CHAPITRE IV
GRloation mttérieUe et morale det États de l'Europe eo 1859. — Attitude des gOQvernemeots. — Situation des peuples italiens. — L'iodépendance et la ré-
TOlutiOD.
Admettons que la guerre surgisse des complications dans lesquelles l'Europe se trouve engagée, et voyons quelles seraient en faveurde l'Italie ou en faveur de l'Autriche les dispositions des peuples, celles des gouvernements et leurs ressources militaires et financières.
En France l'esprit patriotique et guerrier, inhérent au génie de la nation, a été singulièrement développé par la révolution de 1789 et par les vingt-deux ans de guerre qui ontfait vivre toute unegénération de la vie descamps. Cette ardeur militaire entretenue par une turbulence naturelle des esprits, a été encore excitée par les longues luttes soutenues en Afrique contre les troupes de l'émir Abd-el- Kader. Dans chaque chaumière de nos campagnes, dans chaque mansarde de nos villes^ les guerres de la France ont laissé un souvenir glorieux, une épée d'honneur, une étoile de bravoure, un précieux legs du premier empereur, un trophée, quelque chose enfin qui fait l'orgueil des familles et qui entretient l'ardeur belliqueuse de la
nation. L'enfant touche avec enivrement le sabre qu'a porté son père, la jeune fille sourit en rougissant à l'étoile qui décore la poitrine de son fiancé, et le jeune honame pleure tout rêveur en pressant une sainte relique, l'habit national que son père a taché de son sang sur les champs de bataille. — Gaulois et Français, c'est une même race; et César parle avec admiration de ces nations de la Gaule, si ardentes et si inébranlables au combat. Cet esprit de nos pères s'est perpétué jusqu'à nos jours, en perdant peut-être de sa témérité, mais en gardant son audace, son élan irrésistible et en prenant plus de constance et de solidité.
Rappelon&-nous encore une fois que la paix à tout prix ^ si impopulaire en France, a été la principale cause de la chute de Louis-Philippe.
En dehors de cette ardeur belliqueuse, la France, on ne peut pas le nier, porte aux traités de 1815 une haine profonde, et elle considérerait cette guerre contre l'Autriche en faveur de l'Italie, non-seulement comme une guerre de civilisation et d'humanité, mais surtout comme une protestation armée, éclatante, contre ces odieuses stipulations de Vienne.
Ce jour-là, le jour de la déclaration de la lutte» il n'y aurait plus de partis en France; nous l'avons dit, il n'y aurait plus qu'un grand peuple uni dans un sentiment national pour venger un long affront.
En répondant au génie et au sentiment de la nation, la guerre satisferait aussi, on peut le dire, ses aspirations et ses préférences légitimes. Et d'abord la France n'a pas ofatblié que l'on parle encore la latigue de Venise, de Rome,
de Naples, dans cette tle privilégiée qni fut le berceau de la dynastie de Napoléon.
Elle n'oublie pas que l'Italie a été autrefois son alliée, sa sœur; que ses soldats ont combattu sous notre drapeau et que 22,000 Italiens sont restés en 1813, parmi nos morts, ensevelis sous les glaces de la Russie.
Elle n'oublie pas que l'Italie a dans son flanc l'idée française, Tidée de la révolution importée par nous au delà des Alpes.
Elle n'oublie pas enfin que les liens intimes de race et de mœurs l'unissent à la malheureuse opprimée qui gémit ou se tord sous la loi du sabre.
Nous savons bien qu'il y a dans certaines régions de la société française quelques amis de l'Autriche, des fils de ces hommes qui portèrent jadis les armes contre leur patrie et attirèrent sur elle les désastres de deux invasions.
Les journaux de cette caste qui n'oublie rien elle aussi, tiennent un langage peu national. Mais c'est là une fraction imperceptible de la nation sans influence comme sans popularité parmi nous. C'est une gent fossile, professant des idées et des sentiments antédiluviens, dans des quartiers qui ont un air de somptueuse sépulture.
Quant au sentiment révolutionnaire qui agite une partie de la nation, la guerre sait le soutirer, le diriger ou l'épuiser. Terrible en temps de paix, ce sentiment trouve quelquefois sa satisfaction sur les champs de bataille. Nous avons étudié les éléments qui composent l'armée révolutionnaire, et nous pensons qu'en général ce sont les chefs qui ont des idées subversives ; quant aux enrôlés, ce ne sont le plus souvent que des esprits inquiets, mécon-
tents, turbulents, à qui la bataille donne une occupation^ un champ d*àction, un apaisement. Ce n'est pas l'esprit révolutionnaire qui a entraîne la chute de Napoléon I*, c'est un esprit tout contraire.
Ces grondements intérieurs d'une nation, ces explosions qui, à certaines époques périodiques, ont fait sauter un trône, sont venus après une longue paix pendant laquelle la vie du peuple, ne trouvant pas son expansion au dehors,, comprimée, étouffée de cahne, a travaillé intérieurement le corps social et en a brisé les liens dans un besoin d'activité et dans la violence de son brusque mouvement.
Quanta ce qui représente la partie industrielle et commerçante de la France, on trouve parmi elle ce qui autrefois formait à la chambre des députés, ce centre pacifique, facile et peu susceptible. Mais c'est surtout parmi certains propriétaires et chez les agioteurs, que se recrutaient ces hommes qui sacrifièrent l'honneur de la France à leur paisible et fructueux revenu et à leurs tranquilles manœuvres. Toutefois, reconnaissons que la masse des boutiquiers, une grande partie des industriels et des commerçants sérieux sont animés des sentiments les plus généreui^ et les plus patriotiques.
Et l'armée I
En France,rhistoire des guerres inouïes de la république et de Tempire est le livre du peuple, le livre du soldat. Le peuple, le soldat connaissent nos triomphes et nos revers. Eh bien ! à nos troupes si ardentes et si solides au feu, dites : soldats, vous allez défendre une cause de liberté et d'indépendance, et vous allez venger en même temps le désastre de Waterloo.
Oh t alors qui peut dire l'élan et l'enthousiasme qui animeraient ces hommes! Décuplées de force et d'ardeur par leur foi patriotique, nos phalanges renouvelleraient ces grandes merveilles dont resplendit notre histoire militaire depuis 1789.
Telle est la force morale intérieure sur laquelle la guerre pourrait s'appuyer. Agissant extérieurement, cette force n'est pas moins grande. L'étranger ne se rappelle pas sans effroi et sans admiration cet immense élan national qui en 1792 et 1793 sauva la France contre les coalitions étrangères ; il se rappelle avec un sentiment plus profond encore ces nombreuses et éclatantes victoires remportées sur tous les champs de l'Europe par les troupes impériales de la France. Cette réputation a été de tout temps vaillamment soutenue par nos soldats. L'expédition de Grimée a donné dernièrement la plus haute idée de la bonne tenue, de la constance des troupes françaises à supporter de longues fatigues. Pleines de verve, d'entrain, de bonne humeur au milieu des plus grandes calamités, elles s'ingéniaient à parer aux privations et aux désavantages de leur situation avec un succès qui faisait l'étonnement de nos alliés. Foudroyantes dans leur premier choc, elles ne laissaient pas refroidir leur ardeur et menaient l'ennemi avec une impétuosité soutenue. Voilà le renom qui précéderait nos armées et qui frapperait moralement nos adversaires.
Quant à la force matérielle, elle repose sur le nombre des troupes disponibles, sur les ressources en tous genres dont peut disposer l'administration militaire, sur le talent des chefs, sur la puissance de la discipline française, sur l'habileté et l'expérience de nos soldais, enfin sur les
ressources générales de la France en hommes et en argent.
La conscription, comme on sait, amène tous les ans 100,000 hommes sous les drapeaux. L'effectif qui, en temps de paix, est de 350 à 400 mille hommes, est facilement porté à 6 et 800,000 hommes en temps de guerre. Et en faisant un appel extraordinaire, l'administration militaire pourrait disposer de 1,200,000 soldats de toutes armes. Les cadres comptent environ 30,000 officiers. Sur le chiffre de 600,000 soldats on peut compter 150,000 cavaliers. La France possède tant pour la défense des places que pour Tarmement des corps en mouvement 22,000 pièces d'artillerie.
Quant aux forces navales, la France possède en ce moment 56 vaisseaux de ligne, 87 frégates, 148 corvettes et avisos, 7 batteries flottantes, 32 canonnières, 20 transports, 50 goélettes et cutters, 35 bricks; ce qui forme un total de 434 bâtiments, dont 151 à hélice, 123 à roue, 161 à voiles. En outre, de nombreux vaisseaux sont en chantier, et en peu de temps ces forces pourraient être doublées. L'inscription maritime offre une ressource de plus de 80,000 marins; de plus le recrutement fournit à la marine un contingent annuel de plus de 15,000 marins. L'armée navale comprend 20,000 hommes environ dont 15,000 d'infanterie et 5,000 d'artillerie. Ces forces sont commandées par des oi&ciers dont l'instruction est admirablement formée par des écoles spéciales.
La supériorité de nos armes ne paraît pas contestable. Elle a été suffisamment établie par des faits les plus glorieux et les plus nombreux. Comme leurs chefs, les soldats ont été élevés à l'école de la victoire et tout le monde
s'est plu à vanter leur intelligence^ leur agilité proyerbiale, leur présence d'esprit qui ne les abandonne jamais. Exempts de ces paniques terribles qui jettent tout à coup le désordre et l'épouvante dans l'armée la mieux disciplinée, ils savent) après le trouble d'une charge, se rallier en bon ordre vers le drapeau à la voix de leur chef. Et cet esprit de fermeté et de fidélité au drapeau a bien souvent rétabli un succès d'abord compromis. C'est là une qualité admirable dans une armée qui vient d'être culbutée, qui ne veut pas changer son échec en une désastreuse déroute. Habiles à se reformer, nos soldats se sont ainsi montrés toujours à craindre lorsqu'ils paraissaient quelquefois se débander, et l'ennemi se voyait tout à coup arrêté dans son succès pour être oblige de reculer en désordre.
Le budget de 1860 a été établi en équilibre, tandis que dans la plupart des autres Etats, il accuse un déficit considérable. On ne peut calculer les ressources extraordinaires que pourrait fournir à l'État le patriotisme de la nation. Ce que fit la France pour la guerre de Crimée n'est peut-être qu'un faible indice de ce qu'elle ferait pour une guerre éminemment populaire, comme serait celle qui est dans les éventualités du moment.
Aujourd'hui une coalition, que la situation actuelle des puissances européennes rend impossible, aurait d'ailleurs à lutter contre cette masse de volontaires qui accourraient sous les drapeaux au premier cri de danger. Enfin, la France peut armer deux millions de gardes nationaux.
En toute occurrence, le Piémont serait notre allié, et toute la péninsule italienne nous fournirait l'appui moral et matériel de la nation entière. Nous pouvons affir-
mer que tonte la population sarde est ardente à la guerre. La nationalité à soutenir, la puissance de l'État à agran- ' dir, enfin le désastre de Novarre à yenger, telles sont les raisons qui mettent dans ce pays, dans tous les cœurs, les aspirations guerrières les plus énergiques.
Le soldat sarde s'est mis au rang des meilleurs de l'Europe. L'impétuosité et la solidité sont ses principales qualités sur le champ de bataille. II participe un peu à l'esprit français dont il n'a peut-être pas les ressources et les retours imprévus, mais qu'il égale certainement en bravoure insoucieuse. L'Etat peut mettre cent mille fantassins sur le pied de guerre et quinze mille chevaux. Les forces navales sont de mille canons. Le personnel de la flotte est de trois mille hommes; il peut être doublé. Depuis 1848, tout citoyen imposable fait partie de la garde nationale de l'âge de 21 ans à 55 ans. La population des Etats Sardes est de cinq millions d'habitants. L'émigration italienne y est très- nombreuse; elle a fourni à l'administration et à l'armée des hommes d'un rare mérite. Dans une guerre nationale elle grossirait singulièrement par des enrôlements volontaires, l'armée effective dont disposai l'Etat. Grâce aux institutions constitutionnelles et à la liberté dont il jouit, le Piémont a pris un accroissement inouï. Ce fait devient plus étonnant, lorsque l'on considère que les Etats Sardes ont passé par les épreuves de deux guerres dont l'une, celle de l'indépendance, fut désastreuse, et qu'ils ont eu à souffrir du choléra, de la crise commerciale qui a secoué TEurope et de la disette agricole qui a pesé sur tous les produits. La question financière est le point vulnérable de la situation du Piémont ; mais tout ea
allégeant les charges du pays, le gouvernement obtient tous les ans des résultats financiers de plus en plus satisfaisants. L'abaissement des tarifs, une plus grande liberté donnée au commerce et à Tindustrie, les réformes postales, les chemins de fer, tout en permettant à la production nationale de s'accrottre, augmentent les revenus de ce pays qui marche au progrès avec une rapidité qui tient du prodige.
M. de Cavour aura une belle place dans l'histoire. Peu d'administrations ont eu à leur tète des hommes sages, fermes, loyaux, libéraux, honnêtes, animés du désir de faire prospérer leur patrie, comme est le chef du cabinet piémontais. Il faut dire aussi que peu de ministres ont acquis une popularité égale à la sienne.
n n'est pas nécessaire d'insister sur les aspirations du pays. L'esprit italien national s'accuse dans les Etats Sardes de la façon la plus énergique. Dans une guerre, l'élan serait immense.
Voyons maintenant la situation de l'Angleterre, notre alliée. Les dispositions de la population anglaise en faveur de l'Italie sont assez connues. La déconfiture récente de l'emprunt autrichien n'est pas seulement une preuve explicite du discrédit dans lequel sont tombées les finances de l'Autriche, mais encore de l'impopularité acquise par le gouvernement de ce pays chez nos libéraux d'outre- Manche. On se rappelle encore les huées qui assaillirent à Londres le général Haynau, d'horrible mémoire. Les hommes d'Etat de ^l'Angleterre ont constamment donné des preuves éclatantes de leur sympathie à l'indépendance des peuples et surtout à celle de la péninsule italienne.
Leur influence n'a pas non plus cessé un instant d'agir en faveur de la liberté et des réformes, à Rome, à Naples, lorsque le gouvernement français de Louis-Philippe, suivant une ligne de conduite tout opposée à celle que lui dictaient son origine, sa nature, son devoir, agissait en faveur de l'oppression. A une époque où la Russie représentait, comme l'Autriche, la barbarie, M. de Nesselrode faisait observer aux hommes d'Etat de l'Angleterre, t qu'ils servaient sans le vouloir les intérêts de la France, dont les idées démocratiques rencontraient en Italie, en i^ison même de la nature du sol sur lequel elles tombaient, un accueil plus sympathique dans les esprits et une plus grande affinité de mœurs que les idées anglaises.... Grâce à ces idées représentatives de l'Espagne, de la Grèce, de l'Italie, la France aura plus gagné à la paix qu'à la guerre ; elle se verra entourée d'un boulevard de petits Etats constitutionnels, organisés à son image, vivant de la vie de la France et agissant sous son influence. Et si plus tard cette France, non plus celle de Louis-Philippe, mais celle qui lui succédera quand le système de répression adopté par ce souverain ne suffira plus pour la contenir, si cette France donne un libre cours à ses instincts ambitieux qui )a poussent hors de ses frontières, le gouvernement anglais se repentira trop tard d'avoir affaibli la résistance aux idées françaises, d'avoir affaibli la puissance de l'Autriche, contre-poids naturel de ces idées. » Le ministre de la Russie rappelait l'Angleterre à son ancien rôle d'ennemie acharnée de la révolution. Mais il oubliait que le gouvernement britannique, dans la coali-
tîon, avait moins porté un esprit conservateur et rétrograde qu'une haine intéressée, non contre la forme du gouvernement, mais contre la puissance de la France. L'Angleterre, en ameutant l'Europe contre nous, avait fait appel à des principes qui n'étaient pas les siens. Mais on ne peut pas renier constamment ce qui fait l'essence de ^
notre vie propre, de notre constitution. Il est autant dans la nature de la nation anglaise que dans celle de la France de porter le drapeau de la liberté. Cette situation expose le gouvernement anglais à de singuliers revirements de politique, à des évolutions fréquentes qui, parfois, peuvent compromettre aux yeux des peuples, sa réputation de loyauté, sans que pourtant il soit réellement coupable d'inconstance ni de duplicité. Généreux et libéral, il soutiendra, dans unequestion où son intérêt n'est pas engagé, la cause des peuples et de la civilisation, et rentrera soudain dans- la réserve, dès que son ombrageuse susceptibilité croira apercevoir dans cette cause, à tort ou à raison, la plus légère éventualité défavorable à son influence ou propice au développement d'une nation rivale. C'est ce qui explique l'opposition qu'il a faite si longtemps, contre ses propres intérêts, au percement de l'isthme de Suez, par cela même que la création de ce canal devait donner aux puissances méditerranéennes une grande importance.
Ne soyons donc plus étonnés si, après avoir magnifiquement et si chaudement plaidé de tout temps en faveur de l'Italie, l'Angleterre, ou plutôt, le gouvernement anglais, sans déserter cette cause sainte et populaire, laisse refroidir sa sympathie, et, tout en faisant des remontrances à l'Autriche et aux gouvernements despotiques de la péninsule,
ioat en déplorant les trèitès de 1815, serenfenne prorboirem^t dans nne neotralité expectante, £iit ses rèsenres, et jvom^ son appui à ces traités dans le cas où ils seraient violés an profit d*ime rivale. Cendant, placeurs raisons nous font croire que l'Angleterre, dans une guerre en fareor de l'Italie, pencherait plutôt vers nons que rers TAutriche. L'esprit démocratique gagne en ce momait cette tle arec une grande force, et la rapproche ainsi de nous en tendant à y diminuer l'influence de l'esprit aristocratique. Ce n'est pas tout. Des liens intimes, des rapports immédiat£(^ une grande communauté de gloire, de rie, de pensée, de politique, la rattachent à la France dont elle ne pourra pas, sans cause éclatante et manifeste, répudier l'amitié. Et cette cause, la loyauté autant que la prudence de l'Empereur des Français l'écarteront toujours.
D'un autre côté l'Angleterre serait-elle en état de soutenir une coalition longue, onéreuse comme le fut celle de 1793 à 1815? Nous ne le croyons pas. Qu'on le sache bien, à la chute de Napoléon I*', la France, après avmr lutté seule contre tous les États de l'Europe, était loin d'être dans une situation aussi désastreuse que la plupart de ces Etats. Vivifiée par la révolution, fortement organisée par un génie administrateur, elle avait pu sans s'épuiser fournir à des dépenses extraordinaires d'hommes et d'argent, dépenses qui auraient ruiné tout autre pays, tant le nôtre est plein de ressources et de vitalité. L'esprit même le plus crédule se refuse à croire aux fabuleuses dépenses auxquelles se condamna la Grande-Bretagne pour lutter contre la France. Et pourtant les chiflres sont irrécusables, et ils portent que durant cette période les dé«
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penses totales de rAngleterre farent de près de 48 milliards. Mais elle avait jeté là sa dernière livre, et il aurait fallu périr si Napoléon avait pu tenir encore un an, car toute ressource était épuisée. U est vrai que les traités de 1815 vinrent compenser largement ces pertes immenses. Mais aujourd'hui, notre voisin^ éprouvé par la guerre onéreuse des Indes, ne trouverait peut-être plus les mêmes ressources, ni la même abnégation dans le peuple, ni les mêmes sympathies anti-françaises en Europe. Qu'on se rappelle que les gouvernements furent obligés de tromper les peuples pour les rendre hostiles à la France^ en montrant la domination française comme attentatoire à leur indépendance et à leur liberté, et qu'on leur promettait Témancipation et des constitutions libérales.
On sait comment les peuples furent récompensés! 1 1
En outre, plusieurs gouvernements, dont la situation, l'intérêt ou l'esprit ont changé, ne répondraient plus à l'appel de la coalition.
La principale puissance de TAngleterre réside dans ses forces navales. La marine anglaise est supérieure à la nôtre, bien que dans les divisions, il n'y ait pas plus de force. L'Angleterre a 463 bâtiments, dont 351 à hélices et 112 à roues. lis sont divisés comme suit : 49 vaisseaux de ligue, 34 frégates, 9 bombardes, 4 bâtiments à mortier, 82 corvettes et sloops, 27 bâtiments de petites dimensions où bricks, 162 canonnières, 8 batteries flottantes, 42 bâ« timents de transport ; gabarres et yachts, 18.
U résulte donc que nous avons de plus que la Grande- Bretagne 7 vaisseaux de ligne, 53 frégates, 66 corvettes ou avisos, 32 goélettes et 8 bricks compris par elle dans
— loties bâtiments de petite dimension. En reyanche« elle possède de plus que nons : 1 batterie flottante, 9 bombardes, 4 bâtiments à mortier, 1 transport et 130 canonnières. C'est snr ce chiffre qu'il faut chercher sa sapérioritè.
Ibis cette supériorité paraîtra moins grande lorsque Ton réfléchira que la yaste ét^due des côtes de I'Ajugleterre et ses nombreuses possessions maritimes absorbent pour leur défense une grande partie de cet effectif. N'oublions pas, d'un autre côté, que le rapide accroissement pris par la marine française depuis le second empire, nous a élevés au rang de grande puissance maritime, lorsque déjà, par le nombre de nos troupes, leur excel- Imce et la facilité que nous ayons de les port^ rapidement sur tous les points de nos frontières, nous sosimes la première puissance du monde pour l'armée de terre*
La force armée de terre de l'Angleterre, s'élèye i 115,000 hommes. En 1811, le contingent des troupes britanniques s'élevait à 400,000 hommes; soit 1 snr 84 habitants.
L'organisation militaire dans la Grande-Bretagne laisse beaucoup à désirer, l'expédition de Crimée mit à nu, on se le rappelle, une partie des vices de cette organisation. Le principal vice consiste dans la vénalité des grades. Les positions supérieures sont cotées comme une valeur industrielle. On conçoit combien cet état de choses prive Tarmée britannique d'officiers éclairés et valeureux. En outre, toute émulation est arrêtée, et nul élan n'est possible de la part de soldats qui n'attendent pas de récompense. U faut dire toutefois que dans la marine et dans l'artillerie, les grades sont le prix des services, et que du reste
la Yënalitë des grades disparaîtra un jour ou Tautre. Mais il faut que TÉlat rachète ces charges, et depuis les emi)arras des Indes, les finances ne sont pas le côté brillant de la situation de l'Angleterre.
Nous ne parlons pas de TEspagne, dont ta vie semblé dépuis longtemps s'absorber dans un travail intérieur.
Deui faits, caractérisent par rapport à notre pays, les dbpositions de la Russie. Réservé envers l'Angleterre, animé de froideur et de ressentiment vis-à-vis de l'Autriche, le gouvernement de Pétersbourg n'a pas cessé depuis trois ans de manifester pour la France les sympathie les plus vives. De quelque manière qu'on l'interprète, l'entrevue d'Alexandre II et de Napoléon III, à Stuttgard, est un événement important, et si les deux souverains n'ont pas jeté les bases d'une grande alliance qui effiraie certaines puissances, comme quelques écrivains étrangers ont pu le supposer, il n'est pas moins vrai qu'ils ont serré plus étroitement les liens qui unissent les deux empires.
Les populations russes n'ont pas du reste caché les sentiments qui les animaient contre l'Angleterre et surtout contre l'Autriche. Hostile au génie allemand, le génie slave n'avait pas vu sans dépit l'appui que l'empereur Nicolas avait prêté au gouvernement de Vienne dans de graves circonstances. Imbu des doctrines de la sainte alliance, Nicolas P' s'était imposé une mission qui désespérait les aspirations de la partie éclairée de la population russe; et celle-ci n'avait pas caché l'attrait que lui inspirait la France. Alexandre II a inauguré une politique toute nouvelle, basée sur les vrais intérêts de son empire, et en rapport avec le degré do progrès et de civilisa-
lioiL, aBqœl sont arrirés la plupart des États evopéeos.
c La Rcssie est on camp, > ditdans un joemal X. de Lamartine. C'est qu'en effet, tout jnsqa'à ce jour ajait èié sacrifié dans l'empire au déreloppement de b force militaire. L'armée russe se dirise en deux parties : armée actÎTe et armée de l'intérienr. En état complet sur ^ed de gaerre, la première compte 486,000 hommes prêts à entrer en campagne, 996 canons. H j a «isoite nn pri^ mier ban de la réserre de 96,000 homxxies, 192 canons. Deuxième ban de la rés^re 113,000 hommes, ^80 canons; total 699,000 hommes, 1,468 canons. U faut ajouter à ce chi&e 148 rfr^iments de troupes irr^nlières comprenant 130,000 hommes de caralerie, sans compter 90,000 hoiLmes de caralerie irr^nlière de l'Asie. L'armée de l'intérienr compte enTÎron 198,000 hommes aTec 180 canons. La réserre, les Tétérans et les inralides ajoutent à ce chiffre 100,000 hommes.
Quant à la marine, en 1855, le total de la flotte était de 46 bâtiments et 1,896 canons. La force totale des équipages était de 42,000 matelots et 20,000 soldats. La Russie possède un grand nombre de canonnières à roues et de chaloupes à yapeur.
La situation financière, sur laquelle on manque de détails ofi^iels et précis, est celle-ci : En 1854, les recettes ordinaires se sont élerées à 1,101,888,000 fr. enyiron^ et les dépenses ordinaires à 1,103,340,000 fr. Au l*' janvier 1856, le total général de la dette publique était de 4,163,820,716 fr.
Ne terminons pas le tableau de la situation générale de la Russie, sans rappeler que depuis son arénement aa
trône, Alexandre II ponrsuit les pitts utiles réformes, et que cet immense empire est en train de se transformer complètement.
La Presse, quoique pays allemand et peut-être à cause de cela, s'est montrée souvent en rivalité avec l'Autriche. Cet antagonisme s'est révélé non-seulement dans le cours des négociations européennes, mais encore dans les affaires de la diète germanique, où les deux cours se disputent l'influence. Dans l'affaire de Neufchâtel et dans la question de la garnison de Rastadt, la Prusse avait surtout fait entendre d'amères récriminations. Et bien que dans d'autres affaires le cabinet de Berlin ait marché de commun accord avec celui de Vienne, il est plus que douteux que le nouveau gouvernement prussien veuille concourir aujourd'hui à préserver de toute atteinte la monarchie autrichienne. L'intérêt du gouvernement prussien est dans l'amoindrissement de cette dernière puissance. L'empire dé François Joseph renferme 36,000,000 d'habitants, tandis que la Prusse n'en a que 17,000,000. Ce qui est pour nous une preuve du peu de sympathie qu'ont l'un pour l'autre ces deux États, c'est la froideur et la réserve dans laquelle s'est tenu le gouvernement de Berlin, loris des récentes manifestations en faveur de TAutriche, faites par qudlques Etats germaniques de la confédération.
En janvier 1857, les forces militaires dont la Prusse pouvait immédiatement disposer s'élevaient au nombre de 144,000 hommes d'infanterie, 27,450 hommes de cavalerie ; 20,000 d'artillerie avec 900 bouches à feu et 4^000 pionniers ou pontonniers ; en toutl95,100 hommes. En cas de mobilisation, l'armée compte 225,000 hommes
de ligne, 174,196 hommes de landwherde première le- Tée; 175,196 de landwher de deuxième lerée, 90,000 chevaux, 900 bouches à fen ; nombre total, sans les ofllciers et sans la landstonrm : 575,362 hommes, pins 36,000 soldats de train. Le nombre des officiers de tout grade est 12,270 dont 8,000 pour l'armée active.
Les forces navales sont peu importantes. En 1856, la flotte comptait 53 bâtiments de tontes dimensions et 257 ca* nons; le personnel comprenait 1,488 hommes, matelots on soldats.
La même année les recettes de la Prusse se sont élevées à 445,740,240 francs; le budget des dépenses était présenté en équilibre avec celui des recettes; à la fin de la même année la dette publique s'élevait à 858,766,869 fr. On le voit, cette dette est la plaie des gouvernements de l'Europe, et absorbe partout les plus beaux revenus de l'État.
L'élément protestant, dans la confédération germanique^ est peu favorable à rAutriche, surtout depuis l'établissement, dans ce dernier empire, du concordat signé par les gouvernements de Rome et de Vienne. Cet élément fait dans la diète la force de la Prusse et pourrait y constituer sa prépondérance, si cette puissance laissait moins percer ses intérêts particuliers.
La Bavière^ Etat catholique, combat nécessairement cette prépondérance que Berlin voudrait prendre, et elle la combat avec d'autant plus de chance de succès, qu'elle parait animée d'un esprit d'unité et d'intérêt général ponr la confédération, plus lai^e que celui de la Prusse. Il ne faudrait donc pas attacher plus d'importance qu'elle n'en
camporte, à la conduite du cabinet et de la chambre de Munich, dans leurs dernières décisions en faveur de l'Autriche. Cette bruyante sympathie n'irait pas au'^delà des intérêts germaniques qui ne sont nullement compromis dans la question italienne.
L'Allemagne doit à sa position géographique une importance considérable au point de rue de la politique générale de notre continent. Un grand nombre de questions politiques de ce siècle se sont vidé^ sur son sol. Lies peuples germaniques, poussés yers Tunité et la liberté comme lespeuples italiens ; riclimes^ comme ceg derniers, des traités de 1815, qui les livrent à Tinfluence' et aux intrigues de deux États puissants et rivaux, ils ne peuvent qu'accorder leur sympathie à toute guerre qui s'ouvrirait pour l'unité et la liberté, et qui voudrait briser ce réseau de fer qui étreint certaines parties de l'Europe. Cet esprit unioniste se manifeste de plus en plus. Comme l'Italie, la nation germanique voit figurer au milieu d'elle des souverains qui lui sont étrangers. En effet, le roi de Danemark vote à la diète sous le nom du Holslein ; le roi de la Hongrie et d'une partie de l'Italie, sous celui de l'Autriche, de la Styrie, de la Bohème ; le roi de Prusse et le grand duc de Posen sous celui de Brandebourg, de la Poméranie, de la Westphalie, etc*
Les divers Etats de la confédération germanique comprennent 35,819,500 habitants. L'armée fédérale est de un homme sur cent pour le service actif et de cent quatorze sur trois cents pour la réserve.
Les mêmes éléments de troubles, les mêmes périls qui, en 1848, ont compromis la couronne autrichienne.
existât encore, exa^rés par les déceptions, les désaslres, la sonffirance. La Hongrie et lltalie sont en état permanent de haine et de répulsion cimtre le pouToir étranger qui les opprime. Snr 36,515,860 habitants que comprennent les États anlricbiens, il y a 7,000,000 Hongrois el 5,200,000 Italiens.
Les finances de Tempire, nous Tarons dit, sont, malgré de récentes réformes, dans an état déplorable. La dette est un gouffre où s'engloatit le reyenn de l'État. Cette situation a été £aiite à la cour de Vienne par les guerres qu'elle soutint contre la France de 1792 à 1815, et sartont par celles aussi désastreuses qu'elle fit à la Hongrie et à lltalk en 1848 et en 1849. L'équilibre des budgets ne s'obtient que grâce à des emprunts périodiques qui sourent ont peine à se réaliser. Cette poâtion exceptionnelle est encore aggravée par les mesures militaires que rÂutricbe Tient de prendre, sur la frontière de h Lombardie et dans toutes lesprorinces italiennes de l'empire, contre toute érentualité d'attaque extérieure ou d'insurrection toujours imminente.
En 1856 les recettes ordinaires ont été de 268,508,915 flcNrins et les recettes extraordinaires de 4,653,480. Ce qui donne un total de 263,162,3% florins. Les dépenses ordinaires ont été de 321,377,664 fl. et les dépenses extraordinaires de 14,138,275 florins ; total : 335,515,963. L'armée entre pour plus d'un tiers dans ces dépenses qui ont dû con^dérablement s'accroître, en 1859, par suite des mouyements militaires auxquels le gouYemement s'esl lirré. En 1851 h dette était de 1,023,200,000 florins.
En 1854, Tarmèe comprenait 458,000 hommes d'in^
fanterie, 67,000 hommes de cavalerie, 47,000 d'artillerie, 46,000 de génie, 5,200 d'antres troupes et 1,140 canons. Âa total 593,200 hommes de tontes armes. C'est là le pied de guerre.
Sous le rapport des forces maritimes, l'Autriche possède 107 bâtiments armes de 950 canons.
Telle est la situation matérielle et morale de TÀutriche dont la puissance battue de toutes parts par une foule de principes divers, paraît devoir traverser des crises dont l'issue ne peut qu'être désastreuse pour la maison de Hapsbourg. Travaillée au dedans par cette maladie révolutionnaire dont sont atteints tous les Etats, l'Autriche est assaillie au midi par la haine inextinguible de la Lombardie et de la Vénétie ; au sud-ouest par Taction énergique du Piémont,son ennemi irréconciliable; à l'est par l'esprit insoumis des populations Madgyares et par la propagande du panslavisme qui tend à réunir sous le sceptre de la Russie tous les peuples slaves. Et l'Autriche ne compte pas moins de 15,999,000 habitants appartenant à cette tace. Pour faire contre-poids à ces dangers, elle n'a pas su se rattacher les i^mpathies ou l'appui intéressé des puissances occidentales, telles que l'Angleterre et la France. Celle-ci surtout n'a eu depuis quelque temps que des griefs à élever contre la politique du cabinet de Vienne. Cet isolement est manifeste, et la cour de Vienne a l'air de fermer les yeux sur les dangers que cette situation lui crée.
Ici nous devons naturellement placer le tableau de l'état dans lequel se trouve le royaumo lombarde-vénitien. Jusqu'à ce jour, le despotisme militaire a pesé de la manière la plus tyrannique sur cette partie de l'Italie. Aussi, la con-