Elude sur les noviciats administratifs
du temps où, pour accéder à la carrière ou pour y faire son chemin, il fallait être né courtisan ou pouvoir le devenir.
Je sais bien que, sous nos yeux, le peuple ne se fait pas faute de recourir, le cas échéant, aux voies de faveur. Mais il y recourt surtout quand il ne peut pas faire autrement, quand 1l sait que c'est le seul moyen d'obtenir ce qu'il désire. Il ne le fait généralement pas d’instinct: sinon, comment expliquerait-on que les enfants des classes modestes se dirigent de préférence vers les carrières ouvertes par voie de concours, tandis que les fils de la bourgeoisie constituent la principale clientèle des carrières abandonnées à l'arbitraire gouvernemental? On peut répondre que cela tient tout simplement à ce que la bourgeoisie est mieux placée pour bénéficier de cet arbitraire? Soit, et alors raison différente mais raison quand même, pour la masse, de nourrir une certaine hostilité contre l'arbitraire.
Abstraction faite de ces motifs d'intérêt très personnel, le désir de la démocratie, de voir la fonction publique aller au mérite et non plus aux influences, ce désir pourrait encore s'expliquer, dans une certaine mesure, par cette constatation que les administrés se croient ou se sentent mieux servis par un fonctionnaire, fils de son travail et de sa valeur, que par un fonctionnaire dont toute la situation est due à la faveur du pouvoir. Contrarié par'la décision d’un fonctionnaire scientifiquement recruté, le Français s'incline plus volontiers que lorsqu'il l’est par la décision d'un fonctionnaire arbitrairement choisi : il sent, chez le premier, plus d'indépendance etil accorde plus de confiance à ses dires. Cela doit le rendre instinctivement favorable à l'élargissement des modes scientifiques d’accession à la fonction publique et d’élévation au sein de la fonction publique.
Ces diverses idées minent sourdement l’orgueilleux édifice
napoléonien. Peu à peu, le pouvoir discrétionnaire perd du terrain, et, là où il demeure encore, il se fait plus vertueux. Par un nombre infini de galeries minuscules, il se creuse, il s'ouvre : bientôt, demain, viendra le coup de pioche du démolisseur. Oh, cela ne se fera pas sans regrets. Jusqu'ici, on a sauvé la face : tout en sapant la construction par le dedans, on a continué d'affirmer, au dehors, la solidité de ses fondements; tout en préparant un état nouveau, on à persisté à se réclamer des formules anciennes ; tout en cédant d’une main, on a déclaré que l’autre retenait suffisamment. Mais, le moment de se rendre approche fatalement.
On écouta distraitement M. Barthe, en 1885, quand :l expliquait, dans l’exposé des motifs de sa proposition de loi, pourquoi, avec des institutions démocratiques, le pouvoir discrétionnaire dans la nomination et l’avancement des fonctionnaires est un contre-sens. Son langage élait cependant très clair. Il rappelait tout d’abord que sous la monarchie de juillet, avec les fonctionnaires-députés, et sous le second empire, avec la candidature officielle, ladministration ne pouvait vraiment pas être affranchie du pouvoir personnel : les ministres dans les mains desquels un souverain inviolable et héréditaire a placé le pouvoir, disait-il, ont besoin d’avoir à leur disposition les moyens de le conserver; et, de tous les moyens, le plus efficace pour eux c'était de s'assurer, par la distribution des emplois, Pappui des personnes dont le concours ou l'influence pouvait leur être utile. Mais, à une nation qui se gouverne elle-même, il faut une administration fonctionnant pour l'utilité et l’avantage de tous, des employés honnêtes, capables, laborieux, dévoués à leurs devoirs. Il est donc essentiel, au point de vue de l'intérêt général, le seul dont on doive se préoccuper dans un gouvernement démocratique, que le recrutement et l'avancement des fonctionnaires soient entourés de
garanties assurant que, seuls, les plus dignes seront favorisés.
Plus près de nous, encore on fut surpris, mais déjà l’on prêta une oreille attentive, quand un chef du gouvernement s'en fut, par le pays, disant les choses les plus simples, les plus naturelles, les plus conformes aux Grands Principes : que la République n'est la propriété d'aucun parti, que les républicains doivent gouverner pour le pays tout entier, qu'un gouvernement démocratique doit à tous une justice égale et une administration impartiale. On était tellement déshabitué de ce langage, de ce langage qui avait pourtant fait la beauté de la République sous l’Empire, que, pour le comprendre, il fallut se recueillir et réclamer des expli- cations (1). Et, malgré toutes les explications, « cet appel, dit M. Briand dans sa lettre de démission, a produit finalement, sur une fraction de la majorité républicaine de la Chambre, l'effet contraire de celui que l’on pouvait en espérer » (2).
Cependant, les démocrates éclairés n'avaient jamais dit autre chose. Des publicistes, comme M. Fouillée, avaient écrit, sans provoquer aucun scandale : « Un régime de démocratie doit tout accorder au mérite et rien à la faveur. Il faut, aux fonctionnaires, des garanties contre l’arbitraire de leurs chefs... Les fonctionnaires ont besoin de ne pas être de simples instruments aux mains de leurs chefs, de ne pas être destitués dès qu'ils ne se montrent pas les serviteurs du ministre actuel ou du préfet actuel » (3). Et des
1. Voir, dans le journal l’Ac{ion, les éditoriaux de M. Henry Bérenger, pendant presque tout le cours du mois d'août 1910.
2. J.OfF., 28 février 1911, p.1626. N'empêche qu’une fois parvenus à la place du cabinet Briand, ceux qui lui avaient fait grief de son langage et de ses actes cherchaient à imiter au moins son langage (Voir les Journaux des 28, 29 et 30 août 1911, au sujet d’un discours de M. Augagneur, ministre des Travaux publics).