatisme.

Il est un autre prince, jeune lui aussi, qui a hérité d'un trône ébranlé, et menacé d'une ruine imminente, et cependant, sans avoir dressé une seule potence, sans avoir répandu une goutte de sang, sans avoir fait verser de larmes, seulement par sa sincérité, sa probité, sa fidélité à ses promesses, à ses serments, il a rétabli dans son royaume un ordre bien différent de celui auquel d'autres sont parvenus ailleurs par des moyens coercitifs, plus violents.

Voici donc cinq ans que la monarchie autri-

chienne est soutenue par Pétat de siège et par un pouvoir militaire arbitraire, devant lequel s'est éclipsée la légitime autorité civile. Mais la force matérielle n'est pas éternelle ; l'excès même de ses efforts répuisent en même temps qu'ils épuisent l'État et ses finances. La discipline militaire se relâche aussi ; et s'il vous plaît, Excellence, de jeter un regard sur l'armée autrichienne, vous verrez qu'elle est belle et bien vêtue, mais non aussi bien disciplinée, ni si austère que par le passé. Les généraux en chef ont, je crois, donné plus d'une fois à leur souverain des preuves d'insubordination, et bien souvent aux ministres. Les officiers sont corrompus par le luxe, par l'oisiveté, par la licence; les soldats par des jouissances superflues. D'ailleurs, rien ne contribue davantage à affaiblir le courage du soldat, que la mauvaise habitude de le tenir dans une frayeur continuelle, de lui faire soupçonner un sicaire dans chaque passant, de lui faire craindre un assassinat à chaque coin de rue, et de l'exciter à être le bourreau de citoyens sans défense. De semblables soldats doivent nécessairement être lâches lorsqu'ils se trouvent en face d'hommes armés. Et peuvent-ils être bien valeureux ces officiers qui, en entrant dans une boutique ou dans un café, placent à la porte deux sentinelles avec la baïonnette au bout du fusil, ou qui se font suivre par des soldats ayant le pistolet au poing?

C'est ainsi que vivent les Italiens et les Autrichiens dans la Lombardie; ils vivent, les uns et les

autres, comme des damnés, se tourmentant mutuellement, échangeant réciproquement leurs colères, leurs haines, leurs méfiances, leurs provocations, leurs réactions sanglantes... Et à qui cela profite-t-il ?

Malgré tant de sang versé, tant de victimes entassées dans les prisons, tant d'exilés chassés de leur patrie et tant de concussions, malgré l'appauvrissement d'une des contrées les plus fertiles de l'Europe, l'Autriche n'est pas tranquille et elle ne le sera jamais ; elle n'a pas gagné un partisan, et elle a perdu ceux qu'elle avait. Le maréchal Radelzky en a fait dernièrement l'aveu solennel. Il est donc inutile de prolonger un état de choses qui ne peut amener aucun résultat satisfaisant, qui, au contraire, déshouore l'humanité, et qui, à la longue, ne peut manquer d'avoir des conséquences fatales pour l'Autriche elle-même.

Quoi qu'il en puisse être de l'opinion de Votre Excellence à ce sujet, ou de celle qu'elle réussira à faire adopter à son souverain, il n'en ressort pas moins de tout ceci, en dépit des gens qui ne veulent pas entendre la vérité, que, depuis que l'Autriche a voulu posséder des États en Italie, elle a perdu ses possessions les plus importantes sur les rives du Danube, en a laissé tout l'avantage à la Russie et s'est engagée dans des guerres, pour la plupart désastreuses, qu'elle eût pu éviter.

A quoi lui a servi la possession de l'Italiedepuis 1814 jusqu'en 1848? Du moment où l'on eut établi eu principe de la gouverner par un système

contraire aux désirs des Italiens, un conflit de méfiance éclata entre le gouvernement et les gouvernés; l'un fut obligé de recourir aux artifices, aux fourberies, à l'espionnage; les autres devinrent plus mécontents à mesure qu'on les trompait. De là, cette existence éternellement inquiète et soupçonneuse du gouvernement autrichien; de là, ce tremblement de peur dont il est saisi aux plus légers mouvements politiques qui ont lieu en Europe; de là,sa préoccupation incessante de les réprimer, et la nécessité d'entretenir une armée effective en disproportion avec ses facultés financières; de là, l'accroissement de ses dettes ; et, comme son attention fut toujours absorbée par les inquiétudes que lui donnait l'Italie, il a négligé d'améliorer son administration et de faire à ces peuples les concessions que les temps exigeaient et qu'on pouvait faire sans crainte. Si l'Autriche n'avait pas possédé l'Italie, elle n'aurait pas eu, en 1830, la révolution de la monarchie.

Et qu'arriva-t-il ensuite? l'obstination de vouloir posséder l'Italie priva l'Autriche d'une armée entière qu'elle aurait pu employer plus utilement, et qui lui eût épargné l'humiliation d'une intervention russe avec toutes ses conséquences.

Que résultera-t-il à la fin de sa persistance dans cette obstination? L'Autriche peut multiplier à l'infini les supplices, elle peut faire couler des fleuves de sang; elle peut commettre des spoliations, des violences, des brutalités de tous genres; elle peut se déshonorer à son gré vis-à-vis des gé-

nérations actuelles et des générations futures; elle peut répandre la terreur, se livrer à toutes sortes de dilapidations, maltraiter les personnes, s'empaparer des propriétés, réduire tous les habitants à la misère, faire du pays entier un désert, eh ! bien, nième sur ce désert sa domination sera précaire, violente, odieuse, et elle amènera des luttes dont nucun homme d'État ne saurait prévoiries suites. A l'occasion d'une réponse à un article du Morning-Advertiser qui conseillait à l'Autriche la cession de la Lombardie , le maréchal Radetzky fit écrire dans la Gazette officielle de Milan, du 7 janvier 1852, les lignes suivantes : « C'est «une indignité que de regarder les peuples de » la Lombardie comme un troupeau de mou- » tons à vendre au plus offrant. » Mais si c'est une indignité de vendre des peuples comme des troupeaux, c'en est une bien plus détestable de les traiter comme des bêtes destinées à l'abattoir ; c'est une indignité que de les gouverner avec des gibets au lieu de lois; c'est une indignité que de provoquer des insurrections au lieu de les empêcher, afin d'avoir le plaisir de faire massacrer les gens dans les rues, ou de les traîner à la potence, ou de les voir tomber sous les balles, et d'ordonner ensuite des séquestres et des confiscations, contre toute loi, contre tout droit. C'est une indignité que de forcer violemment une nation à abjurer sa vie, ses coutumes, sa langue, ses traditions, sa gloire, pour la faire devenir ce qu'elle ne pourra jamais être. C'est une

indignité que de se moquer des traités, d'éluder les promesses et de remplacer ces traités et ces promesses par les cruautés presque fabuleuses des anciens tyrans. Si les peuples de la Lombardie ne sont pas des troupeaux de moutons à vendre au plus offrant, ils ne le sont pas non plus pour être transmis par des traités d'un possesseur à un autre, sans avoir consulté leur volonté ou sans leur avoir au moins garanti les droits inhérents à toute société humaine. Ce ne sont pas non plus des troupeaux de moutons sur lesquels l'Autriche puissse s'arroger un droit illimité, un droit sans contrôle de vie et de mort, un droit de gouvernement sans législation et sans justice, un droit enfin analogue à celui que les hommes exercent sur les bêtes sauvages.

Non, Excellence, l'Autriche n'a pas ce droit, et je ne crois pas qu'elle ose jamais prétendre l'avoir. La question étant ainsi posée, je termine en répétant une observation de l'homme d'État autrichien que j'ai cité plusieurs fois. « Une société bien gouvernée, n'aurait pas pu tomber dans l'état de confusion qui a bouleversé la monarchie autrichienne ; si cela est arrivé, ce fut la faute des gouvernants plus que des peuples. Mais toute faute pour être effacée, pour être pardonnée, veut être confessée (I). »

Qu'il plaise à Votre Excellence d'examiner la série de fautes commises par le gouvernement au-

(1) Ficquelmont, tom. i,r, page9 5 et 6.

trichien en Italie ; qu'elle les expose loyalement aux regards de son jeune Empereur ; qu'elle lui représente que, garder la Lombardie après tant de manques de foi, après tant d'excès déshonorants auxquels se sont livrées les autorités autrichiennes, c'est désormais une entreprise sanguinaire, inique, sans utilité, sans but, sans gloire et seulement périlleuse; qu'elle lui donne le conseil salutaire d'effectuer, par un acte de justice spontané et généreux, une solution inévitable à laquelle, un peu plus tôt, un peu plus tard, volontairement ou non, et peut-être avec de grands sacrifices, il sera entraîné par la toute puissante et irrésistible force des choses. Enfin, qu'elle lui représente qu'aucun des règnes violents dont l'histoire fournit beaucoup d'exemples, n'a été heureux, car, par une loi suprême de réparation qui existe depuis le commencement du monde, le sang s'expie par le sang, et, soit dans le présent, soit dans l'avenir, la main terrible, mais juste, d'un Dieu vengeur s'appesantit sur les dynasties coupables.

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