IMPOTS ET RECRUTEMENT
cette contrée ne seront pas réparées avant plusieurs années. Un cinquième de la population est en fuite, une grande partie des terres est restée inculte, et l'administration municipale, qui ne paraît pas être sans reproche dans cette illég^alité, a été obligée de prendre un arrêté qui affermât les propriétés des absents (1) » . Le préfet de Seine-et-Marne dit : a Le cri public repoussait depuis longtemps les garnisaires. Dans ma tournée, je n'ai pas visité une seule commune où il ne me soit parvenu des plaintes contre eux. Presque tous, en trafiquant de leur mission, ruinaient à la fois les contribuables et le fisc (2) . » Le préfet de l'Aube parle de cette « nuée de vampires qui sous le nom de garnisaires s'établissaient dans les domiciles et coûtaient plus au contribuable que la contribution même (3) » .
La façon d'affermer les emplois de percepteur et de les adjuger au rabais, héritée de l'ancien régime, livrait le pays à une autre espèce de rongeurs, à un fourmillement de soumissionnaires véreux et de fripons subalternes. Ce n'était partout que collusions, scandaleux trafics, abus sans nombre et sans nom (4). Il faut descendre dans les détails de l'administration, dans la vie des localités, pour voir et toucher , l'universelle lèpre de corruption qui recouvrait la France, s'insinuait dans les moindres replis de la surface, envenimait les maux et gangrenait les plaies.
Les Consuls faisaient de leur mieux pour dégager le pays de cette pourriture. Ils renoncèrent en fait à l'emploi des garnisaires : « Les porteurs de contraintes qui les ont remplacés, dit un préfet, laissent encore ici l'espoir du mieux, et les choix mêmes qu'on vient d'en faire font présumer que cet espoir est fondé. » L'adjudication des emplois de percepteur
(1) llapport du 17 .jcrminal. FIG, III, 6.
(2) Rapport général précité.
(3) Mémoire sur la situation du départemoit de l'Aube au 1" fructidor an VIII FIG, III, 3.
(4) Le préfet de Seinc-ot-Oiso ('-cril : « Los porcopfrurs dans une quantité de communes ont (cllomcnt calculé sur leurs malversations qu ils ont pris la perception {gratuitement. » Rapport sur la tournée faite en fructidor an VIII. Ibid. , 8.
fut provisoirement maintenue, mais soumise à un contrôle plus sérieux. Ces mesures intellig^entes firent beaucoup pour le soula^^ement des contribuables et aug^mentèrent le rendement de l'impôt.
C'était riiabileté de Bonaparte que de ménag^er les intérêts et simultanément de s'adresser aux passions hautes. Sachant l'homme double, fait de matière et d'esprit, il ag^it à la fois sur l'un et l'autre élément. Au cœur du paysan et de l'homme du peuple, un peu soulagés, il s'efforce de ranimer la flamme plus assoupie qu'éteinte, une ardeur d'abnégation, le goût et la fierté du sacrifice. Tandis qu'il allège les charges fiscales, il ennoblit le métier de contribuable. Il tient à établir que l'empressement à s'acquitter de l'impôt est acte de vertu civique, qu'on mérite bien de la patrie en payant sa quote-part, qu'on se distingue en la payant au plus tôt, et qu'à cet égard non seulement les citoyens, mais les collectivités, les communes, les départements doivent rivaliser de zèle. Comme l'émulation est l'un des mobiles dont il excelle à jouer, il provoque entre les départements une concurrence, institue un concours, promet des prix. Le nom du département qui aura le premier acquitté ses contributions sera donné à la plus belle place de Paris; on proclamera dans toute la République et à la tête des armées les noms des six départements qui auront fourni le plus grand nombre de conscrits (1).
Afin de populariser la guerre, Bonaparte s'était attaché d'abord à prouver qu'il fallait la pousser à fond pour conquérir la paix, puisque l'ennemi se refusait à traiter. Il avait publié, commenté sur tous les tons ses propositions à l'Angleterre et à l'Autriche, les réponses évasives de ces puissances. On ne se bat plus que pour avoir la paix, on l'aura certainement au prix d'un dernier effort, voilà l'idée à faire entrer dans la tête de tous les Français; c'est le motif dominant, le thème à développer en discours, harangues et affiches, à mettre en prose officielle, à moduler au besoin en vers et en
(1) Arrêté du 17 vcnlôsc an VIII. Corr., VI, 4650.