Cours d'économie politique, MI, p. 175 et
était ingénieur en chef de première classe en 1910 ; l’avancement le plus rapide, après le sien, revient à un polytechnicien qui à mis dix-neufans pour franchir le même espace hiérarchique, ce qui prouve qu'aux yeux de l’administration des Travaux publics elle-même, un ingénieur provenant de la gradualité peut être deux fois plus distingué que le plus distingué des polytechniciens, puisqu'il est distingué deux fois plus vite. Fait particulier, qui s'explique par des considérations particulières ? Soit, et passons à quelque chose d'autrement significatif (1). Le même annuaire de 1910 donne le classement de fin d'année des élèves de l’École des ponts et chaussées, d'après leurs travaux d'école. On devait attendre, avec une certaine curiosité, le résultat que donnerait, sur ce point, la loi de 1907, d'après laquelle des conducteurs allaient se trouver, sur les bancs de l’École des ponts el chaussées, en concurrence avec des polytechniciens. Or, du premier coup, voici quel
fut le classement : n° 1, un polytechnicien, — n° 2 et 3, des conducteurs, — n% 4 à 10, des polytechniciens, — n°11, un conducteur, — n°% 12 à 15, des polytechniciens.
Un seul polytechnicien est arrivé à ne pas se laisser battre par des conducteurs ; saluons-le, puis constatons que quatre polytechniciens ont été distancés par fous les conducteurs et que les quatorze quinzièmes des polytechniciens ont élé distancés par les deux tiers des conducteurs. D’où cette conclusion mathématique que le polytechnicien fait, en moyenne, un plus médiocre élève-ingénieur que le conduc-
teur, puisque le rang moyen d'un conducteur ressort, en
1. Comme autre faitsignificatif, je pourrais noter la très large gra dualité que notre administration admet, là où il lui faut cependant les ingénieurs les moins bureaucrates, c'est-à-dire les plus véritablement ingénieurs : aux colonies (décret du 5 août 1910, /. 0f, du 4 août, p. 6900).
LE CHAMP DE L'AVANCEMENT DE GRADE At
1910, à 9,33, tandis que celui d’un polytechnicien recule à 8,66 (1).
Ce n'est pas seulement l'intérêt du recrutement qui est en cause, c'est aussi un très réel intérêt économique. J'aborde, ici, un côté de là question sur lequel ilme semble qu'on n'ait pas assez souvent songé à jeter les yeux. L'absence de gradualité à la base est un obstacle des plus sérieux à certaines simplifications administratives. On admet, sans trop de difficultés, qu’il conviendrait de supprimer un degré dans la hiérarchie des ponts et chaussées et dans celle des mines : or, on ne pourra jamais le faire tant que des jeunes gens, brûlant la première étape, seront portés à la seconde dès le début de leur carrière, car, à leur intention, pour leurs vieux ans, il faudra maintenir les deux grades qui suivent celui d'ingénieur ordinaire. Au contraire, la réforme désirable serait singulièrement facilitée si l’ingéniorat était, pour tout le monde, une seconde étape, qne le fonctionnaire atteindrait vers la trente-cinquième année, un peu avant, un peu après, suivant les circonstances : alors, on pourrait arriver beaucoup plus aisément à ne conserver qu'un seul degré postérieur, et la hiérarchie se ramènerait à trois termes au lieu de quatre, ce dont nous n’aurions à nous plaindre ni comme administrés, ni comme contribuables.
Je pourrais faire valoir d'autres considérations encore. Je pourrais demander notamment si, aux temps où nous sommes, il est bien prudent, bien convenable d'envoyer à la tête d’un arrondissement d'ingénieur des ponts etchaussées ou des mines, un jeune homme qui sent encore fortement le lycée, qui ne connaît rien ni de la vie, ni des hom-
1. En 1911, le classement était le suivant : rang moyen d'un polytechnicien : 8,83; rang moyen d’un conducteur : 4,66. Le résultat est donc encore plus favorable aux conducteurs et plus défavorable aux polytechniciens,
mes, et qui, du haut de ses cinq années d'équations, va dominer hiérarchiquement des sous-ingénieurs dont les cheveux ont blanchi à la tâche et dont les titres reposent sur vingt-cinq ou trente années d'expérience? Comment les comprendra-t-il, comment les traitera-t-il, ces inférieurs par le grade qui lui sont certainement supérieurs par l'aptitude professionnelle? Et l’on se plaint que les fonction naires s'inquiètent, s’agitent, se désaffectent; que, parfois, les rouages grincent, se heurtent. Et l’on s'étonne, si l’autorité s’en va, si la confiance n'existe plus ! Mais, tout de même, qu'a-t-on fait, outre la grosse voix, pour renforcer l'autorité, pour retenir la confiance? Est-il donc indifférent à l'autorité du chef et à la confiance du subordonné, que le chef et le subordonné soient, en face l’un de l’autre, dans la situation délicate et fausse qui est celle de l'ingénieur adolescent vis-à-vis du sous-ingénieur müûri, ou que le chef soit venu au grade supérieur après avoir fait ses armes, après avoir acquis, avec un peu d'âge, un brin d’expérience dans le grade inférieur? N'est-il pas désirable que le chef arrive, à son poste de chef, apte à comprendre, pour s’y être heurté lui-même, les difficultés quotidiennes que rencontre parfois l’accomplissement du devoir de l’inférieur; qu'il y arrive, surtout, sans préjugés contre personne, sans illusions sur la boue dont il est pétri, sans dédain pour celle dontses inférieurs sont faits, et qu’il puisse dire à ceux-ci, quand ils seront tentés de se décourager : ce que vous êtes aujourd’hui, je l’étais hier, et ce que je suis aujourd'hui, vous pourriez l'être demain? Je l’ai déjà fait remarquer page 375, à propos des sous-préfets : la confiance et l'autorité ne se décrètent pas, ou plutôt ne se décrètent plus; elles s'inspirent, ce qui, d’ailleurs, vaut beaucoup mieux. Quand la démocratie voudra bien le reconnaître, si elle veut le reconnaître à temps, il lui sera facile de prévenir quelques embarras, d'échapper à certaines
complications dont elle n’a vraiment pas besoin, et dont elle peut faire actuellement son mea culpa.
J'ai pris les ponts et chaussées et les mines pour matière de discussion, parce que ces deux corps me sont apparus comme se prêlant, mieux que tous autres, aux explications nécessaires, mais ce ne sont pas les seuls où soit désirable une extension du système de la gradualité. Partout où subsistent des privilèges ou des exclusions analogues, il faudrait rechercher s'il y a lieu de les maintenir et dans quelle mesure (ingénieurs des postes, ingénieurs des manufactures de l'Etat, etc.). |
IT. — Zes limites de la gradualité.
Si, en effet, je propose très nettement, avec Vivien, avec les projets de statut, le système de la gradualité comme un principe général, je ne le propose pas comme un principe absolu. Des réserves, etmême des exceptions, me paraissent inévitables; mais, ces «infractions », comme il les appelle, Vivien le dit très utilement, « elles ont besoin d’être motivées » (x).
Le projet de statut fait mine d’abonder dans ce sens. Après avoir admis le principe de la gradualité, l'exposé des motifs ajoute, en effet : « ce principe ne souffrira d'exceptions que pour certains emplois limitativement énumérés par les règlements d'administration publique, qui détermineront,en outre, les services ou lestitres dont les candidats auront à justifier pour être nommés d'emblée à ces emplois supérieurs ». Et voici en quels termes la loi réaliserait ces intentions : « Nul ne peut être nommé directement à un emplot autre qu'un emploi de début, s’il ne justifie des services ou des titres dont la nature ou la durée seront délerminées par