Le culte de l’incompétence, p
peuvent certainement être rangés au nombre de ces pratiques par lesquelles « les politiciens des démocraties inexpérimentées /aussent les intelligences et avilissent les caractères. Quelle leçon le peuple peut-il retirer de là, sinon que l’égoïsme est la seule loi, et que la justice, en politique, est un mot?» (1) M. Pierre Baudin s’en inquiète « C'est avec les fonctionnaires pour instruments etla distribution des emplois comme récompense, dit-il, qu'on a refoulé les minorités. Dans cette œuvre antinationale, on a tué une chose terriblement nécessaire, le scrupule. I est temps de revenir au respect des opinions, au respect des droits...» (2). M. Deschanel n'est pas moins catégorique : « lorsque les places, au lieu d’aller où elles doivent aller, c'est-à-dire au mérite, servent à payer les services électoraux, dit-il, un tel arbitraire n’est pas seulement en contradiction avec les principes républicains, 47 corrompt, ül déprave le peuple... » (3), Comment pourrait-ilen être autrement? L'émulation que la politique crée, dans les rangs des fonctionnaires, ce n'est plus l’émulation du devoir, c’est l’émulation de l'intrigue ; les méditations qu’elle propose à la jeunesse, ce sont des méditations sur ce thème hideux, qu’un caractère ferme est un bagage encombrant dans le voyage de la vie, et que le travail estune voie trop longue, trop souvent sans issue
C'est au point que la jeunesse d'aujourd'hui en arrive à ne plus voir nulle part que la protection, et même à la voir là où, Dieu merci, elle n’a pas ou n'a plus d'empire. Dans le Temps du 13 juillet 1896, M. Claretie raconte, avec élonnement, comment, ayant entrepris de consoler un étudiant
1. Fouillée, La démocratie politique et sociale en France, p. 29. Voir dans le même sens, Bedeau, Moniteur, 1849, p. 3085.
2. Cité par M. Le Provost de Launay, Sénat, 17 juin 1909, Déb. parl., p. 450.
3, Ch. des Dép., 21 juin 1910, Déb. parl., p. 2234.
en droit qui venait d'être refusé à la licence, il s’'entendit répondre froidement : « Il n’y a rien de surprenant, Je n'avais pas de recommandations ».Je suis convaincu qu’aujourd’hui M. Claretie serait moins stupéfait de recevoir une semblable explication : Pabsence de protecteurs est l'excuse habituelle de tous les lycéens frappés de malheurs scolaires.
Dites, à certaines personnes, que tel concours d'admission dans un service public est pratiqué loyalement, que Île ministre en homologue respectueusement les résultats arithmétiques : elles ne vous croiront pas, elles ne pourront pas se faire à cette idée qu'une recommandation politique puisse y être inutile (1).
Afin de décourager les nombreuses bonnes âmes qui, au moment desexamens d'admission aux postes et télégraphes, lui adressaient des lettres de recommandation en faveur des candidats, M. Barthou avait fait rédiger, sur la fin de son ministère, une réponse imprimée dans laquelle il expliquaitque les concours étaient des plus réguliers, que toutes les garanties d'impartialité étaient données aux postulants, et qu'il était évident que, dans ces conditions, aucune recommandation ne pouvait avoir le moindre effet. Néanmoins, les lettres continuaient à affluer : ce fut au point qu'après avoir constaté qu'on en expédiaitenviron cent cinquante par jour, à certaines dates, le successeur de M. Barthou, M. Millerand, prit le parti de ne plus faire aucune réponse aux demandes d'intervention. Tout cela peint les mœurs auxquelles on a conduit notre époque (2).
1. CF. Ch. des Dép., 20 février 1911, M. Andrieux, Péb. parl., p. 807 ; Les fonctionnaires, X..., p. 128.
2. La décision de M. Millerand a eu, dans l’histoire républicaine, un précédent remarquable. Le Journal officiel de la République française du 12° février 1849 (Mon., p. 325) publie un communiqué dont j'extrais les passages suivants : « Le Vice-Président de la République reçoit journellement une immense quantité de lettres
Pour juger de ces mœurs, et pour comprendre à quels abaissements la politique se laisse entrainer parfois, il suffit de se rappeler le fait porté à la tribune de la Chambre des députés, le 25 mars 1910, par M. Alexandre Blanc(r). Des instituteurs, promus à la classe supérieure à raison de leur ancienneté, auraient reçu, du député de leur circonscription, communication d’une lettre par laquelle le préfet attribuait leur avancement à la haute intervention de ce député, membre du gouvernement. Les instituteurs en question étaient donc en quelque sorte avisés, par le député, qu'ils devaient à sa recommandation politique un avancement de pure ancienneté. Comme les élections étaient proches, il paraissait y avoir là une manœuvre destinée à surprendre la reconnaissance électorale des naïfs qui auraient cru à l'influence de la protection sur le temps. Ce qu'il faut lire, dans cette affaire, c’est la réponse du ministre : elle fait d’abord connaître à la postérité que la Chambre a eu la précaution d'établir des imprimés spéciaux pour le service des recommandations; puis, arrivant à l'objet précis du débat, elle déclare n’y voir autre chose « qu’un de ces actes
par lesquelles on lui demande de solliciter en faveur d'intérêts privés, soit auprès du Président de la République, soit aupres des ministres ou des divers chefs d'administration. Il en prend occasion de déclarer publiquement qu'il ne donnera suite à aucune de ces demandes. Comme représentant du peuple, M. Boulay (de la Meurthe) a scrupuleusement observé le décret du 18 mai 1848, par lequel l’Assemblée nationale a formellement interdit à ses membres toutes apostilles, recommandations ou sollicitations concernant des intérêts privés. Faut-il dire qu’il n’y a pas assez de places dans l'Etat pour en repaître ce qui s’attroupe de solliciteurs autour de chaque homme auquel on suppose du pouvoir ? Fautil rappeler que la corruption, qui a perdu le dernier gouvernement, est résultée avant tout de l’anéantissement des responsabilités légitimes sous les influences puissantes ?.. Le plus pressant besoin du pays est d'empêcher un peuple libre de devenir un peuple de sollictteurs. . » 1. Déb. parl., p. 1653. $
de la vie parlementaire qui se répêtent très fréquemment». Ainsi, non seulement on fait de la protection, ouvertement» à tour de bras: mais même quand on ne protège pas, parce qu'il n'y a pas matière à protection, on veul faire semblant de protéger, on veut s’en donner ou en donner l'illusion. L'envoi, aux instituteurs intéressés, de la lettre du préfet, était, paraît-il, l’œuvre d'un secrétaire maladroit, soit. Mais l'envoi de cette lettre au député par le préfet ? Que faut-il penser d'un préfet qui a la plume assez servile pour signer une lettre dans laquelle il s’accuse d’avoir donné à la protection un avancement qu'il a donné à l'ancienneté, et qui signe celte lettre dans quel but, sinon dans le but de permettre à son destinataire d'essayer, comme dit l’article 405 du Code pénal, « de persuader l'existence d’un pouvoir ou d’un crédit imaginaire » sur l'ancienneté des gens, en vue d’escroquer quelques suffrages de fonctionnaires ?... Voilà où l’on nous conduit. De pareils traits ne sont pas à lhonneur d'une époque, ni de ses hommes ; en tout cas, ils ne sont pas faits pour habituer le public à cette idée que la recommandation politique perd du terrain sous la troisième République.
La recommandation à d’autres inconvénients résultant de ce que, par elle, c'est la politique qui nomme les fonctionnaires et leur octroie l'avancement. « La démocratie, dit M. Faguet, nomme.les juges au troisième degré, car elle nomme les députés, qui nomment le gouvernement, qui nomme les juges ; elle les nomme un peu aussi au second degré, car elle nomme les députés, qui pèsent sur la nomination des juges et qui pèsent sur leur avancement ou sur leur non-avancement » (1).
Le résultat, c'est que nous avons donné, tête baissée,