‹ L'avènement de Bonaparte (volume 2)Chapitre 33 sur 63 · II · texte numérisé non relu

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en France el disponible. Il était naturel que leurs noms reparussent et fussent prononcés en vue de la ma^jistrature suprême : « On a balancé entre C... et L. F... Je ne sais si le grand prêtre (Sieyès) se décidait pour Tun ou pour Tautre; je crois qu'il les jouait tous deux pour un d'Orléans (1). ^ Il paraît que Garnot rallia la majorité des suffrages; ce choix d'ailleurs était le plus raisonnable.

Parallèlement à cette intrigue collective, une autre se mène, dans des milieux avoisinants. Le tiers parti avait ses dissidents, rebelles à Tinfluence de Sieyès et de son groupe. Ceuxlà s'occupaient également du successeur à désigner, recherchaient une solution moyenne, mais espéraient la trouver dans le principat de l'un des frères de Bonaparte, dans une sorte d'hérédité consulaire. De même qu'avant le retour d'Egypte, on voit reparaître, distinct de Sieyès et de ses affidés, le parti des frères, caressant la chimère d un gouvernement bonapartiste sans Bonaparte.

Lucien fait l'indépendant, tantôt s'isole et tantôt se prodigue, s'enferme en son château du Plessis pour pleurer sa femme récemment décédée, revient à Paris surveiller la coterie d'Auteuil, refuse de travailler avec les Consuls et les fatigue de son indiscipline. Il s'est néanmoins attaché tant de personnes que plus tard Bonaparte, lors de sa brouille avec lui, s'étonnera de trouver dans l'administration, dans les états-majors et jusqu'à l'étranger, tout un parti de Lucien (2). Se faire suivant les cas copartageant ou héritier du pouvoir, c'est à quoi tend toute la manœuvre de Lucien depuis Brumaire, et qui percera jusqu'au fond de ses troubles intrigues?

Dans la famille, Joseph représentait spécialement l'élément libéral et parlementaire. Il cultivait les hommes de lettres, recherchait les orateurs d'opposition, soignait ses rapports avec Mme de Staël. Quelques sénateurs et tribuns voyaient hypothétiquement en lui le Consul de la modération et de la paix. Au commencement de prairial, il part pour rejoindre

(1) Rapport de police intercalé dans les Mémoires de Bourriennc. (2] Mémoires inédits de Vil fiers du Tei'raqe.

son frère en Italie ; va-t-il réclamer une désig^nation éventuelle, une sorte de testament politique? Une lettre récemment publiée semble avérer en lui ce projet (1). A Paris, ses amis tenaient en sa faveur des colloques, insinuaient ou sousentendaient son nom (2).

Une grosse question était de savoir ce que ferait, en cas d'événement, le dépositaire de Tautorité légale, le second Consul investi d'une espèce de régence, Gambacérès. Il paraissait se complaire beaucoup dans la partie honorifique et décorative de son rôle, présidait à la parade du quintidi, traversait la ville en voiture officielle, avec un piquet de grenadiers à cheval; au reste bon prince, se mêlant à la foule à condition de s'y distinguer, faisant chaque matin sa promenade à pied au Palais-Royal en grand habit et haut tricorne, accompagné de quelques familiers et d'une bande de galopins qui suivaient assez irrévérencieusement la solennelle silhouette. Sous ces dehors dont les Parisiens s'amusaient, Gambacérès était tout circonspection et mystère. En réalité, d'après ses confidences ultérieures, cet homme de haute prévoyance, trop sage pour ambitionner la succession de Bonaparte, trop avisé pour ne pas en régler la dévolution au mieux de ses intérêts, avait fixé son choix, pris ses mesures, assuré ses moyens, mais il gardait impénétrablement son secret.

Parmi les ministres, en dehors de Garnot et de Lucien, deux seulement comptaient, Fouché et Talleyrand. Fouclié est alors un abîme d intrigues. Au milieu de ces ténèbres où se profilent des formes discordantes, peut-on néanmoins se reconnaître, s'éclairer, comprendre?

Le principal appui de Fouché, c'était le parti démagogue, le parti de l'émeute et de l'action violente, celui qu'il avait depuis Brumaire constamment ménagé, consolé, protégé contre les impatientes justices du Gonsul. Mais ce parti réduit ne lui donnait pas une base d'opération suffisamment large;

(1) Fr<^déric Masson, Napoléon et sa faïuille, p. S'i-l.

(2) Voy. spécialement Joianal de Stanislas de Girardin, III, p. 175-189.

il sentait le besoin de s'adjoindre d'autres auxiliaires. Où les chercher? Des modérés et des hommes du centre, rien à attendre; c'étaient eux qui jug^eaient la présence de Fouché dans le g^ouvernement un scandale, une honte, et qui lui jetaient sans cesse à la face son hideux passé. Ils avaient Fouché en horreur ; Fouché les tenait en aversion et en mépris. Au fond, il ne détestait vraiment que ces parleurs, ces éternels délibérants, avec lesquels Bonaparte avait eu le tort, selon lui, d'entreprendre son opération de Brumaire et avait failli la manquer. Plutôt que de se rapprocher de ces vains personnages, il aimerait mieux se chercher des alliés au delà d'eux, plus loin de la Révolution, à l'extrême droite, chez les royalistes d'entreprise.

S'il ne regardait pas à faire fusiller ou assassiner ces royalistes lorsqu'il y trouvait sa sûreté, il ne pouvait s'empêcher d'admirer leur tempérament. Ceux-là du moins étaient des mâles, des caractères fortement trempés, et derrière eux se tenait la grosse bande de Chouans qui avait comme transporté l'Ouest à Paris. Parmi les chefs de chouannerie, s'il y avait des énergumènes à surveiller et des fauteurs d'attentat, il en était d'autres dont on pourrait momentanément capter l'énergie. Ils haïssaient par-dessus tout V orléanisme , et Sieyès était leur bête noire; en cas de bouleversement, serait-il très difficile de les utiliser en même temps que les républicains à poigne? Cette alliance des partis extrêmes, cet accouplement mons- / trueux entre Jacobins et rovalistes que certains conspirateurs rêvaient au profit de leur chimère, Fouché l'essayait pour son compte, afin de mettre à ses ordres une double milice.

11 n'avait jamais frappé les Chouans qu'avec discernement. Ses ménagements envers eux devinrent extraordinaires. Bruslart, dans une lettre, se dit franchement hostile à Bonaparte, qui n'a pas puni les assassins de Frotté, mais se déclare enchanté etreconnaissant des procédés du ministre (1). Contre Georges rentré dans le Morbihan, le premier Consul avait

(i) Archives de Chantilly, série Z, LXXIII, f 401, 26 juillet 1800.

PENDA^'T LA CAMPAG>'£ 405

envoyé d'Italie des ordres impitoyables [l] ; par félonie caractérisée, Foiiché fit avertir Georges indirectement et lui conseilla de se mettre en sûreté (2) ; vis-à-vis même de cet irréductible, il n'entendait pas encore pousser à bout les rig^ueurs.

Pour parler à d autres cliefs plus malléables, il disposait d'hommes d'ancien régime et même de grands seigneurs passés à ses gages; il s'était pavé un Montmorencv-Luxembourg pour lui servir d'intermédiaire avec les Chouans (3). L'objet principal de ses entreprises fut Bourmont, ce personnage ambigu qui disposait néanmoins de toute une portion de la chouannerie. Le jardin du ministère et ses calmes ombrages entendirent de curieux entretiens entre Fouché, Montmorency-Luxembourg et Bourmont. Le premier Consul avait taché d'accaparer Bourmont ; le ministre de la police reprenait ce jeu en sous-main et tâchait de soutirer Bourmont au Consul pour l'avoir tout à soi.

Il finirait par lui proposer une association véritable et lui dirait en propres termes : « Soyez le chef de tous les rovalistes; livrez-m'en quelques-uns afin de pouvoir mieux protéger les autres, et je vous aiderai à augmenter votre influence sur tous. Je conserve une grande influence sur les républicains prononcés, et si vous vous liez avec moi, nous pourrons disposer à notre gré du sort de lÉtat, puisque mous disposerons des deux partis où se sont classés tous les hommes de courage, ^'ous aurons pour adversaires ces imbéciles de modérés, mais vous savez bien que ce sont des poltrons fort peu à craindre... (-4). » Bourmont stupéfait se méfiait, se récusait un peu; Fouché lui reprochait alors de ne rien entendre aux hardiesses de la politique et de ^ n'avoir de courage que l'épée à la main (5) » .

(1) Corr., VI, 4868.

(2) Voy. la lettre d avis dans DAUnKT, la Police et les Cliottaiis, p. 44-45.

(3) C'était ce persounajje qui avait écrit la lettre pour Georges, signée des initiales M. L.

(4) Mémoire manuscrit de Bourmont, cité à la p. 371. M. de Martel a cité ce passage du mémoire, p. 339.

(5) Ibùl.

406 L'AVÈESEMEINT DE BONAPARTE

Fouché, si habile à tàter des hommes très divers, à mettre dans son jeu toute sorte de cartes et de couleurs, venait, par comble d'adresse, de s'assurer un g^ros atout, un g^énéral en renom, le plus populaire peut-être de nos guerriers après Bonaparte, Tex-ministre de la g^uerre Bernadotte.

On a vu qu'en 1799 Bernadotte s'était fait un instant le coryphée de la défense nationale et s'était placé très haut dans l'imagination des patriotes. Lors du conflit avec les Jacobins du Manège, il s'était heurté à Fouché, qui l'avait durement maté. Après ses faux pas en Brumaire, il était resté à terre, désarçonné. Fouché eut alors l'intelligente magnanimité de tendre la main à cet ennemi tombé, pour s'en faire un ami, et de lui remettre le pied à l'étrier. Bonaparte considérait avec méfiance ce général frondeur et fanfaron; il n'aimait pas son regard inquiétant, son physique agressif, son profil en bec d'oiseau, son plumage et son ramage. Fouché le rassurait : « Une tète d'aigle ! Allons donc ! Une tète de merle (1) » . Ce fut Fouché surtout qui ménagea la rentrée en grâce de Bernadotte et lui rouvrit le chemin des hauts emplois. Le secrétaire Yilliers du Terrage montre positivement, avant le départ de Bonaparte pour l'armée, u Fouché venant, en ennemi généreux, de réconcilier malgré ses anciennes fautes le général Bernadotte avec le premier Consul et de le faire nommer, en peu de jours, conseiller d'État de la guerre et général en chef de l'armée de l'Ouest. » S'il concourut à mettre aux mains de Bernadotte la seule force militaire qui restât debout à l'intérieur, il ne le fit qu'à bon escient.

Reportons-nous maintenant à une série de faits ultérieurs : en 1802, ménagements de Fouché envers Bernadotte conspirateur militaire; en 1809, leur évidente complicité après Essling, lors de l'ébranlement de la puissance impériale; leur intimité survivant à la fortune singulière de Bernadotte, à son élection comme successeur des Wasa, aux catastrophes françaises, à 1814, à 1815, et permettant finalement aux enfants

(1) Mémoires inédits de Villiers du Terraye.

de Fouché proscrit de trouver asile auprès du prince royal de Suède. En rapprochant ces points de repère, il est impossible « de ne pas reconnaître entre Fouché et Bernadotte une conni- ] vence tantôt active, tantôt latente, dont l'origine se découvre dans les services rendus par le premier au second avant la campag^ne de Marengo. Dès cette époque, tout permet de sup- ? poser qu'il y avait entre eux partie liée. Derrière Bonaparte exposé aux chances de la guerre, Fouché tenait en réserve Bernadotte, cet ambitieux qui en Brumaire avait failli se faire le général des Jacobins contre Bonaparte général des modérés Avec Bernadotte et l'armée de l'Ouest, avec un gros de parti sans bigarrés de teintes violentes, Fouché pourrait tenir tète, aux blêmes modérés, évincer leur candidat, exécuter au besoin à leurs dépens un coup d'Etat qui serait comme la contre-partie de Brumaire, pousser Bernadotte à la première place et le gouverner. Ensuite, demandant aux cir-) constances de lui indiquer la solution finale, il se l'approprierait et l'empêcherait de se faire contre lui en la procurant de sa main.

S'emparer de 1 inévitable et le maîtriser, afin de n'avoir pas ^ simplement à le subir, tel était également le but où tendrait toujours Talleyrand, et c'est ainsi qu'après mille évolutions et détours, Talleyrand ferait la première Restauration et Fouché ' ferait la seconde. Pour le moment, le jeu de Talleyrand était non moins complexe que celui de son rival, plus subtil peutêtre et plus nuancé. Talleyrand se tenait en contact avec tout le monde et ne se livrait à personne, afin de rester, quoi qu'il! arrivât, l'homme de la situation. Il fréquentait les tribuns et sénateurs d'opposition, renouait avec Sieyès, assistait au dîner mensuel des brumairiens, ménageait la faction dite orléaniste, protégeait les émigrés, entretenait avec les représentants de Louis XVllI des rapports de société, évitait de leur tenir un langage désespérant et permettait à Mme Grand de se dire royaliste (l). Il semble même que ses manœuvres'

(1) Daudet, Histoire de l'émigration, II, p. 437-4 VO.

aient dépassé nos frontières. Fouché intriguait; Tallcyrand ne faisait-il qu'intriguer?

A ce moment, d'étranges choses se passaient à Calais et aux environs, à cet endroit où le sol semblait poreux, perméable à toutes les influences étrangères et conspiratrices. A Calais, on était sur le passage des secrets ; les porteurs de communications subreptices y affluaient toujours; parmi eux, un bizarre aventurier reparut. Le nommé Dupérou, ex-directeur de la contre-police royaliste, avait depuis germinal suspendu ce service insuffisamment rémunéré et cherché un autre emploi à son industrie. Lors du passage de Bonaparte par Dijon, on l'avait aperçu dans cette ville, occupé sans doute à besogne d'espionnage (1). Se sachant signalé, il s'était comme renfoncé sous terre. Maintenant, après un cheminement inaperçu, il ressortait à longue distance, à Calais, dans cette ville aubergiste et contrebandière, située en vue de l'Angleterre.

A Calais, le commissaire Mengaud le fit arrêter. On le mit en prison, mais les autorités municipales prirent d'admirables précautions pour lui donner le désir et la possibilité de s'évader. On lui laissa ses effets, son argent; on lui donna un gardien qui ne résistait pas à l'appât de quelques bouteilles de vin et qui avait l'ivresse accommodante. La maîtresse de Dupérou vint de Paris faciliter la chose. L'évasion eut lieu. Là-dessus fureur de Mengaud, émoi de Fouché, recours à un agent secret, muni de pleins pouvoirs (2) .

Cet agent se convainquit que Dupérou, soit qu'il n'ait pu sortir de la ville, soit qu'après être allé en Angleterre il ait eu l'inconcevable audace d'en revenir, se cachait quelque part dans Calais. Le lieu de sa retraite fut découvert, et on lui remit la main au collet. Ses papiers, ses aveux fournirent la preuve que le but de son voyage avait été de porter en Angleterre et de livrer des papiers soustraits dans les bureaux des relations extérieures. Il n'agissait certainement plus pour le compte de la défunte agence anglo-royaliste, au profit de

(1) Rappoiis de j)olice du 23 floréal, F7, 3701. (2] Archives nationales, F7, ()2h(-7.

Hyde, Goig-ny, Ratel et consorts, dont il s'était séparé; pour le compte de qui agissait-il ?

Ses papiers ne livrèrent que quelques noms obscurs. Certains indices firent mettre en cause Bertin l'aîné, directeur des Débats, soupçonné d'accointances royalistes et anglaises. Bertin fut arrêté à Paris. En même temps Dupérou y était ramené, cette fois sous bonne g^arde, et écroué au Temple.

L'affaire prend ici les proportions d'un extraordinaire roman. La police eut vent presque aussitôt d'une tentative org^anisée en plein Paris pour délivrer une seconde fois Dupérou et le tirer du Temple. L'auteur du projet était un individu qui se faisait appeler Husson, un individu à transformations, à trois domiciles et à plusieurs personnages : plumitif de son état, g^ratte-papier à l'établissement national des Inv alides ; à ses heures, org^ane d'une agence d'espionnag^e et même chef de bande armée; il disposait dans Paris de quelques gaillards déterminés. Ces hommes eussent été déguisés en gendarmes; ils se fussent présentés au Temple porteurs d'un faux ordre d'extraction, avec contrefaçon de la sig^nature préfectorale, et se fussent fait remettre Dupérou pour le cacher en lieu sur. Une consigne spéciale donnée au portier du Temple déjoua cette tentative d'enlèvement. Les policiers qui filaient Husson et faisaient parler ce protée, prétendaient que des personnages haut placés s'intéressaient au projet d'évasion. Dans un lointain enfoncement, on entrevoyait un individu désigné sous le nom de Leroux, qui paraissait centraliser les fils de l'espionnage (1) .

Il ressortait de tous ces faits que Dupérou était décidément une capture précieuse. Fouché le fit garder strictement, mais présumant le parti à en tirer, ordonna d'adoucir pour lui le régime de la prison. Quand Dupérou eut été convenablement préparé, accommodé, amené à point, on le fit parler. Il ne donna d'abord que d'insignifiants renseignements, puis rédigea un mémoire pour l'instruction de la police. Et l'imperturbable

(1) Archives nationales, F7, ()2V7 et ()250. D'après certaines notes de police^ Husson et Leroux n'auraient été qu'un uicnie [>ersonna^e.

410 L'AVEINEMEINT DE BONAPARTE

Fouclîé put-il réprimer un sursaut de joie, un tressaillement de tout son être, lorsqu'il vit désigner par la plume accusatrice son mortel ennemi, son plus redoutable collèg^ue et rival, Talleyrand ! Oui, c'était à Talleyrand qu'il fallait j remonter pour découvrir la source des infidélités, d'après le mémoire intitulé : De la traJdson d un principal employé des relations extérieures (I). Pour en acquérir la preuve, il suffisait, selon Dupérou, de remettre en liberté Bertin, puis d'observer ses démarches ; en outre, Dupérou proposait que le premier Consul adoptât à l'avenir vis-à-vis de son ministre un système de fausses confidences, dont il serait facile de vérifier la diffusion au dehors, et qu'il lui tendît positivement un traquenard.

Bonaparte revenu d'Italie s'arréterait-il à cette dénonciation que semblait infirmer d'avance l'ignominie du délateur? Le fait est que Bertin fut relaxé, sans qu'on cessât de l'observer. Husson un instant arrêté fut également remis en liberté. Plusieurs mois s'écoulèrent sans que d'autres fuites fussent signalées à l'office des relations extérieures.

En germinal an IX, nouvelle alerte, très vive; on apprend de source certaine qu'un projet de traité avec la Russie vient d'être communiqué aux Anglais. La police se remit sur les pistes déjà flairées. Bertin fut réintégré au Temple. Le secrétaire intime de Fouché se jura de percer jusqu'au mystérieux Leroux et, après des peines inouïes, le découvrit dans un logis de la rue de Verneuil, se mourant de la poitrine. Le misérable, torturé de questions sur son lit d'agonie, finit par lâcher un nom, cita comme auteur de la révélation Laborie,» Roux-Laborie, attaché à la fois à la rédaction des Débats et au ministère des relations extérieures (2) .

C'était un personnage très parisien que ceLaborie, répandu dans les sociétés, questionneur furtif, parleur bref et monosyllabique, spirituel au reste et serviable, un de ces suspects qu'on reçoit partout et qui côtoient le monde et les grandes

(1) Ce uiéinoire figure aux Archives nationales, F7, 6247.

(2) Mémoires inédits de Villiers du Terra ge.

PE^^DANT LA CAMPAGNE 4il

affaires. La police se lança aux trousses de Laborie. qui détalait à toute vitesse, traversait des maisons amies, se glissait par la porte et sautait par la fenêtre (1); il finit par se mettre enlieu sûr. Bertin interrogé protestait énergiquement. Leroux était mort dans la nuit qui avait suivi ses aveux,

Bonaparte ne saurait jamais le fin mot de 1 affaire. Sans doute crut-il Laborie coupable de légèreté et d indiscrétion plus que d'autre chose, puisqu'il se contenta de prononcer contre lui un ordre d exil et lui accorda en 1804 permission de rentrer, " amnistie, oubli total (2) !> . Il est vrai que Laborie Tavait servi de très près dans les journées de Brumaire (3). En 1814, ce même Laborie serait secrétaire-adjoint du gouvernement provisoire sous la présidence du prince de Bénévent. Le premier Consul enverrait Bertin à Tile d'Elbe et l'en laisserait revenir après quelques années, tout en conservant contre lui des préventions très fortes '4) . Dupérou,à raison de ses services secrets, serait relâché après dix-huit mois de détention, sans qu'on ait pu extraire de lui des vérités palpables. Un fait seul demeure certain : une livraison de papiers d Etat s'opérant pendant la campagne de 1800 et se renouvelant l'année suivante, une étroite connexité entre l'affaire Dupérou et l'affaire Laborie, qui paraissent avoir eu toutes deux l'énigmatique Leroux comme cheville ouvrière. G est un\ anneau de plus qui se découvre dans la chaîne de trahisons ] perpétuées depuis les derniers temps du Directoire jusqu'à la fin de l'Empire au ministère des relations extérieures, en -j haut et bas lieu.

Tallevrand était encore loin de ses grandes trahisons d'Erfurt et de la période subséquente. Tout au plus fournissait-il à l'étranger quelques arrhes sur ses futurs services. Ses affidés, ses faiseurs , ceux qui jouaient pour lui à la Bourse,

(i) Mémorial de yorvins, II, p. 269, — Cf. Méjuoites d outre-tombe^ 11^ p. 251.

(2) Archives nationales^ F7, 6283.

(3) Ibid.

(4) Voy. notamment la lettre du 22 mai 1805, publiée par Lecestre, p. 49.

ceux qui travaillaient pour son compte dans les journaux, gens de besog^ne inavouable et de trafic en tout genre, rôdaient à ses côtés. Avec cette nonchalance qui faisait partie de ses moyens, il les laissait farfouiller dans ses papiers, circuler autour de son bureau, ramasser quelques bribes de secrets d'Etat, parfois un bon morceau, tombé comme par mégarde. Par eux, il se gardait avec Tétrang^er de \ vagues contacts et se conservait la faculté, en cas de besoin, de négocier sa paix personnelle non seulement avec une royauté quelconque, mais avec les puissances de l'Europe, avec l'Angleterre principalement.

Dans tous les milieux, l'intrigue anglaise se faufile alors et serpente. On l'aperçoit à peine, on la sent à chaque instant. Parfois, à la lumière d'un document, un de ses replis sort de l'ombre, miroite d'un éclat vénéneux et ondoie : « Deux agences anglaises sont maintenant établies et manœuvrent ici. L'une, purement anglaise, ne sert que ce gouvernement qui la pave, et ne pense pas au Pioi : culbuter notre gouvernement, tout bouleverser est son plan ; rétablir l'anarchie qui rendra les Anglais maîtres de prolonger la guerre, de nous donner un roi aux conditions qu'ils voudront; mais la France affaiblie et ruinée ne leur fera pas d'ombrage. Tous les movens sont bons et employés par cette agence. Elle solde les Jacobins, se rallie tous les mécontents, ceux qui ne savent où donner de la tête pour vivre, les gens de sac et de corde ; elle a un fort parti parmi les gens tenant au gouvernement dans le conseil d Etat. Ses opérations ont déjà été un peu suspendues par l'arrestation d'un de ses agents, ce qui l'a mise un peu à découvert. Cette agence n'est point connue de Monsieur, elle est sous la direction immédiate du ministère anp^lais... L'autre agence est un comité royaliste comme celui qui a été arrêté, autorisé par Monsieur (1). »

Le but du travail anglais est d'empêcher que la France ' refasse corps contre l'étranger sous un chef national quel-

(1) Mme Danjou àd'Avarav, 4 novembre 1800.

conque, consul ou roi. Le pire de cette intrig^ue, c'est qu'elle se mêle à toutes les autres; elle s'asservit le parti d'Artois,^ soudoie d'infimes déclassés et fait entendre à de hauts besoig^neux un froissement de banh-notes et un tintement d'argent; j dans la finance, beaucoup de gens s'y rattachent par souci de I leurs capitaux placés à Londres, par relations d'affaires et de négoce perpétuées malgré la guerre; elle agit parles banques cosmopolites, par les coteries protestantes, suisses, bataves, . qui se sentent avec les Anglais des affinités religieuses et politiques autant que des liaisons d'intérêt; quelques-uns des^ libéraux et des parlementaires se laissent à demi enlacer par elle, parce qu'ils ont l'idolâtrie des institutions britanniques et qu'ils se persuadent qu'une Angleterre puissante est un frein nécessaire à l'ambition de Bonaparte (1) ; elle a dans tous les milieux ses agents payés et d'inconscients complices. Tandis que le gouvernement de Londres pousse contre nos frontières les armées de la coalition et l'Europe mercenaire, il ^ s'efforce, par moyens dissolvants, de décomposer Tintérieur. |

Ses escadres commençaient à tàter nos côtes, effleuraient la Vendée, paraissaient devant Ouessant, esquissaient un débarquement à Quiberon. D'un jour à l'autre, le mouvement « de rOuest pouvait éclater. A Bordeaux, un complot royaliste ^ se laisse saisir. Certains départements, tels que la Charente, passent pour entièrement " organisés (2) » par la faction ; entre ces éléments explosifs, il ne s'agira plus que de faire passer, au moment voulu, "l'étincelle électrique (3) » . L'effervescence du Midi redouble. A côté de l'agitation royaliste, le jacobinisme provincial remue, épars en une infinité de villes et de bourgades sous forme de groupes se reliant par d'invisibles fils, et il semble par moments qu'une connivence existe entre tous les partis de révolte. Les anciens terroristes, anarchistes, babouvistcs, multiplient leurs conciliabules, leurs

(1) Voy. 8orkIm Lectures /tist(>ri<iiies. Une (u/once d esi>ioniiti(/e sous le Consulat, d'après le livro do M. PiNGAin sur d'Antraigues.

(2) Miiu' Danjon à d'Avarav, 22 mai.

(;5) Ihùl.

allées et venues ; ils se déplacent et circulent. Les préfets s'inquiètent. Avant le départ de Bonaparte, le préfet de la Drôme a constaté un exode de Jacobins remontant vers Lyon et Dijon ; craignant leurs projets assassins, il a écrit personnellement au Consul pour le supplier de ne point s'exposer (1) . Le préfet de la Haute-Loire rappellera plus tard qu'il a remarqué « dans certains hommes ardents et extrêmes dans leurs opinions, une joie insultante, un rire moqueur et menaçant, des liaisons plus nombreuses, des députations dans les campagnes, des orgies dans certaines maisons affidées (2). » Autant que les factieux de Paris, ces Jacobins de chef-lieu et de sous-préfecture se tenaient à l'affût des mauvaises nouvelles, se préparaient à en profiter, guettaient le désastre.

Telles furent les conspirations dites de Marengo. Il n'y en avait pas une, il n'y en avait pas dix, il y en avait cent, il y en avait mille, autant que de groupes intéressés à détruire le gouvernement consulaire ou disposés à s'arranger, de cette destruction. Ce sont pour la plupart conspirations latentes, expectantes, s'élevant des plus bas degrés de Téchelle sociale jusqu'aux sommets. Une idée les nourrit ; c'est la conviction que le pouvoir et même l'existence de Bonaparte ne peuvent survivre à une défaite. Vaincu ou mort, c'est « synonyme " , dit de lui une correspondance (3). Il lui fallait vaincre pour régner et régner pour vivre ; telles étaient la splendeur et la misère de son sort. Ainsi s'explique chez tous ses ennemis un frémissement haineux, chez ses hauts associés une infidélité prévoyante. En vue de la grande succession qui peut échouer au plus habile, au plus prompt, héritiers de tout genre, frères, collègues, ministres, sénateurs, disposent leurs moyens, et

(1) « Je vous en conjure, au nom des Français dont vous êtes le génie tutélaire, ne quittez pas Paris, ne les exposez pas au plus grand des malheurs. Quant à moi, mon parti est pris ; je sers mon pavs autant par attachement pour vous que par devoir, et si nous vous perdions, je ne serais pas témoin des nouveaux déchirements auxquels il serait livré. » 19 germinal an VIII. Archives nationales. Fie, III, 6.

(2) Archives nationales, F7, 6267.

(3) Mme Danjou à d'Avaray, 11 juillet 1800.

quelques-uns ne répugneraient pas à hâter l'événement, de complicité avec la défaite. Dans le plus grand mystère, ils ébauchent des gouvernements de rechange, prêts à remplacer Bonaparte s'il périt, prêts à le supplanter s'il revient vaincu et découronné de son prestige ; ils attendent Tissue de la campagne pour s'insurger ou se prosterner. Mieux que personne, un romancier de génie, Balzac, qui avait reçu la tradition directe de ces temps et qui en eut la perception aiguë, traduit le sens de la crise quand il fait dire aux grands de la République, à propos de Bonaparte : « Vainqueur, nous l'adorerons; vaincu, nous 1 enterrerons fli. »

Son peuple de Paris, son brave peuple lui restait. A la fois I las et confiant, dédaigneux des intrigues qui se menaient à ses côtés ou par-dessus sa tête, ce peuple n'écoutait pas les incitations qui lui venaient de droite et de gauche. A tâcher de l'émouvoir, les factieux blancs ou rouges perdaient leur peine. — 27 floréal : « Dans le faubourg Antoine, la très grande majorité des habitants, quoique mécontents du défaut d'ouvrage et de la stagnation du commerce, se refuse à toute espèce de mouvement et est parfaitement décidée à nv prendre jamais part... » — l" prairial : "La masse des citoyens est parfaitement tranquille, tandis que les factions continuent de s'agiter dans le secret et combinent les moyens d opérer un mouvement. » — 3 prairial : « Paris est tranquille, les faubourgs calmes ; les agitateurs se désespèrent de voir leurs efforts inutiles (2) . »

(1) Une Ténéhrritse affaire.

(2) Rapports (le police cités par iiouïi dans la Comniëfi' de Paris sons Bonaparte. Rei'ue (les Deux Mondes, I" juin 1001.

Brusquement, une g^rande nouvelle, une de ces surprises de stratégie auxquelles Bonaparte n'a pas encore accoutumé les Parisiens, vient récompenser leur patiente confiance; le 16 prairial, on apprend que le premier Consul est à Milan. Vainqueur des Alpes, ayant renouvelé l'exploit d'Annibal, il est tombé en Italie comme la foudre ; l'armée de réserve occupe les plaines de Lombardie, prenant à revers et effarant les Autrichiens coupés de leur base.

L'entrée à Milan avait eu lieu le 13 prairial - 2 juin. L'armée avait pris à l'ennemi ses magasins, ses hôpitaux; elle avait pris Pavie et son parc d'artillerie ; elle occupait Brescia, Crémone, Plaisance. Maintenant, elle se porte sans coup férir sur l'importante position de Stradella, vient occuper ce défilé resserré entre le Pô et les premiers contreforts des Apennins, afin d'intercepter en ce point capital les communications de l'ennemi et de l'enclore totalement. Ainsi s'achève la manœuvre dominatrice de toute la campagne, celle qui du premier coup vaut à Bonaparte la supériorité stratégique et un grand avantage moral. L'armée de Mêlas ne peut plus combattre qu'en position anormale et fausse, tournant le dos à la France et faisant face à la Lombardie. D'autre part, c'est une prestigieuse conquête que Milan, car cette noble capitale semble personnifier l'Italie entière, affranchie d'une réaction persécutrice et accueillant avec transport son libérateur. Milan l'acclame et Paris est en joie :

« Cette nouvelle, disent les rapports de police, a électrisé tous les bons citovens en même temps qu'elle a déconcerté les factieux de tous les partis. Elle s'est propagée à l'instant dans tous les quartiers de la ville et a produit dans les fau- J bourgs surtout le meilleur effet. Les agents assurent que deux individus qui ont osé hier soir, dans le jardin des Tuileries, parler contre les opérations du général premier Consul, ont été menacés d'être jetés dans les bassins, et qu'ils n'ont eu que le temps de se sauver dans la foule. La confiance dans le gouvernement s'affermit chaque jour. L'espérance de la paix

anime tous les cœurs. Nos succès la consolident et le com^merce semble reprendre un peu de vigueur. (1) »

Un fâcheux événement tempéra presque aussitôt cette allégresse et assombrit de nouveau l'horizon. Gênes avait succombé. Réduit par \i famine, après avoir poussé la résistance au delà des possibilités humaines, Masséna avait signé une convention en vertu de laquelle il évacuait la ville avec armes et bagages, et se faisait reporter par mer sur le littoral français, avec laculté de retourner au combat. Cette convention sauvait plus que l'honneur. Néanmoins, il parut qu'à se laisser arracher de sa base d'opérations en Ligurie, la France perdait dans le sud de la haute Italie ce qu'elle avait regagné au nord. Dans l'opinion, la chute de Gênes contrebalança un moment la prise de Milan. A Paris, au-dessus des calmes profo ideurs, une houle d'inquiétudes et de murmures se mita ( ourir.

Des pronostics sinistres circulaient. L'armée autrichienne, grossie des troupes qui avaient assiégé Gênes, redevenait supérieure en nombre aux forces aventurées dont disposait Bonaparte ; elle pouvait se reporter tout entière contre l'armée de réserve et lui passer sur le corps : a Tout Paris croit l'armée perdue, » écrit une plume rovaliste, exagérant évidemment (2). Il n'en était pas moins vrai que les dénigreurs, les stratégistes eu chambre se mettaientà discuter les plans du premier Consul et à en contester les résultats, jugés d'abord miraculeux. La situation en Italie paraissait se retourner à notre désavantage ; une partie de l'opinion se retournait également :

" Paris d'aujourd hui, dit une autre correspondance, ne l'cssemble plus à Paris de huit jours. La capitulation de Gênes, ([ui trompe tant de promesse^ et tant de calculs, a fait une y\vv impression sur les esprits. Les révolutionnaires, qui sont bien plus que les royalistes à l'afFùt des nouvel 'es, l'annoncent hautement dans la rue: dans d'autres temps, ils auraient guillotiné comme alarmistes ceux qui auraient osé le faire; ils

(i) Rapport du 17 prairial.

(?) Mme Danjou, 19 juin.

418 L'AVÈNEMEIN'J DE BONAPARTE

ne manquent pas d'ajouter que ce n'est pas la faute de Masséna, c'est celle de Bonaparte... Masséna est universellement plaint, et Bonaparte est blâmé dans les cafés, les clubs littéraires et les sociétés. Les Jacobins prétendent que Bonaparte est jaloux de Masséna et qu il y a quelque chose là-dessous, et les gobe-mouches répètent : il y a quelque chose là-dessous... Ce ne serait pas être l'ami de Bonaparte de lui conseiller de revenir à Paris... Les nég^ociants grands et petits sont affligés d'un événement qui s'est déjà fait sentir dans le commerce; qui, selon eux, éloigne la fin de la guerre et de la Révolution, et qui a déjà fait baisser les fonds publics, dont la hausse et la baisse, ainsi que celle de l'argent, sont le thermomètre pour juger des événements (1) . »

Le bulletin du combat de Montebello survint; il racontait comment Lannes et ses troupes avaient repoussé le corps du maréchal Ott, redevenu disponible par la prise de Gènes. Cette rencontre fortuite et sanglante, cette victoire à la baïonnette, ce corps-à-corps meurtrier où les combattants s'étaient furieusement étreints et où l'on avait entendu « craquer les os (2) » . ne décidait de rien. Toute communication cessa ensuite : plus une ligne au Moniteur^ nul avis, et chacun sentait cependant que le sort de la campagne se jouait. L'appréhension gagnait jusqu'aux classes populaires : « Tous les regards sont tournés vers Tltalie... On a peu de craintes sur les événements de la guerre... On n'a qu'une inquiétude... l'existence de Bonaparte en est l'unique objet (3). » Dans l'incertitude universelle, les jours s'écoulaient, vides de nouvelles, lourds d'attente.

C'est le 25 prairial-14 juin que Paris avait douloureusement ressenti la chute de Gènes. Ce même jour, dans la plaine située entre Alexandrie et Tortone, la péripétie décisive s'engageait. Depuis le 21, Bonaparte cherchait l'armée de Mêlas

(1) Agents de Gondé, 16 juin 1800. Archives de Chantilly, série Z.

(2) Duc DE Valmy, Histoire de la compac/ne de 1800, p. 138, d'après un mot de Lannes,

(3) Rapport du 21 prairial. F7. 3701.

pour la contraindre et lacculer à la bataille. Dans la crainte qu'elle ne lui échappât et afin de lui couper toute voie d'évasion, il avait distendu ses propres forces, lancé Desaix avec une division vers ^ovi, sur la route de Gênes, et fait repasser sur la rive gauche du Pô la division Lapoype. Les Autrichiens de Mêlas, concentrés dans Alexandrie, au lieu de chercher à se dérober par leur droite ou par leur gauche, se résolurent à percer. Le 2b, ils sortaient en masse, passaient les ponts de la Bormida et fonçaient ; ce fut le choc.

Après une suite de combats acharnés, notre armée trop faible, opposant une quinzaine de pièces aux cent canons ennemis qui 1 écrasaient de mitraille, mal pourvue de munitions, décimée, épuisée, cédait sur toute la ligne (1). Les villages violemment disputés étaient perdus 1 un après l'autre; tous les corps engagés se retiraient en ordre, stoïques, mettant trois heures à rétrograder de cinq kilomètres, mais laissant derrière eux une traînée de morts et de blessés, de débris et de sang. Finalement, ils se repliaient au fond du champ de bataille, autour de San-Giuliano. Mêlas contusionné rentrait dans Alexandrie pour expédier à Tienne un courrier de victoire. Sur la plaine saccagée par la bataille, par la route bordée de mûriers, par les champs de blé faiblement ondulés et les vignes, un grossissement d infanterie, d'artillerie et de cavalerie ennemies continuait d'avancer, avançait toujours, mais les Impériaux déjà prenaient leurs aises ; les soldats mettaient le fusil sur l'épaule et attachaient à leur schako ces brindilles vertes que les Autrichiens ont coutume d'arborer dans les jours d allt^gresse.

Cne chance cependant nous restait. Il n'était que cinq heures. Desaix précipitamment rappelé venait de rallier avec 6,000 hommes de troupes fraîches. Auprès de San-Giuliano, Bonaparte se ])ortait par moments sur la ligne des feux, cinglait de paroles vibrantes les soldats qu'il voyait faiblir; par moments, il mettait pied à terre, s'assevait sur le talus de

(1) Vov. l ^•n^elnl>K• de (lufuiiicni.* publié?» par le capitaine dk Cugnac ilau? ^oa ouviau[c, llj, p. :5(i2-V()5.

la route et d'un air dégagé causait avec les membres de l'étatmajor. Plus compromis peut-être qu'en Brumaire, plus ferme, il affectait un grand calme, et cependant l'impression de cet instant se graverait en lui si profonde qu'après vingt et un ans elle reviendrait hanter son agonie. Il monta dans le clocher de San-Giuliano pour découvrir tx)ute l'étendue de la plaine. Il tint avec les généraux conseil de guerre à cheval et renouvela ses dispositions de combat. Alors que d'autres à sa place se fussent préoccupés uniquement d'assurer leur retraite, lui et les siens ne renonçaient pas à vaincre. La bataille était perdue, mais l'arrivée de Desaix permettait d'en recommencer une autre.

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