CHAPITRE HI
La guerre d'Orient et l'alliaoce anglaise. — La Turquie. ~ L'alliance sarde. ^ Attitude intéressée de rAulricbe. — Congrès de Paris en 18S6. — Place prise en Europe par ie Piémont. — Question incidente de l'Italie. — Interprétation du traité de Paris. — Question Moldo-Yalaque, la Senrie. — - Attitude de l'Autriche.
Nous n'entrerons pas dans les détails d'une guerre contemporaine ; les faits en sont tout récents et ils vivent certes dans la mémoire de tous les Français. Ce qui importe à ce livre, ce sont les considérations générales qui seules mettent en évidence et accusent fortement le caractère d'intervention de chaque peuple et de chaque gouvernement.
Ce que nous voulons bien définir, c'est la conduite de la France et celle de l'Autriche dans les diverses questions soulevées depuis huit ou dix ans.
L'empereur Nicolas, héritier de la politique russe qui tend à envahir constamment le midi oriental de l'Europe, jugea en 1853 que le moment était venu d'étendre jusqu'au Bosphore les limites de son empire. Les puissances rivales lui parurent ou trop préoccupées d'événements et de convulsions intérieures ou trop afiEsiiblies pour qu'elles pussent s*opposer à ses projets.
La Turquie menacée directemeDt dans ses possessions d'Europe et trop dénuée de ressources et de bonne administration pour résister victorieusement, demande l'appui des gouvernements auxquels l'agrandissement de la Russie peut porter ombrage. La France, cette alliée traditionnelle et désintéressée de l'empire ottoman, ne pouvait rester indifférente à la lutte qui s'engageait et qui compromettait étrangement l'équilibre européen, elle ne pouvait refuser son appui à un État dont l'existence est garantie par les traités.
Peut-être aurait-elle pu suivre une ligne de conduite . moins généreuse, mais à coup sûr plus utile à ses intérêts matériels. Ainsi, profitant de la violation flagrante des traités faite par le tzar, elle pouvait exiger à main armée la révision des clauses stipulées contre elle et contre l'Italie à Vienne en 1815. Le moment était propice. La Russie était engagée contre la Turquie. L'Angleterre, directement intéressée dans la questisn d'Orient et obligée d'intervenir activement, n'aurait pas eu d'action <^ontre nos prétentions, et l'Autriche privée du puissant allié qui l'avait sauvée en 1848, isolée au milieu des préoccupations de la plupart des États européens, n'aurait plus eu Tespoir de triompher dans une lutte où elle aurait à vaincre et une partie de ses peuples soulevés contre sa domination, et la Sardaigne qui aurait été naturellement notre ardente alliée, et la France, la France napoléonienne soulevée pour venger les désastres de Waterloo et briser les iniquités de 1815.
L'eiqpereur Napoléon III pensa, avec juste raison, ^ qu'il était plus loyal et plus digne du caractère français
devoler à la défense de la Turquie à laquelle pourtant ne nous attachait, ne nous ralliait aucune question de sympathie politique ou religieuse, car le génie ottoman est bien l'antipode du génie français.
Qu'avait à gagner la France dans une guerre contre la Russie en faveur de la Turquie? Rien, ou presque rien. Est-ce qu'elle avait besoin pour prendre sa place de donner des preuves de sa force et de sa puissance? Nous ne le pensons pas. La gloire de nos armes était d'assez fratche date pour que les puissances étrangères ne l'eussent pas oubliée, et il n'était pas nécessaire de jeter de nouveau dans la balance l'épée de la France pour en montrer le poids. Les États rivaux savent ce que nous avons pu contre leurs efforts réunis, dans une époque de troubles et de déchirements intérieurs, et ils pressentent ce que nous pourrions dans une époque de paix et d'union ; car, s'il y a encore des divisions parmi nous, ces divisions cesseraient le jour de la bataille, et il n'y aurait plus qu'une nation serrée sous utf même chef, à la défense d'un même drapeau.
L'Angleterre avait à redouter, dans l'extension au midi de l'empire russe, et une nouvelle rivale feur la Méditerranée, et un accroissement de puissance pour un gouverment qui n'est pas sans inspirer des craintes en Asie où il a déjà de si vastes possessions.
Ce fut un beau spectacle de voir deux États puissants, depuis si longtemps rivaux, qui avaient tant de causes matérielles et morales de désunion et d'antipathies, s'allier tout à coup pour faire respecter en Europe la cause de la justice et pour protéger la faiblesse contre la force.
Sur le champ glorieux de la Grimée, toutes les rancunes nationales des Françab et des Anglais devaient disparaître dans une communion de combats, de périls et de gloire. Unis pour la justice, les deux États devaient inévitablement être unis pour la civilisation. Ils se faisaient ainsi les champions du progrès rationnel, de Tordre et de la liberté ; car la justice est multiple dans ses faces.
Et ne semble-t-il'pas que cette intervention en faveur de l'indépendance turque, était d'un bon augure pour des causes semblables? L'Italie, en voyant passer sur la Méditerranée les vaisseaux des deux nations, emportant deux armées à la défense du territoire ottoman, ne devaitrelle pas tressaillir de joie et d'espoir, et penser que le jour viendrait où elle aurait son tour devant le tribunal de ces deux États qui jugeaient la cause des peuples et la faisaient respecter les armes à la main.
Son tour devait venir, en effet, mais la situation de la France et de l'Angleterre étant bien différente. Cette fois, notre pays est directement intéressé au triomphe de la nationalité italienne, tandis que la Grande-Bretagne, qui craint peut-être le développement moral et matériel d'un pays maritime, est toute disposée à le maintenir dans l'état de décadence, de misère et de faiblesse où le mettent le morcellement du sol et le mauvais système des gouvernements sous lesquels il gémit.
Et ici se montre bien la différence des deux peuples, des Anglais et des Français.
Le génie britannique est mercantile, positif avant tout. Ses sympathies ont pour base solide l'intérêt, et pas autre chose. La forme du gouvernement n'engage nulle-
ment ce peuple qui protégera, selon son profit probable, ou la liberté ou l'oppression cbez les autres peuples, ou l'indépendance ou la soumission. Il soutiendra le parti radical en Suisse, fomentera l'insurrection sicilienne, et peut-^être rêve-t-il pour la Sicile un protectorat analogue à celui qu'il exerce sur les ties Ioniennes! Tout cela question d'influence; mais ses hommes d'État pencheront pour l'Autriche si la France veut intervenir en faveur des libertés et de l'indépendance italienne dont ils proclameront, toutefois, hypocritement, la légitimité. Si la France s'alliait par hasard avec l'Autriche, à coup sûr ces mêmes hommes parleraient haut et feraient grand tapage en faveur de l'Italie.
L'Angleterre, il faut le dire, nous avait précédé, diplomatiquement en Orient. Mais, aussi, une fois que la France eut promis son appui à la Turquie, avec quelle énergie ne soutint-elle ^pas cet empire attaqué ; cent cinq mille Français, restés sur les champs de bataille criméens, ont acquitté de leur sang l'engagement pris par notre pays. C'est donc principalement au puissant concours de la France que l'empereur ottoman doit l'intégrité de son territoire. £h bien ! à l'issue de la lutte, quelle a été à notre égard la conduite de la Turquie ? Certes, le gouvernement de Napoléon III avait, ce nous semble, droit à la reconnaissance. Mais si en politique la reconnaissance n'existe pas, l'intérêt autant que la loyauté ne commandait-il pas au sultan de rester au moins impartial dans ses rapports avec les cabinets de l'Europe, et d'accorder à la France la confiance et les sympathies qu'il avait si volontiers pour d'autres puissances. L'An-
gf^erre pesait plus qne nous dans le Divan impérial, et rÀutriche qui n'avait rien fait pour la Turquie, et qui même s'était montrée, à son égard, d'une neutralité douteuse, était mieux écoutée que nos ministres. Il n'a fallu rien moins que Tindéviable sagesse et toute la fermeté du cabinet des Tuileries pour vaincre le mauvais vouloir des conseils du Sultan et pour obtenir les concessions qu'exigeaient les intérêts des peuples, les droits de la chrétienté, l'honneur de la France.
Dans cette politique franche, loyale et ferme, la France était du reste suivie par un État qui, jusque-là de peu de poids dans les conseils européens, se révélait tout à coup comme puissance du premier ordre, moins par sa force militaire, l'étendue de son territoire et le chiffre de sa population, que par Thabileté et la hardiesse des hommes qui le gouvernaient. Victor Emmanuel II, roi de Sardaigne, et le comte de Cavour, chef de son conseil, ne pouvaient mieux être inspirés qu'en envoyant en Grimée un corps expéditionnaire cimenter par le sang l'alliance des puissances occidentales, et jeter ainsi l'épée du Piémont dans la balance où pesaient celles de la France et de l'Angleterre. Nos soldats ont des souvenirs pleins d'éloges pour ces braves troupes piémon taises dont ils admirèrent plusieurs fois la bonne tenue, le merveilleux entrain et l'assurance inébranlable. Dès lors les États Sardes devinrent puissance militaire et se firent accepter sous ce point de vue. Cette subite manifestation d'un gouvernement voisin était pour nous d'autant plus heureuse, que le Piémont est notre allié le plus naturel. État italien, ce royaume est nécessairement l'ennemi de T Autriche dont sa condition
est de combattre l'influence. Ainsi posé en rivalité permanente avec la puissance de Vienne, le cabinet dé Turin doit naturellement s'appuyer sur la France qui peut avoir avec lui des intérêts communs, mais n'a pas d'intérêts rivaux. C'était donc là un ami inattendu qui surgissait pour nous. Ce fut un grand honneur pour le Piémont de pouvoir contribuer à la solution d'un problême européen, lui qui sortait à peine des désastres de 1848 et 1849. Mais telle est la puissante fomentation d'un gouvernement sage et libéral t Les réformes administratives avaient été si heureuses que six ans avaient suffi pour cicatriser les plaies saignantes et pour donner à l'État plus de^vie, de prospérité qu'il n'avait jamais eu. Pendant que Rome, Naples, la Toscane se traînent péniblement dans l'ornière des vieilles traditions, le beau royaume de Victor -Emmanuel marche à grands pas dans la voie du progrès. Le clergé perd ses absurdes immunités, ses revenus immenses sont mieux répartis; l'introduction du système métro-décimal établit l'uniformité des poids et mesures etfacilite les transactions; la morale publique est relevée par l'abolition du droit d'asile accordé à certaines églises; les finances atteignent une prospérité relative qui fait espérer un état satisfaisant ; et ce qui est le plus grand éloge du gouvernement, l'opinion publique est pour lui.
C'est là le critérium de la force d'un État. Le pouvoir le plus fort n'est pas celui qui se fait craindre, c'est celui qui se fait aimer.
Ce développement matériel du Piémont, la forme si libérale lie son gouvernement, les souvenirs des luttes terribles soutenues contre l'Autriche en 1848 et 1849, la
part glorieuse qu'il prenait à la guerre d'Orient, tout contribuait à établir en Italie sa popularité et son influence morale. Aussi tous les cœurs italiens saluèrent de leurs vœux le départ de l'armée sarde, et tous les cœurs battirent de joie et d'orgueil lorsqu'elle rentra dans ses foyers couverte des palmes de victoire.
Quant à l'Autriche, sa conduite ambiguë et sa neutralité incertaine furent telles qu'elle sut exciter à la fois et la défiance des puissances alliées et la fureur de l'empereur Nicolas. Cette puissance astucieuse attendait, il faut le croire, la ruine de l'un des deux partis, pour se prononcer ouvertement et pour prendre sa part des dépouilles des vaincus, ou du moins pour étendre ses envahissements après l'épuisement des États de l'Europe, qui ne pourraient ainsi lui opposer aucun obstacle. Elle ne prévoyait pas l'issue de la guerre si honorable pour les deux camps, qui eut lieu après la prise de Sébastopol.
La Russie arrêtée dans ses prétentions, s'est retirée intacte dans sa puissance; et l'Angleterre et les États Sardes et la France, ont grandi en force et en influence, tandis que la situation de la Turquie se consolidait et s'affermissait sous l'appui des nations occidentales.
Si un gouvernement a perdu quelque chose dans celte guerre, c'est certes l'Autriche qui s'est profondément aliéné Tesprit du tzar, tandis que ses intrigues mécontentaient les autres cabinets. Elle a eu ainsi l'art de s'isoler en Europe et de se trouver à peu près sans appui.
Sans tenir compte de l'influence acquise par la France dans cette guerre, nous dirons sa position désintéressée et i par conséquent conciliante lui a gagné l'amitié précieuse