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ASSOCIATION THYSSEN-LE CHATELIER

La création des hauts fourneaux de Caen était indispensable pour permettre la mise en valeur des gisements de minerais normands.

Le transport en Allemagne du minerai brut, tel qu'il était sorti de la mine aurait été trop dispendieux. Il no fallait apporter aux usines Krupp que des produits achevés et prêts à être travaillés.

Mais cette installation n'allait pas sans rencontrer de nombreuses difficultés et c'est alors que Thyssen n'hésita pas à avoir recours aux capitaux d'un puissant groupe français.

Sur cette opération la Gazette de Cologne a publié les renseignements suivants, reproduits par une foule d'organes financiers, notamment le Moniteur des Intérêts Matériels, journal belge (numéro du 9 août 1912). Ce morceau est particulièrement instructif.

On sait que la Gewerknebnft Deuischer Kainer^

propriété delà famille Thyssen, s'occupe depuis plusieurs années de minières de fer en Normandie. La société en question a acquis, en effet, il y a environ cinq ans, les concessions de Soumont et Perriéres. Pour mettre ces gisements en valeur, elle décida de construire un chemin de fer minier reliant les minières au canal de Caen à la mer et d'établir des hauts-fourneaux. Toutefois, Vexécution de ce programme n'était possible quavee l'intervention d'un groupe français puissant, qui fut la Société des établissements Cail. La société Deutscher Kaiser donna donc option au groupe français, et ce au prix de revient, sur une part importante de ses propriétés en Normandie. Les concessions nécessaires ayant été accordées par le gouvernement français, les intéressés fondèrent la Société des hauts-fourneaux et aciéries de Caen, au capital de trente millions de francs ; le groupe français participa à la création pour 19/30, la société Deutscher Kaiser pour 11/30. Cette nouvelle entreprise construira et exploitera les usines ; celles-ci comprendront trois hauts-fourneaux, une aciérie, un train de laminoirs et une batterie de fours à coke. En outre, les Hauts-Fourneaux, les Aciéries de Caen ont acheté à la société Deutscher Kaiser une part des 11/30 dans une concession charbonnière en Westphalie en vue de s'assurer les combustibles nécessaires à l'exploitation. Enfin, la société Deutscher Kaiser a fondé, de commun accord avec les Hauts-Fourneaux et Aciéries de Caen, la Société des mines de Soumont, au capital de douze millions de francs, dont 60 p. c. appartiennent à la Société de Caen et 40 p. c. à la Deutscher Kaiser. La Société des mines de Soumont construira et exploitera les minières et le chemin de fer des mines aux ports. On projette également la création d'une compagnie spéciale pour l'aménagement des installations maritimes. Le tout réalisera donc une nouvelle et vaste entreprise sidérurgique en Normandie. L'usine pourrait fabriquer environ 250.000 tonnes de produits finis par an. Pour faire face à cette participation, la Société Cail doit procéder à une augmentation de son capital, opération qui serait réalisée avec le concours du Comptoir national d'escompte de Paris.

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Pourquoi Texécution de ce programme n'était-elle possible que grâce à l'intervention d'un groupe français puissant ? C'est que ledit groupe français paraissait plus commode pour obtenir les concessions nécessaires, pour servir de paravent à Auguste Thyssen. On comptait que la cbose se ferait à la muette et que quand les patriotes protesteraient, s'indii^meraient de voir concéder à un Allemand, conseiller privé de Vempereur Guillaume i/, un chemin de fer et un port français, on les renverrait à l'excellent M. Le Chatelier, Français authentique, personnalité très honorable, mais qui eut le tort, en toute cette affaire, de tirer les marrons du feu pour Thyssen et pour Krupp.

M. Le Chatelier est président du Conseil d'administration de la Société française des Constructions mécaniques (anciens établissements Cail).

Frappé de l'extension colossale que prenaient les opérations d'Auguste Thyssen, M. Le Chatelier ima2:ina de devenir machiavéliquemcnt le maître de la situation en francisant les mines allo blindes de la Normandie. Naïvement il crut facile d'y parvenir en prenant des actions de ces mines. "Au lieu de protester contre l'envahisseur, envahissons-le à notre tour." Tactique merveilleuse qui fut jadis celle de Gribouille. On n'humanise pas le loup en lui portant ses bras et ses jambes à manger. On aiguise sa voracité, voilà tout.

Les sociétés allemandes de M. Thyssen accepteront toujours avec plaisir l'argent français et même l'argent des bons Français. Elles s'arrangeront toujours pour que cet argent demeure le très humble serviteur de la volonté allemande et de l'intérêt allemand. D'autre part, M. Thyssen se rend parfaitement compte, comme le gouvernement fra/içais, des complications qui résul-

teront fatalement un jour de la germanisation intensive de la Normandie. Il ne demande pas mieux que de laisser, en apparence, le champ libre à un simulacre d'initiative, de concurrence française. Rien ne lui sera plus facile ensuite que de raclieter ou de faire racheter, en sous-main, fût-ce au double, au triple de leur valeur, les actions des sociétés rivales et d'en redevenir ainsi le possesseur.

Auguste Thyssen est un vieux renard qui a plus d'un tour dans son sac. On prétend qu'il excelle à accepter en pays étranger des collaborations rendues nécessaires à un moment donné par l'excès même de ses empiétements, puis à secouer et éliminer lesdites collaborations aussitôt qu'elles contrecarrent ses projets.

Il faut vraiment que M. Le Chatelier soit d'une candeur sans bornes pour supposer qu'un homme rompu aux affaires comme Thyssen consente à se laisser débarquer d'une entreprise aussi avantageuse par des moyens aussi rudimentaires que ceux préconisés par le président du conseil d'administration de la Société Française des Constructions mécaniques.

Quoi qu'il en soit, voici d'après les journaux financiers le schéma général de l'entreprise métallurgique franco-allemande qui s'établit en Normandie :

Le cadre de cette entreprise comprend :

1* Une société minière, au capital de 12 millions, qui aura, sans doute, sous son contrôle les trois sociétés déjà existantes :

Société minière et métallurgique du Calvados (concession de Perrières, 1.460 Ha, inexploitée jusqu'ici).

Société des mines de Soumont (concession de Soumont, 777 Ha, avec une demande d'extension). Cette Société, qui extrait depuis 1908, a produit en lUlO 40.000 t. de minerai, partie iitmatite à 46,ô 0/0 de fer

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et partie carbonate à 38,40 de fer. C'est le substratum de l'affaire.

Et la Société des mines de Flamanville, qui a repris rexj)loitation de la concession de Dielette. Cette concession, qui produit de l'oxyde de fer à 50,55 0/0, offre cette particularité d'exploiter sous la mer, d'où de grandes difficultés qui ne paraissent pas avoir été surmontées jusqu'ici;

2° Une Société métallurgique au capital de 30 millions d'oljligations.

Cette Société établira non loin de Caen, en faced'Hérouville, sur la rive droite du canal de Caen à la mer, une usine qui comprendra fours à coke, hauts fourneaux, aciéries Martin et laminoirs, usine du modèletype français, c'est-à-dire d'une capacité de 300.000 tonnes de fonte ;

3* Une Société de transports au capital de 3 millions pour construire le chemin de fer destiné à relier la mine de Souraont à l'usine d'Hérouville, et aménager le port de réception et d'expédition.

Les parts respectives des capitaux et des influences dans cette entreprise seront de 60 0,0 pour les Français et 40 0/0 pour les Allemands.

On sait que les doux chefs de file sont : colonne française, M. le Chatelier, président de la Société Française de Constructions Mécaniques (anciens Établissements Cail), el colonne allemande, M. Aug. Thysseo, le grand industriel de Westphalie.

Tout l'essai de t francisation » repose, en cette affaire, sur la pre^-pondérance des capitaux français ainsi qu'il ressort du compte rendu de l'assemblée extraordinaire de la Société Française des Constructions Mécaniques. M. Le (>hatelier après diverses considérations techniques d'un intérêt moindre y tenait en effet le langage suivant :

Mais il ne suffisait pas que l'affaire parût avantageuse comme nous venons de vous l'exposer; nous nous trouvons en face de la situation très nette que voici : en

totalité pour l'une, en presque totalité pour l'autre, les sociétés déjà constituées pour l'exploitation des concessions de mines de Soumont et de Perriôres sont la propriété d'une firme allemande. Cette situation existait avant le moment où nous avons été appelés à examiner l'affaire; résolus dés l'origine à la modifier dans le sens d'une prépondérance française, nous avons poursuivi ce but par de longs et laborieux pourparlers, et ce n'est qu'une fois parvenus à faire admettre contractuellement le principe de cette francisation, que nous avons envisagé la réalisation du programme industriel ci-dessus exposé.

Il n'est pas inutile de souligner ici cette considération, que le but et l'intérêt des possesseurs des mines de Soumont et de Perrières étaient bien moins de constituer une entreprise métallurgique à Caen que d'alimenter en minerai les usines allemandes. La portée pratique de nos conventions peut se résumer dans cette indication que, d'une part, l'objet principal devient l'établissement de hauts fourneaux près de Caen, pour le grand profit du développement industriel et économique de cette région et, d'autre part, que sur la production des mines un minimum de 60 0/0 restera pour les besoins de ces hauts fourneaux, c'est-à-dire en France.

Votre conseil d'administration a été heureux de pouvoir régler financièrement la question soumise à vos délibérations par un accord conclu avec un groupe financier de premier ordre.

Il est peu vraisemblable que M. Auguste Thyssen ait admis sans arrière-pensée la francisation des affaires importantes germanisées par lui en notre pays *. Un homme d'une grande compétence en la

1. L'admirable, c'est que cette association a permis à Auguste Thyssen, le sompteux chAtelaia de Landsberg, et à la Gewerk^diaft Deatscher Kaiser, de faire appel aux capitaux français. Cet appel, d'un étonnant cynisme, est distribué dans plusieurs de nos établissements de crédit. Je l'ai eu enli'e les mains. Il m'a semblé qu'il était couvert de taches de sang bienel, qu'on prétende que l'argent n'a pas d'odour, ces taches

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matière, M. J. Bertal, a vu clair dans le jeu des inavaient l'odeur du san? français. Vous me direz que j'anticipe. On disait cela, en 1869, aux patriotes de l'époque qui avertissaient leur pays comme je le fais en ce moment.

Le directeur de Diélette — tout au moins en apparence — est, bien entendu, Français. On me le peint comme un homme aimable et courtois. Mais c'est un directeur qui ne dirige RIEN. Alors que, dans toute industrie, le directeur technique étudie à fond les projets, fait et discute les marchés, transmet ses ordres et demeure indépendant, celui de Diélette est un simple paravent. Il a derrière lui des ingénieurs allemands, envoyés par Auguste Thyssen, dontquklques-uns nk savent 1IÉME PAS un mot de FRANÇAIS. Ce sont CCS derniers qui dirigent et exécutent tous les travaux. Tous les dessins, tous

^ES PLANS, tous LES « BLEUS » SONT FAITS BN ALLEMAGNE et

expédiés à Diélette.

Le projet monstre de l'installation future comporte des générateurs Babcock et Wilcox, lesquels entretiennent des turbines à vapeur distribuant la force motrice à l'exploitation. Vous vous figurez peut-être qu'au moins ces turbines seront françaises? Pas le moins du monde. Ce seront des turbines Thvssen. Partout se distingue la volonté évidente de germaniser l'entreprise, dans le moindre détail, afin qu'en cas d'alerte, le havre et les travaux de Diélette puissent devenir en quelques heures une enclave e.ntièrembnt allemande ET DONT l'outillage NE SOIT, EN AUCUNE CIRCONS- TANCE, tributaire DE l'INDUSTRIB FRANÇAISE. AU poiut dC

vue Strictement économique, il ressort de là que notre pays ne saurait retirer aucun profit, d'aucun genre, des travaux en cours.

A qui fera-t-on croire qu'une pareille entreprise se monte à l'allemande, a quelques kilomètres de Cherbourg, port l'RANÇAis, sans que l'aiiiirauté allemande et l'état-major de Berlin s'en occupent !

On me signale aussi que les ouvriers sont de nationalité mêlée et qu'un grand nombre sont des repris de justice. Leur recrutement se fait par des affiches apposées dans les gares italiennes et allemandes et, bien entendu, l'on n'est pas très difficile quant au choix du personnel. C'est trop souvent le rebut de la civilisation, la pire racaille qui se rend à l'invitation. Ceci e.xplique les rixes, assassinats, petites émeutes qui se produisent journellement et nécessitent la présence constante de la gendarmerie. Les Normands du voisinage, peu rassurés, commencent à émigrer, s'éloignent de ce foyer dégoûtant d'anarchie et de crimes, et laissent les Allemands cohiplètetnent uialtrct» du pays.

dustriels allemands. Dans un article remarquable intitulé « Les Allemands et la Métallurgie Française » on lit ceci :

Il ne faut pas compter sur des textes légaux pour que soient écartés de piano les demandes émanant de groupes étrangers. Il serait toujours facile à ceux-ci de tourner la difficulté en passant par l'intermédiaire de Sociétés françaises dont ils posséderaient, sinon en apparence, du moins en fait, le capital et le contrôle technique. C'est en vain que l'on ciierchernit à déguiser la vérité et à tromper Topinion publique en exigeant que les souscripteurs du capital, le Conseil d'administration et le personnel dirigeant fussent, en majorité, composés de Français. La francisation ne serait toujours qu'apparente.

Et un peu plus loin :

De même que nos métallurgistes français, les Allemands ne se font pas d'illusions sur les résultats à obtenir du traitement de minerais défectueux ou de qualité secondaire. Si donc ils viennent en prendre possession, s'ils constituent quelque jour des Sociétés à gros capital, s'ils construisent des usines à côté de ces mines pauvres pour y fabriquer des tôles ou d'autres produits, ce ne sera certainement pas avec l'espoir de retirer des bénéfices de cette exploitation. Leur but réel serait de venir troubler le marché métallurgique français en avilissant les prix et en faisant ainsi subir des pertes sérieuses aux usines françaises. Celles-ci se voyant concurrencées sur leur propre domaine commercial se trouveraient obligées, soit d'abaisser leurs prix de vente, soit de restreindre leur production, situation dont les producteurs allemands s'empresseraient de profiter pour développer leur exportation.

On comprend facilement que, pour atteindre ce résultat, la métallurgie allemande serait toute disposée à soutenir de ses capitaux les Allemands désorganisateurs qu'elle aurait ainsi placés en France ^

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