‹ L'Avancement dans les fonctions publiques: Son organisation -- ses garanties; Contribution à l'étude du statut des fonctionnairesChapitre 85 sur 390 · Les travaux publics, p · texte numérisé non relu

Les travaux publics, p

tratif, que ces banquets annuels ! Le ministre, proclamé, par le président de l'association, le meilleur et le plus distingué des ministres, comme l'avaient été proclamés tous ses prédécesseurs et comme le seraient proclamés, à leur tour, tous ses successeurs ; le président de l'association traité de cher ami par le ministre qui, la veille, ignorait jusqu'à son nom ; les hauts fonctionnaires de l’administration, venus là en invités de service, relégués aux extrémités lointaines de la table d'honneur, entre un membre suppléant du comité et le représentant de quelque assocration-sœur, comme avertis, par ce spectacle, de l'intimité que, par-dessus leur tête, l'association établit entre leurs subordonnés et le cabinet ministériel ; piqués de-ci de-là, des députés, venus de tous les bords de l'océan politique, en corvée électorale, pour « manifester leurs sympathies à ce personnel d'élite », tous y allant aussi de leur speech, offrant leur concours pour le triomphe de toutes les revendications, et déclarant, au nez et à la barbe du ministre, qu'ils sauraient, le cas échéant, lui rappeler ses promesses. Quel levain, quelles espérances peuvent gonfler dans de semblables atmosphères ? Et quelles désillusions, quelles rancœurs, ensuite ?

A ce jeu, comment s'étonner que les désirs aient grandi, ou que leur intensité se soit accrue? On s’est complu à ouvrir, devant eux, les digues qui les retenaient jusqu'alors : comment s'étonner qu'ils s'y soient précipités, en flots tumultueux ? « Par votre association, vous défendez l'intérêt du public et le vôtre, vous avez créé un admirable instrument de réformes ; vous donnez à l'administration des conseils qui lui sont profitables ; vous le faites avec cette intelligence du travail que seuls les hommes du mélier que vous êtes peuvent y apporter. Nous avons considéré que votre rôle était excellent, puisque nous avons placés vos représentants dans les conseils les plus rappro-

chés du gouvernement » (1) : quand un ministre tient ce langage, comment veut-on que ceux auxquels il s'adresse ne soient pas incités à accroître leur action ou à s’exagérer leur importance ?

Puis vient le lendemain : lendemain de fête, pénible réveil. Le ministre qui a fait les promesses est remplacé avant l'heure de les tenir : son successeur n’est pas lié par ses engagements, Ou bien le ministre est encore là, mais il s'était aventuré : il avait compté sans telle difficulté qui retarde le moment de réaliser ses intentions ou lui impose l'obligation de les modifier. Ou encore,on ne s'entend plus exactement sur ce qui a été dit : les fonctionnaires sesont mépris sur la portée exacte des déclarations qui leur ont été faites ; ils ont négligé telle nuance, telle restriction, que le ministre se souvient cependant d'avoir mise dans son intonation. Rappelons-nous M. Clemenceau, disant aux agents des postes : « Vous me demandez de déposer votre sous-secrétaire d'Etat; je ne puis pas discuter avec vous pareille question, mais je sais bien ce que je me suis promis à moi-même si vous reprenez le service ». Les agents avaient cru entendre, par là, que satisfaction leur serait donnée : ils sont rentrés, et le sous-secrétaire d'Etat n’est pas parti. Ce n’était pas son départ que M. Clemenceau s'était promis à lui-même. On n’a jamais su au juste ce que c'était. Mais on sait quelle fut la conséquence de ce jeu d’énigmes : une seconde grève. Et pourtant, en l’espèce, le président du Conseil n'avait pas, que je sache, l'excuse de parler dans la chaleur communicative d’un banquet.

Je crois qu'en ce qui touche aux traitements ou aux avancements de fonctionnaires, quand les actes ne sont pas immédiatement réalisables, les ministres — je pourrais en

1. M. Dubief, au banquet de l’A. G. P.T.T. du 12 juin 1904, cité par M. Leroy, Le droit des fonctionnaires, p. 77, et par M Cahen, Revue bleue, 8 juillet 1905, p. 56.

dire autant des députés avec lears projets de résolutions — feraient bien des’abstenir soigneusement de manifestations qui risquent d'être vainés où de promesses qui risquent d'être protestées : sait-on jamais, en matière budgétaire, de quoi demain sera fait, et ne faut-il pas toujours craindre, en matière gouvernementale, de ne plus être 1à quand viendra le moment de s'acquitter? Hélas, ce n’est pas ce que font les ministres, d'une façon générale. M. Aristide Briand a cependant signalé le mal : il a reconnu, à la tribune de la Chambre (r}, qu'on avait « trop souvent fait concevoir, au personnel, des espérances qui ont été ensuite déçues ». Mais nos mœurs électorales font que députés ét ministres ont la promesse trop facile, et qu'ils auront de la peine à se guérir de cette incontinence spéciale. C’est la nation qui en pâtira, car leur élocution devient tout particulièrement dangereuse lorsque, comme c'est le cas pour les fonctionnaires, les intéressés peuvent se grouper pour rappeler bien haut les engagements pris et pour en réclamer impérieusement l’exécution. Quand on lit des comptes rendus d’intervenlions parlementaires relatives à l'avancement, il est rare qu'on n'y voie pas invoquer, comme argument suprême en faveur de la cause, quelque promesse, antérieurement | faille au personnel et non encore réalisée. Promesse faite quand et par qui? Par l’un des prédécesseurs du ministre actuel, à un banquet d'association, généralement.

Ces témérités, ces imprudences verbales des ministres en coquetterie avec les associations de fonctionnaires, ont enhardi celles-ci. Il y eut d'abord des bouderies d’associations à ministres, suivies de réconciliations atténdrissantes, ou résolues par un accident de régime parlementaire. IT y eut des reproches en public : des ordres dû jour... énergiques (2), jusqu’à des ordres du jour de blâme, mais ceux-

Page 1