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» Je vis bien qu'il me faudrait payer mon écol, et je m'y résignai tout de suite de bonne grâce en promettant au baron de lire et de réciter tout ce qu'il voudrait.
» — Vous êtes un aimable homme! s'écria-t-il , et je suis si content de vous, que je complote déjà de vous faire manquer le coche demain et de vous garder quarante-huit heures au château de Guernay.
» — Certes, lui dis-je, l'offre serait bien tentante si...
» — Pas de si, reprit-il. Vous verrez, mon cher ami, que c'est une demeure agréable et aussi bien tenue quesi elle avait toujours été habitée. El pourtant il y a trois ans que je n'y suis point venu, sinon en passant; trois ans que je suis marié, monsieur, et que madame la baronne n'a pas voulu seulement venir voir si c'était un pigeonnier ou un château. C'est avec les plus grandes peines du monde que je l'ai décidée enfin à y venir passer un mois, car il me faudra bien un mois pour installer mon nouvel intendant et le mettre au courant de mes afTaires. Or, vous comprenez, mon cher... Comment vous appel le-t-on?
» — Rosidor, monsieur, répondis-je.
» C'était mon nom de guerre en ce temps-là.
» — Oui, oui, Uosidor, rcprit-il; vous me l'aviez dit, je \ous demande pardon. Donc, mon cher Uosidor, vous ('om|)renez (|ue je ne pouvais pas laisser à Paris, pendant un mois, une jeune feuime coninie la mienne, (jui vient
justement de perdre la tante qui lui servait de chaperon...
» — M. le baron ne voudrait pas me faire croire, repris-je en souriant, qu'il a le gothique raallieur d'être jaloux.
» — Jaloux, non, mais prudent; il faut toujours l'être. Il nya que les fats qui soient toujours tranquilles.
» Vous voyez que M. le baron parlait quelquefois comme un homme d'esprit, mais il n'agissait pas toujours de même, comme vous le verrez bientôt, tant il est vrai que faire et dire sont deux...
» —Jusqu'à présent, dit Florville,rhistoire est agréable, mais je n y vois pas l'ombre d'un revenant.
» —Patience, dit M. Guigne. Écoutez-moi avec quelque attention, bien que ce que je vais vous dire ne soit d'abord qu'un détail insignifiant en apparence.
a Le baron me devança de quelques instants pour m'annoncer à sa femme. En apprenant qu elle aurait un homme à souper, elle sonna sa femme de chambre pour se faire un peu accommoder. Puis, en apprenant que ce convive était un comédien,- elle la congédia, pensant qu'un comédien n'était pas plus un homme qu'un mari. Etenfin, quand je fas présenté, elle s'avisa, à ma figure et à ma jeunesse, de penser que je pourrais bien être une espèce d'homme, et elle sortit du salon un moment avant lesuuper. Lorsqu'elle revint se mettre à table, j'observai fort bien qu'elle avail un œil de poudre et un ruban de plus.
» La baronne de Guerngy était plus piquante que jolie, plus coquette que spirituelle; mais on n'y regarde pas de si près à vingt ans. Je la trouvai charmante, et je ne tardai pas à le lui faire comprendre. Elle me fit comprendre, de son côté, qu'elle ne s'offensait point de mon jugement, mais qu'elle ne verrait en moi qu'un artiste, du moins jusqu'à la fin du souper.
» Il y eut entre son mari et elle une petite altercation domestique qu'on ne se fût pas permise devant un étranger de meilleure condition que moi, mais qui me prouva malgré ma petite vanité, que l'on me regardait comme un personnage sans conséquence. Je résolus de me rendre un peu plus important, du moins aux yeux de la baronne. J'étais encore assez niais pour croire qu'une aventure avec une femme de qualité pouvait changer l'étal de la question.
» Je ne pris, du reste, pas grand intérêt au sujet de leur querelle. Je dois pourtant appeler votre attention sur ce détail, qui est tout le nœud de mon histoire...
» — Vous m'avez tout lair de nous improviser uo roman, dit Florimond en bâillant sans la moindre politesse.
» — Vous allez voir, reprit M. (}uigiie, combien il serait prosaïque et mal combiné pour faire de l'effet. La querelle du baron et de la baronne roula pendant un quart d'heure sur deux intendants dont l'un était mort avant l'arrivée de madame au château, et dont l'autre.
destiné à remplacer le défunt, ne se pressait point d'arriver. Comme madame s'ennuyait à la campagne, et souhaitait d'y laisser monsieur faire les affaires et installer le nouvel intendant, elle trouvait que M. Rousset était un sot de s"être laissé mourir au moment où le beau monde revient à Paris, et où personne ne va s'installer dans ses terres. Elle trouvait que M. Buisson était un autre sol de se faire désirer,et elle faisait entendre que M. le baron de Guernay était un troisième sot d'être accouru et de l'avoir fait accourir elle-même au-devant dun homme d'affaires dont le métier était d'attendre et non pas d"étre attendu.
» —D'abord, ma chère baronne, répondait le baron, ce pauvre Rousset est morl le plus tard qu'il a pu, car il avait quatre-vingt-deux ans, et il a maintenu un ordre admirable dans mes affaires et dans ma maison pendant trente ou quarante ans qu'il a gouverné les biens de ma famille. C'était un homme précieux et que je dois regretter. Vous voyez dans quelle belle tenue il a laissé cette demeure et quel ordre il y avait établi.
» Tout cela m'est bien égal, dit la baronne; je ne l'ai pas connu, et je ne peux pas partager vos regrets. D'ailleurs, vous exagérez tout, baron. Ma femme de chambre, qui a causé avec les domestiques d'ici, m'a dit que ce vieillard était avare comme Harpagon et que depuis longtemps il avait perdu la tète.
» Sans doute, ses facultés avaient baissé avec l'âge. Pourtant il n'y paraît point à mes affaires, et quant à son
économie, puisqu'elle était à mon profit, je ne vois pas comment je pourrais m'en plaindre.
» — Allons, je vous passe votre Rousset, puisqu'il est mort, dit la. baronne; mais je ne vous pardonne pas votre Buisson. Je ne le connais pas plus que l'autre; mais je lui en veux encore plus pour son impertinence de n'être pas encore ici. Il n'y a que vous, baron, pour prendre des serviteurs de cette espèce-là; des gens qui ont l'air de se faire prier pour entrer chez vous. Un M. Buisson qui vous tient le bec dans l'eau, ici, à ne rien commencer et à ne rien finir par conséquent! Enfin, je vous déclare, mon ami, que si votre M. Buisson n'est pas ici demain, comme il n'y a pas de raison pour qu'il se décide, je m'en vais, moi, et je vous laisse me suivre ou rester, comme il vous plaira.
» — Mais patience donc, chère amielwous me ferez perdre l'esprit, s'écria le baron. M. Buisson sera ici demain malin, ce soir peut-être. J'ai encore reçu de lui ce malin une lettre qui me l'annonce. Que diable! un homme diiiraires n'est pas un valet, et tant qu'il n'est pas entré en fonctiojis, on n'a point d'ordres à lui donner!
» — Il fallait lui écrire que c'était à prendre ou à laisser...
» — J'en aurais eu bien de garde! c'est un homme qui m'est trop bien recommandé, un homme aussi précieux que le pauvre Roussel dans son genre.
» — Pourvu qu'il ne soit pas fou aussi, celui-là! dil lu
— Cb —
baronne avec dépit; car je crois que vous avez juré de les prendre aux Petites-Maisons!
» Le baron ne put se défendre de hausser les épaules d'impatience, et comme on se levait de table, il dit à un valet :
» — Lapierre, vous direz au concierge de se tenir éveillé jusqu'à minuit, car M. Buisson, mon nouvel intendant, voyageant à cheval, peut arriver tard dans la soirée.
» — Oui, M. le baron, répondit Lapierre; j'y veillerai moi-même. L'apparlenient de feu M. Roussel est tout préparé pour recevoir M. Buisson.
» Là-dessus nous passâmes au salon, et il ne fut plus question ni de Buisson ni deRousset. Madame la baronne voulut bien se souvenir que j'étais là, et on me demanda de réciter des vers. J'ofTris de lire la pièce du baron : mais madame dit qu'elle l'avait entendue six fois, qu'elle la savait par cœur, et qu'elle préférait le Corneille ou le Racine. Pour me venger de ses petits grands airs, je m'obstinais avec le baron. Il fallut transiger; on convint que je lirais les plus beaux morceaux de 31. le baron. Aliî les beaux morceaux que c'était! Après quoi, je fus libre de choisir ce qu'il me plairait de déclamer. .
» J'avais remarqué que le baron était extrêmement fatigué, et qu'il lui avait fallu tout l'amour qu'il portail ù son œuvre pour le tenir éveillé jusqu'au bout. Jaclicval de l'endormir en récitant d'un ton monolone de l'avarice, t. 2. 0
lourdes tirades de nos vieux auteurs. Je lui débitai avec emphase du Pradon, du JMairel et du Campistron, et il lui arriva enfin de ronfler tout haut. Madame bâillait, elle me trouvait froid; mon débit et le choix de mes vers lui faisaient penser que je n'étais ni bon acteur ni homme de goût. Elle prit le parti de taquiner la somnolence de son mari. Il en eut du dépit, et alla se coucher, me laissant avec elle et une sorte de demoiselle de compagnie qui causait au bout du salon, et qui ne larda pas à s'éclipser, soit qu'elle fût assoupie aussi par ma voix, soit qu'elle eût, d'un côté, la consigne de rester auprès de madame, de l'autre, celle de n'y pas rester aussitôt que monsieur aurait tourné les talons.
» Me voilà donc en tête à lêle avec la petite baronne, qui ne me paraissait y consentir que faute de mieux ou ■par un reste de curiosité. Aussitôt je change de visage, d'attitude, de voix et de sujets. De plat comédien de |;rovince, je redeviens l'acteur que vous connaissez et que j'étais déjà. Je laisse les rôles d'Agamemnon et d'Auguste, je m'empare des rôles de jeunesse et de passion; je suis le Cid aux pieds de Chimène, Titus soupirant pour Bérénice; puis je m'assure que la baronne entend bi(M) l'italien, et, sur sa demande, j'improvise une scène à litalienne. Déjà ma jeune châtelaine était émue; je lui apparaissais sous un nouveau jour. Ses yeux bleus avaient fait semblant de verser quelques larmes et son bv'iu d'être oppressé; mais je remarquais, moi, <|u'('llc
avait l'œil brillant et la main brûlante, car j'avais réussi à effleurer cette main en gesticulant à propos. Lorsqu'elle me demanda comment, dans les canevas italiens, le dialogue nous venait si facilement, que le public croyait entendre une pièce apprise par cœur, j'eus l'adresse de lui répondre que cela dépendait bien plus des acteurs qui nous donnaient la réplique que du sujet même de la pièce, et que le! personnage nous rendait éloquents par ses regards ou par l'inspiration qu'il nous communiquait.
» — Par exemple, lui dis-je, dans une scène d'amour, il peut arriver qu'on exprime au naturel le sentiment que vous inspire votre interlocutrice. Cela s'est vu, et je suis certain que j'aurais été sublime dans certaines pièces, si j'avais eu devant les yeux un objet aussi accompli que je le rêvais en méditant mon rôle.
» La baronne devint pensive.
y> — Je voudrais bien vous entendre et vous voir, ditelle, dans un de ces moments d'inspiration. Je n'ai vu jouer par les Italiens que des farces.
» — Il ne tiendrait qu'à vous, madame, répondis-je, de voir traiter un sujet sérieux.
» — Comment cela? fil-elle d'un ton de naïveté raffinée.
» — Il faudrait que vous eussiez la bonté de vous prêter pour un inslanl à une supposition scénique. Par exemple, je suis Linval ou Valère, je suis amoureux de Célianle ou de Clilué. .Je me plains de sa ri'-'ui'ur dans
un monologue. Daignez faire attention, je vais coninieneer. Je serai peut-être un peu froid, un peu gêné au début; mais vous daignerez vous lever et vous placer derrière moi, comme si vous surpreniez le secret de ma passion. Je vous verrai dans la glace, et vos regards daigneront m'encourager. Dans mon rôle, pourtant, je serai censé ne pas vous voir, et j'aurai si peu d'espoir, que je tirerai mon épée pour me percer le sein. Vous m'arrêterez en me disant : Je t'aime...
» — Vraiment, je vous dirai cela?
» — Oui, madame, ce n'est pas long à retenir; mais il faudra que vous ayez la bonté de me le dire avec assez d'âme pour produire sur moi une certaine illusion. Alors je me précipiterai à vos genoux, et je vous exprimerai ma reconnaissance. Je suis certain qu'alors je trouverai les expressions les plus passionnées et que mon jeu approcbera tellement de la vérité, que vous y serez trompée vous-même.
» — Tout de bon, je suis curieuse de voir cela, dit la baronne, et je vais essayer de faire ma partie dans ce dialogue. Commencez donc, je me place derrière vous, et je vous regarde.
>) — Oli! njadame, pas comme cela! il faut jouer un peu, il faut mettre une certaine tendresse dans votre pantomime!
)» — Mais pas avant que vous ayez parlé. Je ne peux pa^ savoir que voii^ m ainnv, :ivanl (|iie vous l'ayez dil.
» O Aminte! nrécriai-je. ( J'avais entendu le baron lui donner ce nom, qui était le sien. )
» El là-dessus je divaguai assez abondamment pendant quelques instants, puis je lis mine de me poignarder, et ma princesse m'arrêta en s'écrianl : Je l'aime! avec beaucoup plus de feu que je ne l'aurais espéré. Je me plaignis pourtant de la sécheresse de son accent, et je la fis recommencer plusieurs fois, en lui recommandant surtout de me prendre les mains pour m'empècher de consommer mon suicide. Que ce fût instinct de comédienne ou émotion véritable, elle s'acquitta si bien de son rôle, que mon imagination se monta. Je me jetai à ses genoux, et je lui dis de si belles choses tout en lui baisant les mains avec passion, qu'elle parut oublier que c'était un jeu; je ne demandais pas mieux que de l'oublier moimême, el j'étais sur le point de m'enhardir jusqu'à parler pour mon propre compte, lorsque je m'aperçus que lu chaleur de notre déclamation et de notre pantomime nous avait empêchés de voir que nous n'étions pas seuls. Je lis un mouvement brusque pour me donner une contenance raisonnable, et la baronne, en se retournant pour voir la cause de ma surprise, laissa échapper an cri de frayeur. Mais nous restâmes stupéfaits en voyant que cet intrus n'él^iil ni le baron, ni la duègne, ni aucune des personnes de la maison par lesquelles nous pouvions être surpris, mais bien un inconnu pour la baronne comme pour moi.
> C'était un petit vieillard, très-jaune, très -sec, et assez propre, quoique un peu râpé; il avait un habit et une veste olive, avec un petit galon d'argent fané; des bas -chinés, une perruque très-ancienne, des besicles et une grande canne d'ébène dont le pommeau représentait une tête de nègre surmontée d'une grosse plaque de cornaline figurant un turban. Un vilain caniche noir était entre ses jambes, car il s'était déjà assis au'coin du feu, et il paraissait si pressé et si occupé de se chauffer, qu'il ne faisait aucune attention à l'étrange scène dont il avait pu être témoin.
» La baronne se remit plus vite que moi, et lui adressant la parole avec un mélange d'embarras et de hauteur, elle lui demanda qui il était et ce qu'il voulait.
» Mais il ne parut pas l'entendre, car il était sourd ou feignait de l'être, et il se mit à parler comme s'il croyait continuer une conversation déjà entamée.
» — Oui, oui, dit-il d'une petite voix sèche et brève, il fait froid, très-froid, très-froid cette nuit. (La pendule marquait minuit.) Il va geler; il gèle déjà; la terre est dure comme tous les diables, et la lune est très-claire, Irès-claire, tout à fait claire.
» — Qu'est cela? me dit la baronne en se retournant \ers moi avec surprise. Un sourd, un fou? Comment estil entré?
» J'étais aussi étonné qu'elle. J'interrogeai à mon tour II' jM'iii vieillard, «t il no me répondit pas davantage.
» —Les affaires de M. le baron? dit-il. Elles sont en ordre, en ordre, en bon ordre. M. le baron sera content de son intendant. Il n'y a que le proeès avec le prieur de Sainte-Marthe qui puisse le tourmenter; mais ce n'est rien, ce n'est rien du tout.
» Ah! j'y suis, dit la baronne, c'est le nouvel intendant, c'est M. Buisson. Enfin, le voilà arrivé, c'est bien heureux! Mais il est sourd comme un pot, n'est-ce pas?
» — Monsieur, dis-je en élevant la voix, est-ce que vous n'entendez pas que madame la baronne vous demande des nouvelles de votre voyage?
u Le bonhomme ne répondit rien. Il caressait son vilain caniche.
» Voilà une affreuse bête, dit la baronne, et cela ne laisse pas que d'être agréable d'avoir une pareille société. Mais voyez donc où le baron a l'esprit de prendre de pareils intendants! Quand je disais tantôt qu'il les faisait faire exprès pour être insupportables!
» — Le fait est, répondis-je, que celui-là est fort étrange. Je ne comprends pas comment M. le baron pourra causer de ses affaires avec lui, puisqu'il n'entendrait pas le canon.
» — El puis, il a au moins cent ans! reprit la baronne. Sans doute, il trouvait l'autre trop jeune. Oh! voyezvous, ce sont là des idées de mon mari, des idées qui ne viennent qu'à lui! Voyons, essayons donc de l'envoyer coucher. Monsieur! monsieur Buisson! Monsieur l'intendant!
» La baronne criail à lue-têle, el quand elle vil que le petil homme ne s'en apercevait pas le moins du monde, elle prit le parti de trouver la chose plaisante, et s'abandonna à un fou rire. J'essayai d'en faire autant, mais ce ne fut pas de bon cœur. Ce damné vieillard m'avait dérangé au moment où mes affaires étaient en bon train; il paraissait ne passe douter qu'il fût fort incommode; il ne bougeait de son fauteuil, il chauffait ses vieilles jambes sèches avec une sorte de rage, el son abominable chien, à qui j'essayai de marcher sur la queue sans pouvoir l'atteindre, me montra ïes dents d'un air de menace.
» — Ce procès! dit alors l'intendant, il est embrouillé, embrouillé, très-embrouiilé; il n'y a que moi qui le comprenne. Je défie qu'un autre que moi le termine; le prieur prétend que...
5» Et alors il se mit à parler avecune étonnante volubilité et une animation tout à fait bizarre. N'attendez pas que je vous répète son discours; car le diable seul, ou un vieux procureur rompu h la chicane, aurait pu le comprendre. C'était de l'hébreu pour moi, et encore plus j)our la baronne. D'ailleurs, à mesure qu'il parlait, il se passait en moi et en elle, comme elle me Ta dit ensuite, un phénomène fort singulier. Ce qu'il disait frappait nos oreilles el ne laissait en nous aucun souvenir. Il nous eût été impossible de répéter aucune des phrase.^ qu'il venait de dire, et elles n'offraient aucun sens à noire es|>ril. Nous remarquâmes qu'il n'avait même pas
l'air de s'enlendre el de se comprendre lui-mêoie; i\ parlait comme dans le vide, et il nous sembla que tantôt il passait d'un sujet à un autre, sans rime ni raison, que tantôt il répétait à satiélé la même chose. Mais nous n'avions réellement pas conscience de ses paroles. Le son de sa voix nous agaçait l'oreille et ne la remplissait pas. Il semblait que Tappartement fût devenu sourd comme une boîte. Sa figure et son apparence avaient beaucoup changé, et changeaient toujours à mesure •qu'il parlait. Il paraissait vieillir de minute en minute. Je ne sais pas comment on est fait quand on a deux cents ans, mais il est certain qu'il nous parut d'abord centenaire, et qu'ensuite son âge nous sembla doublé et triplé. Sa peau se collait à ses os. Ses yeux, qui furent un instant brillants et comme enflammés par la fureur de lu chicane, devinrent hagards, flottants, puis vitreux, puis ternes el fixeS^ et enfin s'éteignirent dans leurs orbites. Sa voix s'éteignit aussi par degrés, ses traits se contractèrent. Son habit tomba flasque et comme humide sur ses membres éliques. Son linge, qui nous avait paru blanc, prit une couleur terreuse, et il nous sembla qu'il s'exhalait de lui une odeur de moisi; son chien se leva el se mil à hurler, répondant au vent qui mugissait au dehors. Les bougies, qui brûlaient dans lescandéUibres,s'élaienl consumées peu à peu sans que nous y fissions attention, el la dernière s'éteignit. La baronne fit un cri el sonna avec anxiété. Personne ne vint, mais je parvins àlrouvei
une bougie entière dans un aulre candélabre et à la ra/lumer. Nous nous trouvâmes seuls alors. Le petit vieillard était sorti avec aussi peu de bruit qu'il était entré.
» — Dieu soit loué! s'écria la baronne; je ne sais c« que c'est, mais j'ai failli avoir une attaque de nerfs. Je ue connais rien de plus irritant que ce petit spectre-là; car c'est absolument comme un spectre, n'est-ce pas, monsieur? Concevez-vous mon mari de s'embarrasser d'une pareille momie? Un sourd, un centenaire, un fou, car, en vérité, il est fou par-dessus le marché, n'est-il pas vrai? Que nous a-t-il dit? Je n'ai rien compris, rien entendu... c'était comme une vieille crécelle. D'abord cela m'a fait rire, et puis cela m'a ennuyée, et puis impatientée, et puis effrayée, mais effrayée au point que j'étais étouffée, oppressée, que j'avais envie de bâiller, de tousser, de pleurer et de crier... je ci»is même que j'ai crié un peu à la fin. J'ai une peur affreuse des fous et <les idiots! Ah! je ne veux pas que cet homme-là reste vingt-quatre heures ici, je deviendrais folle moi-même.
» — M. le baron a été trompé sur l'âge et les facultés de ce brave homme, répondis-je. Certainement il est en enfance.
» — Il soutiendra que non. Vous verrez qu'il me dira qu'il est jeune et agréable... Mais il faudra qu'il le chasse ou je partirai... Ah! mon Dieu! s'écria-t-cllc, savez-vous quelle heure il est?
» Je regardai la pendule. Elle marquait trois heures du
matin.
» Je n'en pouvais croire mes yeux, je regardai ma montre, il était trois heures du malin.
j, — Comment! cet homme nous a parlé ainsi pendant trois heures? Il avait la fièvre chaude, c'est évident...
• Nous gardâmes le silence un instant. Nous ne pouvions nous expliquer ni l'un ni l'autre comment nous avions subi cet assommant bavardage pendant trois heures sans pouvoir nous y soustraire, et sans nous apercevoir de la durée du temps, malgré Tennui et Timpalience qu'il nous avait causés. Tout à coup la baronne prit de l'humeur contre moi.
» — Je ne conçois pas, dit-elie, que vous ne l'ayez pas interrompu et que vous n'ayez pas su trouver un moyen honnête ou non de me délivrer d'un pareil supplice. Car c'était à vous de le faire.
r> —Il me semble, madame, que je n'avais pas d'ordre à donner chez vous, répond is-je, à moins que vous ne m'en eussiez donné vous-même...
» — Je crois tout bonnement que je dormais, et vous aussi probablement.
„ Je vous jure que non, m'écriai-je, car j'ai horriblement souffert.
» — Et moi aussi, reprit-elle, j'avais peur, j'étais paralysée. J'ai peur des fous et des idiots, je vous le disais. Mais vous, vous avez donc eu peur aussi?
» — Je ne crois pas, madame, mais j'ai été glacé par je ne sais quelle stupeur, quel dégoût.
» J'essayai de faire entendre que cette interruption fâcheuse au milieu d'une scène que je jouais avec tant d'ardeur et de conviction m'avait rendu malade.
» — Bah! vous avez eu peur aussi! dit la baronne d'un ton de dédain mortel. Allons! voilà une belle veillée, en vérité! J'aurai la migraine demain. Faites-moi donc le plaisir d'aller voir dans la maison, à l'office, à la cuisine, s'il y a encore quelqu'un de levé, car j'ai beau casser les sonnettes, personne ne vient. C'est fort étrange! Il faut que ma femme de chambre et tous mes gens soient
en léthargie.
» Cela était très-facile à dire. Il n'y avait qu'une seule bougie. Je ne pouvais décemment l'emporter, et je ne connaissais pas du tout les êtres. Je n'avais plus du tout ni la tète ni le cœur disposés à lamour. La baronne me paraissait aigre, impérieuse et sotte. II faisait froid cl sombre dans ce grand salon. Je me sentais fatigué de mon voyage et dégoûté au dernier point démon gîte. Je bortis à tout hasard; je tâtonnai dans lantichambre, dans les corridors, et, me heurtant parlout,j'appelai, je frappai ;i plusieurs portes. « Si je réveille le baron, pensais-je, il trouvera fort étrange que je ne sois pas couché, ni sa femme non jilus, à (rois heures du matin. Ma foi, ils s'expliqueront, peu m'importe! »
>■ Enlln, je pousse une dernière porte; je pénètre dans
une grande cuisine qu'éclairait faiblement une vieille lampe, et je trouve le petit vieillard assis sur une chaise de paille auprès d'un feu presque éteint. Son caniche me montre les dents. Voilà un pauvre diable bien mal hébergé et qui me fait pilié! Je veux l'éveiller, car il me semblait endormi. Mais il me dit : ^ Il fait froid, froid, très-froid. » Impossible de lui faire entendre un mot, pas moyen de trouver une àme à qui parler. J'allume un flambeau, je parcours la maison du bas en haut. Pas de domestiques, pas de soubrettes : aucun ne couchait dans ce corps de logis. Je reviens au salon pour demander à madame, au risque de passer pour un sot, dans quelle partie de son manoir on peut déterrer ses valets. La baronne, impatientée, avait été se coucher en emportant sa bougie, et le misérable bout de chandelle que j'avais trouvé dans la cuisine s'éteignait dans mes mains. Où trouver ma chambre dans ce dédale de corridors et d'escaliers qu'il me fallait encore parcourir à tâtons? Il n'y a rien de si sot qu'un homme qui a laissé passer l'heure daller décemment se coucher. J'y renonce, que la baronne aille au diable et se couche sans le secours de ses suivantes! Que le vieux intendant et son chien gèlent dans la cuisine, peu m'importe! Je me passerai de chambre, et de lit, et de domestique, mais je ne me laisserai pas geler.
» En devisant ainsi, je fourre trois énormes bûches dans la cheminée; je lire un grand sofa devant le feu; je
m'enveloppe d'un vaste tapis de table, et je m'endors profondément.
» Les valets, pour se coucher de bonne heure, ne se levaient pas plus tôt. Il était temps que l'intendant arrivât, car tout allait à la diable dans le château deGuernay. J'eus le temps, dès que le jour fut levé, de retrouver ma chambre, que je reconnus à ma valise posée à l'entrée, de défaire mon lit comme si je m'étais couché, et de faire ma toilette, avant que personne se fut aperçu de l'étrange bivac que j'avais établi au salon. Lorsque la cloche m'appela pour déjeuner, je trouvai le baron et la baronne en querelle ouverte. Le baron se réjouissait de l'arrivée de M. Buisson, et commandait aux domestiques daller l'avertir afin qu'il eût le plaisir de le présenter à madame. Madame était furieuse et disait qu'elle allait le uicttre à la jjorte s'il paraissait devant elle.
» — Ah çà! à qui en avez-vous, mon cœur, avec vos folies? dit enfin le baron impatienté. M. Buisson centenaire, iM. Buisson fou, idiot, sourd! où avez-vous pris cela, puisque vous ne l'avez jamais vu?
M — Je l'ai vu et tro|) vu, monsieur, de Uilnuil à trois heures du malin, sans pouvoir m'en débarrasser.
» — Vous avez rêvé! Il n'est arrivé que depuis deux heures!
>' — Non, vous dis-je, il est arrivé à minuit; demandez à Lapierre, «jui sans doule la reçu à la grille, mai> qui, par parenthèse, ne scsl pas donné la peine de nie l'annoncer!
» — Mais quand je vous dis que je l'ai reçu moi-même, au grand jour, à neuf heures, et que j'ai été au-devant de lui à plus d'une lieue d'ici!
» — Vous rêvez!
» — Non, c'est vous.
» — Mais où est donc Lapierre, qu'il s'explique? El vous, M. Rosidor, parlez donc!
» J'étais hébété, je me rappelais confusément les événements de la nuit. Je ne pouvais, je n'osais rien rappeler, rien expliquer. La porte s'ouvre, et M. Buisson parait. C'est un homme de quarante ans tout au plus, gras, coloré, vêtu de noir, l'œil frais, l'air ouvert. Le baron le présente à sa femme. M. Buisson n'est pas plus sourd que vous et moi. Il s'exprime bien, répond à propos, ne parle point procédure, et assure madame la baronne qu'il a couché à Saint-Meinin, et qu'il en est parti à cinq heures du matin sur son cheval, pour arriver ù neuf. L'explication était fort inutile. Il n'y avait pas à confondre cet intendant-là avec celui qui était venu dans la nuit. La baronne interroge Lapierre; Lapierre n'a vu personne. Il a attendu en vain M. Buisson jusqu'à minuit au bout de l'avenue. Il est rentré se coucher. Aucun domestique n'a fait ni vu entrer personne. Tous ont dormi parfaitement. La femme de chambre a attendu madame dans son appartement, où elle a dû la trouver en y rentrant à trois heures dn matin.
V — A trois heures du malin! sécric le baron en lur
lançant un regard terrible. Vraiment, voilà une singulière fantaisie de se coucher à pareille heure! Et cet intendant qui vous tenait compagnie n'a pas tout à fait l'âge que vous lui supposez!
w La baronne entre dans une fureur épouvantable.
» — Mais parlez donc, monsieur, s'écrie-t-elle en s'adressanl à moi, car je passe ici pour visionnaire et\ous êtes là qui ne dites mol.
» Enfin mes idées se débrouillent, et je prends la parole :
» — M. le baron, je vous jure sur l'honneur, sur mon àme, sur tout ce qu'il y a de plus sacré, qu'à minuit est entré dans le salon où j'étais en train de prendre congé de madame la baronne, un petithommequi avait au moins quatre-vingts ans, et qu'il est resté à battre la campagne jusqu'à trois heures, sans qu'il ait été possible de lui faire entendre un mot, tant il est sourd ou détraqué.
» L'accent de vérité avec lequel je fis cette assertion ébranla le baron.
» — Comment élait-il fait, ce petit homme? dit-il.
» — Il était maigre, j)lus petit encore quemoi. Il avait le nez pointu, une grosse verrue au-dessous de l'œil, les lèvres minces, des yeux pâles et hagards, la voix sèche et creuse.
» — Comment élait-il habillé?
» — Ilabil, veste et culotte verl-olive, des bas chinés blanc cl bleu; il tenait une canne d'ébène terminée par
une têle de nègre coiffée d'une cornaline; il était acconi pagné d'un vilain barbet tout noir et fort grogron.
» — Tout cela est exact, dit la baronne, et monsieur oublie quil avait un galon d'argent autour de son habit, et qu'il portait des besicles d'écaillé. En outre, il a Thabitude de répéter souvent trois fois le même mot. // fait froid, froid, très-froid. C'est une affaire embrouillée, bien embrouillée, tr ès-embr ouille e .
» En ce moment, Lapierre, qui portait une assiette, la laissa tomber, et devint pâle comme la mort. Le baron pâlit aussi un peu, et dit :
» C'est fort étrange! on me l'avait dit; je ne le croyais pas.
» — Quand je vous le disais, monsieur, dit Lapierre tout tremblant; je l'ai vu le soir de notre arrivée comme je vous vois à cette heure, et habillé absolument comme il est dans son portrait.
, Allez me chercher le portrait de M. Roussel tout de suite, dit le baron fort agité.
» On apporta un petit portrait au pastel.
» — Il n'est pas bien bon, dit le baron; c'est un artiste ambulant qui l'a fait deux mois avant la mort du pauvre Roussel ; mais il ressemble dune manière effrayante.
» La baronne jeta les yeux sur le portrait, fit un grand cri el s'évanouit.
»Jene fus plusmaitre demoi;mais,en n^connnaissanl,
L'WARirE. T. 2. >
à ne pouvoir en douter un seul instant, lijôte de la nui!, je sentis une sueur froide me gagner.
» On secourut la baronne.
» — Expliquez-moi celte affreuse plaisanterie, monsieur, dit-elle à son mari aussitôt qu'elle fui revenue à elle-même; M. Roussel n'est donc pas mort?
» — Hélas! le pauvre homme! dit Lapierre; il est bien mort et enterré huit jours avant l'arrivée dernadamc la baronne. Je lui ai fermé les yeux, et si madame veut voir son chien, son pauvre caniche noir, qui va toutes les nuits gratter sa tombe...
» — Jamais, jamais! s'écria la baronne. Vite, vile, quon fasse mes paquets, qu'on m'amène des chevaux de poste; je ne passerai pas la nuit ici.
» Soit qu'elle fût réellement terrifiée, soit qu'elle fût bien aise d'avoir ce prétexte, elle insista si bien que deux heures après elle était en route jtour Paris avec le baron, qui laissait à son nouvel inlendanllesoin dese débrouiller avec le défunt. Jignore s'ils eurent maille à partir ensemble. Je n'avais nulle envie de passer une nouvelle nuit à entendre parler de procédure par un spectre fou. La banmne me fil des adieux très-froids; le baron essaya d'être aimable, et il me fil conduire à la ville voisine; mais je ne jiarlageai point le regret qu'il m'exprima do nt' piiuvoir me retenir plus longtemps au château di' liuernay. »
(Ieor<,es Sand.