‹ L'Avancement dans les fonctions publiques: Son organisation -- ses garanties; Contribution à l'étude du statut des fonctionnairesChapitre 73 sur 390 · février 1849, Mon., p. 4h · texte numérisé non relu

février 1849, Mon., p. 4h

sentiment de la moralité publique, du respect de l'autorité. Vous ne pouvez atteindre plus sûrement ce double but qu’en entourant le pouvoir de la considération qui s’attache à tout homme qui, par son seul travail, sa seule intelligence, par une vie tout entière consacrée au service de l'Etat, est parvenu aux premiers postes de l'administration de son pays » (1).

Pourquoi les fondateurs de la troisième République ne se sont-ils pas inspirés de ces vues de leurs devanciers ? Question sur laquelle on pourrait disserter longuement. Les conditions lentes et difficiles dans lesquelles s’est établi le nouveau régime, les nécessités plus urgentes du relèvement de la Patrie blessée, le désir de ménager une transition aussi douce que possible, pour qu’elle fût aussi sûre que possible, entre le passé et l'avenir... : tout cela, à l'origine du moins, peut expliquer bien des choses. Quand une forme de gouvernement qui, deux fois déjà, avait vainement essayé de s’instaurer dans le pays, tente à nouveau de s’y implanter, il est certain qu’on doit être indulgent : pour que ce gouvernement prenne racine, pour qu'il se fortifie, pour qu'il s'impose définitivement, on doit éviter d’embarrasser ses premiers actes par l’exigence d’une trop scrupuleuse rectitude de principes; on doit fermer les yeux sur quelques écarts, user avec lui de beaucoup de patience, car c’est un gouvernement enfant. M. de Laveleye a peut-être eu le tort de négliger ces considérations, lorsqu'il a prétendu qu’en France « les républicains n’admettent presqu'aucune des maximes qui peuvent assurer la durée des institutions républicaines et ont beaucoup de penchants mortels pour ces institutions » (2). Et je comprends qu'en 1879, Marcou ait invoqué, à l'encontre de la

1. {4 août 1849, Mon., p. 2676. 2. Essai sur les formes de gouvernement dans les sociétés modernes, p. 95.

proposition Barthe, la nécessité de laisser un peu de liberté aux mains de ceux qui entreprenaient de fonder définitivement le régime.

Seulement, ce qui importe, c’est que cette situation transitoire ne s’éternise pas, c'est que les gouvernants n'oublient pas qu’elle n’est et ne peut être qu’une situation transitoire. Ce qui importe, c’est que, sous prétexte d’assurer son existence physique, le régime ne néglige pas son éducation morale. Autrement, il ferait songer à ces enfants gâtés, que leurs parents laissent grandir sans leur former l'esprit et le cœur, parce que, tout petits, leur santé avait donné quelques inquiétudes. Ce que l’on peut, ce que l’on doit rappeler à notre république de quarante ans, qui est une grande personne, c’est que, pour fonder un régime, il ne suffit pas de le proclamer, il faut le réaliser ; c’est. aussi que « l'essence du gouvernement républicain est d’avoir à la fois le pouvoir et le devoir de se réformer sans cesse » (1).

Oui. le grand danger serait que nos dirigeants s’endormissent sur le provisoire dont la démocratie s’est accommodée jusqu'à présent. Le danger serait qu'ils considéras-

1. M. Fouillée, La démocratie politique et sociale en France, p. 38. Ce qui précède était écrit lorsqu'une voix vénérable, celle de M. Jules Cazot, doyen d'âge du Sénat, est venue nous montrer que les fondateurs de la République pensent comme nous. Ce survivant des hommes de 1848 disait à la Haute Assemblée législative (séance d'ouverture du 10 janvier 1911) : « La troisième République, longtemps réduite à la nécessité de .se défendre contre les assauts multipliés et sans cesse renaissants qui, sous des formes et des noms divers, sont venus l’assaillir, en a été entravée dans l’accomplissement de sa haute mission de progrès, qui est sa seule raison d’être et sa justification ». Puis, après avoir constaté que ces assauts ne paraissent plus à redouter aujourd’hui, il ajoutait : « La République, consciente de sa force, qui est celle même du droit, se doit à elle même de s'orienter vers la conception qui fut celle des grands citoyens aujourd'hui disparus... » (Déb. parl., p. 1).

sent la République, telle qu’elle a été pratiquée depuis quarante ans, comme un but qu'il suffit de conserver, et non comme un moyen qu'il importe de développer et d'améliorer constamment, jusqu'à ce qu'il atteigne la perfection, si elle est de ce monde. Le danger serait qu'ils envisageassent le droit de l'Etat démocratique comme on envisageait le droit de l'Etat monarchique, sauf à passer de la première personne du singulier à la première personne du pluriel et à dire : l'Etat c’est nous. Le danger serait qu'ils donnassent définitivement raison à ceux qui prétendent, avec M. Fouillée, que «la vraie république n'est pas le gouvernement actuel, qui n’en est trop souvent que la parodie » (1), ou à ceux qui, après Camille Desmoulins, seraient tentés de répéter au peuple cette parole de Tib. Gracchus aux Romains : « On vous fait accroire que vous êtes libres parce que vous n'avez plus de rois ; mais qu'importe de n'avoir plus de rois, si vous avez partagé le faste et l’orgueil et l’inviolabilité et la souveraineté royale et tous ses vices, entre vos consuls et une poignée de faquins ? »

Il me paraît impossible que nos gouvernants ne se rendent pas compte de ces nécessités et de ces dangers. C’est que, à fermer plus longtemps les yeux, ils joueraient, à la fin, trop gros jeu : ils ne joueraient rien moins que l’avenir même du régime, non pas seulement parce qu'en refusant de lui faire produire toutes ses conséquences bienfaisantes ils alimenteraient les critiques des opposants et décourageraient l’ardeur des partisans, mais encore et surtout parce qu'ils sèmeraient d'insurmontables obstacles au-devant des progrès sociaux qu'ils ont promis de réaliser sur les terrains les plus divers.

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