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bon tyran, qui ne pourra vouloir que le juste et l’utile, et aux décisions duquel chacun peut s’en remettre aveuglément : mais quand il s'agit de choisir les hommes les plus aptes à bien administrer le pays, nous croyons encore au chef unique, absolu, à l'Homme fait Dieu, qui sait tout, voit tout et connaît tout. Dans un régime où personne ne doit agir, au nom de l'Etat, que selon la volonté générale, nous permeltons que des agents de l'Etat soient désignés selon le caprice particulier d'un ministre qui apparaît, puis disparaît. Dans une République, c'est-à-dire, suivant la définition de Rousseau (1\, « dans un Etat régi par des lois », nous n'oublions qu'une chose : c’est de faire régir par des lois la distribution des fonctions de l'Etat.
Cependant, les erreurs et les dangers du pouvoir personnel dans le domaine administratif, nous les connaissons, nous en pâtissons, comme nos ancêtres avaient connu les abus du pouvoir personnel dans le domaine législatif, et en avaient souffert. Nous sommes éclairés sur ce que peut produire le système. Nous en avons jugé par ses résultats, nous savons à quoi il conduit. Nous avons vu les gouvernants oublier qu’en promouvant des fonctionnaires ils agissaient dans l'intérêt de l'Etat, et non dans leur intérêt propre. Nous avons vu, avec l'entrée en scène du parlementarisme, les abus s'étendre ou se varier. Nous avons . constaté le désordre et, à de certains moments, les véritables troubles que les pratiques ont provoqués dans l'organisme social.
Rappelons-nous comment les Saint-Simoniens entendaient organiser leur société industrialisée et sacerdotalisée : les chefs s'imposant d’eux-mêmes, par la seule pression de leurs vertus et de leurs talents, et les subordonnés s'imposant grâce à l’absolue confiance mise dans les capacités discernantes des chefs. Les Saint-Simoniens
r. Contrat social, livre IT, chap. VI.
furent pris pour de dangereux originaux. Pourtant, ils n'avaient rien inventé : leur système n'était, après tout, que le système contemporain de nomination des fonctionnaires, avec cette différence que les chefs y étaient supposés incorruptibles. Seulement, ils voulaient Île généraliser, c’est-à-dire l'appliquer même aux fonctions privées, et
alors on ne les a pas compris,
On doit s’en féliciter aujourd’hui, Car le procédé étatique de sélection des aptitudes, celui-là même que les Saint- Simoniens voulaient ériger en système de classement social, ce procédé tout à la fois pontifical et dictatorial, on commence à s’apercevoir qu'il ne peut même plus s'appliquer aux fonctions publiques dans les Etats modernes. Et cela, notamment à raison des extensions considérables qu'a prises le rôle de l'Etat dans le domaine social.
Faire la guerre, assurer la sécurité à l’intérieur, rendre la justice, percevoir des impôts, envoyer et recevoir des ambassadeurs, telles étaient autrefois les fonctions essentielles de l'Etat. C'est en présence de ces seuls besoins qu'ont été posés les principes sommaires, les principes d'autorité personnelle et discrétionnaire, qui sont encore à la base de la distribution des emplois publics.
Aujourd’hui, « PEtat comprend qu'il a un but universel » (r); l'Etat pense qu'il doit intervenir partout où il existe un besoin collectif et général, qu'il n’a pas épuisé sa mission quand il s'est borné à son rôle de gendarme, et, pensant tout cela, il accapare de plus en plus de fonctions. « Après avoir socialisé l’armée, la justice, la législation, l'enseignement, l'Etat socialisera peut-être certaines bran-
1. M. Larnaude, Cours de Doctorat, 1909-1910, 10€ leçon, Les caractères spécifiques de l'Etat.
ches de la production, peut-être leur totalité. Rien de cela n'est impossible, Il n’y a rien de plus antiscientifique que de croire à l’immobilité, à l’immuabilité dans la vie sociale et politique » (1). Est-ce un bien? Est-ce un mal? Je n’en veux rien savoir ici : c'est un fait, devant lequel il serait puéril de se voiler la face.
Or, ce fait modifie singulièrement la physionomie de la fonction publique. Tant que l'Etat n’avait qu'un rôle pour ainsi dire conservateur, le caractère de la fonction publique était essentiellement politique; maintenant que l'Etat se fait un peu partout producteur ou, tout au moins, se mêle un peu partout à l'œuvre productrice, la fonction publique prend un caractère économique ou polilico-économique très accusé. Et je ne vise pas seulement les fonctions qui ont été spécialement créées en vue de l'accomplissement des nouvelles tâches assumées par l'Etat, les fonctions du postier, du télégraphiste, du typographe, etc. : j'ai en vue tout aussi bien les vieilles fonctions dites essentielles, les fonctions de police, de justice, de défense, d'administration générale ; toutes, se sont intégrées à la vie économique nationale, toutes ont mué, considérablement. En un mot, les fonctions économiques de l'Etat ne se sont pas accolées à ses fonctions politiques, elles s'y sont intimement mêlées,
Prenons le soldat, prenons le juge, prenons le préfet, en l'an de grâce 1911, et comparons-le à son ancêtre du début du xix° siècle : nous constatons que tous ces organes de l’ancien Etat veilleur de nuit, producteur de sécurité et d'ordre, sont devenus eux-mêmes des organes de l'Etat producteur de richesses ou auxiliaire des producteurs de richesse. Queile stupéfaction éprouverait l'officier d'il y a cent ans, s'il revenait en ce monde, à la vue de son successeur actuel, maître d'une école. obligatoire spéciale, éducateur