‹ L'avènement de Bonaparte (volume 2)Chapitre 34 sur 63 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

L EFFET DE MaRENGO

Letire privée aiiuonçaiU la bataille. — Rien d'ofticiel. — Avis alarmants. — Perte d'un grand général. — Bruits de catastrophe. — Concurrence d'intrigues. — Impassibilité de Fouché. — La matinée du lendemain et l'audience diplomatique. — La foule dans la cour des Tuileries. — Victoire! — Confirmation et diffusion instantanée de la nouvelle: sursaut général. — LaBourae, la rue, les faubourgs. — La soirée. — La paix entrevue à travers la victoire,

— Te Deurn constitutionnel. — Tumultueux incident. — Effet dans les provinces. — Les grandes villes, les campagnes; l'Ouest. — Plébiscite par acclamation. — La victoire donne à Bonaparte l'investiture décisive. — Unanimité des témoignages. — Arrêt instantané des machinations hostiles. — Retour inopiné de Bonaparte. — Descente des faubourgs. — Fête improvisée,

— Quelques protestations. — Le faubourg Antoine centre d'allégresse. — Confidence de Cambacérès. — Conversation avec Sieyès. — Le premier Consul à la parade. — Préparatifs en vue du 14 juillet. — ha. fête de la Concorde.

— La matinée. — Pose de la première pierre de la colonne nationale. — Aux Invalides. — Au Champ-de-Mars. — Frénésie d enthousiasme. — Pour la paix. — Banquet aux Tuileries. — Au peuple fiançais, notre souverain à tous !

Le I" messidor-20 juin, Cambacérès et Lebrun eurent connaissance d'une lettre arrivée de Milan et portant la date du 25 prairial; émanant de source privée, elle annonçait qu'une terrible bataille avait été livrée, perdue d'abord et regag^née. Ce qui paraissait extraordinaire, c était qu'aucun avis officiel ne confirmât cette lettre : les Consuls ne recevaient rien de Bonaparte ni du quartier <jénéral. Peu après, on vint leur communiquer certains avis reçus par des spéculateurs à

Taffùt de toute nouvelle pouvant influer sur les cours de la Bourse; ces avis parlaient également d'une g^rande bataille et n'en annonçaient pas le résultat; au moment où les courriers avaient été expédiés, l'action durait toujours, l'issue demeurait incertaine, les Français avaient perdu un général illustre.

Au ministère de la guerre, on n'avait rien. Garnot, très préoccupé, envoya aux Tuileries pour savoir si là on avait reçu quelque chose. Le secrétaire d'État Maret lui répondit parle billet suivant : » Il n'arrive pas de courrier, moucher compatriote. J'en attendais un qui fût confirmatif d'une nouvelle que j'ai lue dans une lettre partie de Milan le 26 ; voici les propres termes : Nous avons eu une grande haiaiUe qui a été vivemenl disputée. Nous l'avons crue perdue, mais la chance atourmé. Depuis que je vois faire la guerre, il n'y a rien [eu) d'aussi long et d'aussi chaud. Nous avons fait six mille prisonniers . Tout ce qui est relatif à l'arrivée de cette lettre et personnel à celui qui l'a reçue ne laisse guère de doutes sur sa véracité. Mille amitiés. Hugues Maret (1). » Malgré le ton rassurant qu'il affectait, ce billet trahissait une impatience, une angoisse croissantes. D'après Taveu de Gambacérès, les Gonsuls restaient « dans la plus grande anxiété » (2) .

Au dehors, les vagues avis reçus commencèrent à transpirer, et commentés, interprétés, déformés, prirent un caractère effrayant. Des bruits de catastrophe se mirent à circuler, et sur Paris subitement figé il parut qu'une opprimante atmosphère s'étendait.

Entre gens de politique et d'affaires, on se cherche, on se rejoint, on s'assemble en conciliabules haletants. Tl se trouve dans le public des personnes pour raconter qu'aux Tuileries, derrière les murs de ce château muet, les chefs du gouvernement confèrent depuis quelques jours avec des sénateurs et des généraux ; la question agitée est de savoir, « si Bonaparte est mort ou vaincu, ce qui paraît très probable et synonyme,

(1) CrGNvc, II. p. 417.

(2^ Eclaircissements inédits.

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qui le remplacera; on a proposé La Fayette, Pichegru. un Bourbon; quelques voix se sont portées sur le duc d Orléans, mais un cri d opposition s'est élevé et le général Lefebvre a mis la main sur son sabre (I). »

La vérité, c est qu en certains milieux le fourmillement des intrigues s'active, s enhardit, et que la combinaison qui tient Carnot en réserve, pour remplacer Bonaparte mort ou déchu, est celle qui se précise et s'affirme. Carnot est un grand nom de défense nationale ; il offre des garanties militaires et civiques: c'est l'homme « capable d arracher la République au péril où la placent les succès de 1 ennemi, sans lui faire, comme Bonaparte, acheter ce service au prix de sa liberté (2) w . Mais beaucoup de gens recouraient à Fouché. Ihomme de ressource; ils le trouvaient à son poste, c est-à-dire à son bureau, très calme, répondant de la tranquillité publique, affectant une imperturbable sérénité; au besoin, par des représentations énergiques, il commandait le sang-froid et défendait de s affoler. C est l'attitude que lui prêtent les Mémoires publiés sous son nom i3 : elle est très vraisemblable, car il se fera même visage et même langage exactement quinze ans plus tard, entre les premières nouvelles de Waterloo et la publication du désastre. Ce qu il veut, c est profiter du doute subsistant pour tout arrêter, pour immobiliser les intrigues concurrentes, afin de se donner le temps de pousser opportunément la sienne et de lui faire distancer les autres.

f^a nuit passa, nuit de spéculations fiévreuses. Le lendemain matin, point de nouvelles. Aux Tuileries, Cambacérés et Lebrun se tenaient dans le cabinet consulaire, et lou allait avoir à supporter l'audience diplomatique, la présence des ambassadeurs et des envoyés étrangers, qui étaient reçus officiellement le 2 et 17 de chaque mois, à midi. Les ministres, les conseillers d'Etat convoqués à cette réunion, se rendaient

(1) Mme Danjou à d Avarav, 23 juin

(2) Mémoires inédits de Villiers du Terraqc. C^) T. I, p. 181.

auprès des Consuls, et quel tumulte de projets inavoués s'agitait sans doute sous leur apparence compassée! Dans les salons d'attente, des g^roupes de sénateurs, de tribuns et de législatifs se formaient; les membres du corps diplomatique arrivaient de leur côté, en grand uniforme, solennels et réservés. Au dehors, la cour était remplie de citoyens attirés par la curiosité, l'inquiétude, la crainte, et une angoisse silencieuse pesait sur tout ce monde.

Soudain, vers onze heures, un grand mouvement dans la foule; un courrier vient d'arriver aux Consuls; qu'annoncet-il? Victoire! C'est du moins le bruit qui se répand; il allège les cœurs et sur des milliers de visages fait jaillir l'espérance. Et voici que tout se confirme. Un second, un troisième courrier arrivent, répètent le mot qui dissipe les ombres et fait rentrer sous terre intrigues et traîtrises, le mot magique : victoire, complète et insigne victoire! Sur toutes les lèvres commence à circuler le nom d'un obscur village italien : Maiingo ; c'est ainsi que chacun va l'énoncer et l'écrire jusqu'à ce qu'il se fixe sous sa forme immortelle : Marengo.

Les ministres et conseillers d'État avaient été introduits dans le cabinet des Consuls ; quelqu'un lisait à haute voix le bulletin de l'armée de réserve, le bulletin célèbre du 26 prairial, et il semblait que l'on assistât aux péripéties de la bataille. De cette journée confusément héroïque, décousue, pleine de vicissitudes éparses, Bonaparte a dégagé et idéalisé les grands traits; comme il sait que les Parisiens aiment les spectacles d'une belle et théâtrale ordonnance, comme il les sait « toujours à l'Opéra (1) », il a composé pour eux un magnifique scénario de bataille, avec airs de bravoure et triomphales virtuosités.

C'est donc le 25, à la pointe dujour, que l'ennemi, débouchant en masse, a commencé « la célèbre bataille de Marengo, qui décide enfin du sort de l'Italie et de l'armée autrichienne. Quatre fois pendant la bataille nous avons été en retraite, et

(1) Documents inédits.

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quatre fois nous avons été en avant. Plus de soixante pièces de canon ont été de part et d'autre, sur différents points et à différentes heures, prises et reprises. Il y a eu douze charges de cavalerie et avec différents succès. »

Gomme les masses ennemies menaçaient de déborder notre droite, « les grenadiers de la garde furent placés comme une redoute de granit au milieu de cette immense plaine ; rien ne putTentamer; cavalerie, infanterie, artillerie, tout fut dirigé contre ce bataillon, mais en vain; ce fut alors que vraiment 1 on vit ce que peut une poignée de gens de cœur. » Le Consul omet de dire que les grenadiers eux-mêmes durent suivre à la fin le mouvement de retraite. Il reconnaît que tout le reste deTarmée acédé. « L ennemi avançait sur toute la ligne, faisant un feu de mitraille avec plus de cent pièces de canon. Les routes étaient couvertes de fuyards, de blessés, de débris; la bataille paraissait perdue. Mais Desaix a pris position en avant de San-Giuliano ; le premier Consul ranime les troupes : Enfants, souvenez-vous que mon habitude est de coucher su?' le champ de bataille. — Vive la République^ vive le premier Consul! » Desaix aborde l'ennemi au pas décharge et par le centre. Puis, c'est Kellermann et sa grosse cavalerie saisissant le moment propice, donnant à plein dans rennemi, hachant la colonne du général Zach et le faisant prisonnier. Bessières et ses hommes foncent à leur tour : en avant les grenadiers à cheval, en avant les casse-cous ! Tous les Français se rallient et reviennent à la charge, culbutent Farmée autrichienne, et quinze drapeaux, quarante pièces de canon, six à huit mille prisonniers nous restent, mais au prix de quelle perte ! Desaix n'est plus ; il est tombé à la tête de sa division, percé d'une balle, et voici la scène poétisée, arrangée pourl'effet à produire, avec des mots antiques : Desaix tombant : « Allez dire au premier Consul que Je meurs avec le regret de n'avoir pas assez fait pour vivre dans la postérité! » lîonaparte : u Pourquoi ne 7n est-il pas permis depleurer (1) ! » Des pièces jointes signalaient rimmen-

(i) L'adjudant-commandant Brossier était à cluval en avant de Desaix au moment de la contre-attaque et a écrit : » Je nio retourne et je le vois tondjer. Je

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site des résultats, l'armée autrichienne rejetée dans Alexandrie et capitulant, s'engag^eant à reg^agner Mantoue ; toutes les places du Piémont et de la Lombard ie livrées, avec mille pièces de siège, l'Italie libre jusqu'au Mincio, et la lettre du Consul à ses collègues se terminait par ces mots : u J'espère que le peuple français sera content de son armée. »

La salle consulaire fut ouverte. Sénateurs, tribuns, diplomates se précipitèrentau-devant de Cambacérès et de Lebrun. On recommença la lecture; tout ce personnel maté s'extasia, et il y avait de vrais patriotes qui pleuraient. Les ministres, les conseillers d'État, les diplomates, emboîtant le pas les uns derrière les autres, s'en furent ensuite porter leurs compliments à Mme Bonaparte ; ils la trouvèrent dans ses appartements, tenant à la main une branche de laurier d'or détachée de la couronne qui surmontait l'un des drapeaux pris à l'ennemi; c'était Berthier qui galamment lui avait envoyé ce joli trophée (1) .

Les Consuls signèrent aussitôt l'ordre de tirer le canon. Hâtivement, on imprimait le bulletin en affiches. Les autorités, sachant combien Bonaparte avait à cœur de plaire aux ouvriers et de les gagner, firent porter dans les faubourgs un grand nombre d'exemplaires, afin qu'ils fussent immédiatement placardés.

Dans la ville, la nouvelle circulait déjà, courait, volait; des officiers d état-major, fous de joie, la jetaient en passant. A la Bourse, on eut le bulletin tout de suite; les commissaires de la Bourse se préparaient à le publier, « lorsqu'un citoyen les a prévenus en s'élançant sans échelle dans la tribune, où il en a fait la lecture avec l'émotion de la plus vive sensibilité. La salle a retenti d'applaudissements et des cris de Vive Bonaparte (2) ! » La hausse se produisit instantanément. Dans les quartiers du centre, la nouvelle jetait dehors toute

m'approche; il était luorl. » En tombant, il n'avait proféré qu'un seul mot : mort. GUGNAC, II, p 412.

(1) Journal de Paris du 3 messidor. — RoEDKRiin, VI, p. V09.

(2j Bil)liollièquc nationale, fonds français, J.1361.

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la population, fermait les boutiques, suspendait les occupations, donnait à Paris son aspect des grands jours de fête. Entre citoyens des différentes classes, mille propos s'échangeaient; on sabordait, on se parlait sans se connaître. Quelques royalistes, subitement convertis, disaient qu'il fallait à la France un roi, mais qu'on devait donner la couronne à Bonaparte ; des gens doctes, qui savaient leurs classiques, appliquaient à l'événement les trois mots célèbres : Veni, vi'di, vici. Et voici qu'autour de la cité les faubourgs du Nord et de l'Est et du Sud, Martin, Denis, Antoine, Victor, Marceau, tous les faubourgs se lèvent. Le sentiment qui depuis quatre mois couve et progresse dans ces milieux ouvriers, rattachement passionné à la République militaire et héroïque, personniBée en Bonaparte, éclate tout d un coup: c'est une éruption d'enthousiasme.

Les ouvriers étaient comme d ordinaire à leur travail, répartis dans les ateliers. A midi, un roulement sourd et lointain, la première détonation du canon, fait lever toutes les têtes, tressaillir et sursauter les cœurs : »Dès midi, au premier coup de canon, les ouvriers ont pour la plupart quitté leurs ateliers, se sont rassemblés dans les rues et sur les places pour écouter avec avidité les nouvelles. Ils se groupaient en nombre autour des placards que le préfet de police avait par ordre du gouvernement fait poser dans la ville et surtout dans les faubourgs. (Cette attention du gouvernement a fait beaucoup de plaisir.) C/est là qa il a été facile à l'observateur de juger 1 esprit public. La classe ouvrière était ivre de joie.

« Aux cris de : \ ive la République ! Vive Bonaparte ! succédaient les propos les plus grivois, les saillies les plus gaies. Dans la grande rue Antoine, un citoyen lisait le bulletin tout haut; au récit des merveilles opérées à 1 armée d'Italie, un assistant s écrie : — Quelle est brave, l armée de réserve! — Sacrebleu, reprit un autre, ça n est pas étonnant ; quand le bourgeois est dans la boutique, il faut bien que les ouvriers travaillent. Dans les faubourgs, on a été frappé de la franchise avec

laquelle on a parlé du nombre d hommes que nous avons perdus ou qui ont été faits prisonniers: — Ça nest plus comme autrefois^ disait-on dans la rue Victor; au moùis à jn-ésent nous savons fout.hes cabarets ont été pleins jusqu'à onze heures du soir, et il ne s'y est pas bu un verre de vin qui ne fût pour la République, le premier Consul et les armées (1). »

Dans toute la ville, c'est au même moment « un enchantement général (2) » : les endroits publics et les promenades regorgeant de monde, des réjouissances, des célébrations improvisées; dans le jardin des Tuileries, grand concert d'instruments; sur l'esplanade des Invalides, le fracas des pièces d'artifice et des boites ; sur tous les théâtres, couplets de circonstance, et 1 illumination générale et spontanée, qui a fait défaut au lendemain de Brumaire, aujourd'hui resplendit. Il n'est rue si humble, si pauvre recoin de la cité qui ne, s'éclaire et ne se parsème de feux.

Le faubourg Antoine était le principal centre d'allégresse. Le long de la grande rue, depuis la barrière jusqu'à l'emplacement de la Bastille, plus de deux cents feux de joie dansaient en flammes folles, et le peuple alentour formait des rondes. Sur la place de la Bastille, il y avait comme un confluent de foules, les unes arrivant de la Cité, les autres des faubourgs de la rive gauche. De rares voitures circulaient au pas; les promeneurs qui s'y trouvaient, au retour d'une excursion à la campagne, entendaient les ouvriers commenter les paroles toutes républicaines de Bonaparte : « f espère que le peuple français sera content de son armée. — Oui, oui, répétait-on, oui, il en est content 3 . »

Gambacérès constatait que, depuis neuf ans, c'était a la première réjouissance publique spontanée ; toutes les autres avaient porté une empreinte de contrainte ou d'indifférence 1 4; » .

(1) Rapports cités dans la Conquête de Paris par Bo)iaparte.

(2) Ihid.

(3) Mémoires de la duchesse d'Abrantès, édition de 1837, II, p. 212-213.

(4) Eclaircissements inédits.

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D'après l'aveu unanime, pour retrouver pareil entrain, pareil élan, il eût fallu remonter à 1 inoubliable journée de la Fédération. Alors notre nationalité avait pris plus ardemment conscience d elle-même, et tous les Français restés en France avaient cru sentir en eux une même âme. Aujourd hui encore, un ravissement commun réunit toutes les classes et paraît les confondre. Ce sentiment est double ; c'est une fierté doublée d'une espérance. Depuis bien des , années, les Français aspiraient à la paix d'un désir haletant et douloureux, mais le patriotisme, persistant malfjré tout, souhaitait que cette paix fût glorieuse, confirmative des conquêtes ; par une contradiction bien française, personne ne voulait plus de la guerre et tout le monde désirait la victoire. Or, Marengo. c'est la victoire, c'est aussi la paix. Ainsi du moins l'interprétait le plus grand nombre, car il paraissait impossible que la coalition, frappée de ce coup, résistât plus longtemps à poser les armes, et à la faveur de cette paix aperçue à travers les lauriers, il semblait qu un avenir de bonheur illimité s'ouvrait. Ce repos dans la gloire, ce suprême bien-être, ou le devrait à Bonaparte, et en ce jour-là Paris l'aime bien, son Consul : son nom était sur toutes les lèvres; on le répétait « avec attendrissement " (1).

Pendant plusieurs jours, Paris fut littéralement hors de lui. L émotion et la joie publique saisissaient toutes les occasions de s'exprimer, d éclater. Sur la scène, on applaudissait à tout rompre les médiocres pièces d à-propos où les faiseurs à la mode avaient instantanément mis la victoire en vaudevilles. Unsoir, aux Troubadours, on jouaitune de ces pièces. Lespectacle allait finir lorsque le consul Cambacérès parut dans une loge. D'un cri unanime, le public fit recommencer la pièce; on applaudit surtout ces mots : u Plus de partis. plu>i de vengeances 2). "

Les cultes s'associaient aux manifestations de l'allégresse générale. Dès le '1. à six heures du soir, les catholiques '

(1) Uap|)or(s prôcédciiiiuent cite?.

(2j Rapport du 13 messidor. Aulard, I, p. VCT-VOS.

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avaient chanté un TeDeum dans l'égalise deSaint-Gervais, et ces fidèles si long^temps exclus de la communauté française affirmèrent en ce jour leur réunion à la patrie. Le 5, un Te Deum constitutionnel fut chanté avec pompe à ^otre-Dame. Si Ton veut savoir quelle force le sentiment religieux avait repris en France, il faut lire le rapport de police rendant compte de cette cérémonie et du tumultueux incident qu'elle occasionna :

tt La cérémonie quia eu lieu hier à Notre-Dame avait attiré un concours immense de citoyens. Le temple, le parvis et les rues adjacentes contenaient à peine la multitude qui s'y était portée en foule. Pendant le Te Deum, deux dragons sont entrés dans l'église le casque sur la tête. Cette imprudence a excité quelques murmures d'abord, qui auraient eu des suites dangereuses, si les commissaires de police, les officiers de paix et les inspecteurs envoyés par le préfet de police pour maintenir l'ordre et la tranquillité générale ne se fussent portés sur-le-champ vers le point où la querelle paraissait s'engager et n'eussent conduit ces deux militaires au corps de garde du Petit-Pont. Ils furent à la vérité suivis par une multitude considérable et à laquelle ils eurent peine à résister. Pour éviter tout motif de querelle, pour étouffer dans son principe tout germe de discussion, le commissaire de police fit sortir du corps de garde et à laide d'une échelle les deux dragons et les envoya à Tétat-major. Un piquet de cavalerie dissipa le rassemblement, et, à 9 heures du soir, il n'était plus question de rien... (1) "

Malp^ré cette bagarre qu'expliquait l'état d'une population surchauffée, les partis semblaient comme morts, anéantis sous le coup qui les avait prostrés : « Toute faction est nulle en ce moment, une majorité immense est unie au gouvernement (2). " Parmi les gens de parti extrême, les uns s'abandonnaient à limpulsion, au torrent de l'opinion ; les autres assistaient atterrés au désastre de leurs espérances. Les corps constitués, le Sénat, le Tribunat, rédigeaient des adresses de

(1) Rapport (lu 6 messidor.

(2) Rapports cités.

félicitations. Les ministres envoyèrent au vainqueur des protestations de dévouement; Tallevrand lui offrit son encens le plus fin (1). Les hrumairiens mécontents, les membres des excommissions législatives, les trente ou quarante parlementaires qui avaient vaguement comploté sous les ombrages d'Auteuil et songé à disposer un gouvernement selon leur goût. se remirent simplement à dîner ensemble. Le Journal des Débats rendit compte de ce dénouement : ' Les membres des anciennes commissions des deux conseils se sont réunis hier pour célébrer les victoires de nos invincibles armées. On a porté les toasts suivants : à la République Française, à Bonaparte et à la paix, à la mémoire de Desaix, à nos armées et aux généraux qui les mènent à la victoire, à l'union de tous les Français et de tous les pouvoirs constitués, aux résultats des journées des 18 et 19 brumaire (2). »

Toutes les villes de province tiraient le canon, illuminaient leurs édifices, leurs maisons, et à leur tour les campagnes, y compris les plus reculées, se laissaient pénétrer de satisfaction et d'espérance (3) . Marengo est un des rares événements de l'histoire qui aient déterminé une vibration assez étendue pour traverser dans toute leur épaisseur les masses françaises et toucher le fond.

Partout, l'intrépidité du Consul, son entreprenante audace, son bonheur étaient exaltés, et la France se passionnait pour la vigueur de son chef. C'est un moment de subit ralliement et d'enthousiaste concorde. Dans les grandes villes suspectes de tendances contre-révolutionnaires, l'adhésion au pouvoir s'affirme. A Lyon, à partir des premiers jours de messidor, « l'esprit public se prononce en faveur du gouvernement, et les citoyens, en reprenant leur énergie, concourent efficacement au retour de Tordre (4). " A Besançon, « la nou-

(1) Vov. les lettres de Tallevrand à Bonaparte publi(^es par M. le eointe Boulay de la ^'leurtlie dans la Revue d'histoire diploniatiiiiie, avril 1892 .

(2) Numéro du 8 messidor an VIII.

(3) Rapport de police du 9 messidor. F7, 370 t.

(4) Rapport du 2 thermidor, Hihliotiièquc nationale, fonds fraiieais, 113()i.

velle des victoires du premier Consul à Mareng^o a produit une vive sensation de joie et d'admiration. La publicité donnée à ces événements, par l'impression et l'affiche, a propagée l'enthousiasme jusque parmi les dévotes qui font aussi des vœux pour Bonaparte (1). " Bordeaux oublie momentanément ses dissensions : « Les citoyens ont d'eux-mêmes et sans aucune invitation illuminé leu\*s maisons. Cet heureux augure d'une prochaine paix a fait évanouir toutes les nuances de parti, confondues dans l'expression unanime du même vœu. Les théâtres, les édifices du culte et jusqu'aux journaux ont montré le même esprit d'union, de concorde et d'abjuration de toutes les personnalités (2) . »

L'attitude de l'Ouest est significative. Le préfet de l'Orne écrit : » La nouvelle des victoires de Marengo a produit des effets sensibles; elle semble avoir au moins ajourné les projets des Chouans. Cette agitation, cette fermentation sourde qui donnait de fortes inquiétudes, est tout à fait calmée. Mais les Chouans n'en seront pas moins exactement surveillés (3). » Veut-on savoir comment la nouvelle de Marengo fut accueillie en Vendée? Là, l'apparition des bâtiments anglais avait déjà réveillé le patriotisme des populations côtières ; au contact de l'ennemi héréditaire, ces gens de mer s'étaient retrouvés Français; leurs embarcations s'étaient jetées bravement contre les péniches anglaises et en avaient capturé plusieurs. Dans le centre du Bocage, à Fontenay, chef-lieu du département, cet exploit a retenti, mais le bulletin du 26 prairial « centuple l'effet. — Le bulletin est arrivé le jour de la grande foire de Fontenay. Le préfet en ordonna sur-lechamp la pubhcation avec le plus grand appareil, ce jour et le lendemain. Les affaires de la foire, un peu languissantes, reprirent avec une telle activité que jamais la foire n'a été plus florissante ni tenue avec plus d'ordre et d'allégresse. / L'enthousiasme était général. Le bulletin a été imprimé à

(Ij Le préfet, 4 messidor. Bibliothèque nationale, fonds français, 11361.

(2) Bulletin du 13 messidor, même fonds.

(3) Lettre du J8 messidor, même fonds.

plus de deux mille exemplaires ; il en a été envoyé à toutes les communes et spécialement aux pécheurs des côtes, avec invitation d'en gratifier les péniches anglaises qu'ils rencontrent souvent... On s'aperçoit déjà que nos victoires ont relevé l'esprit public, compromis et découragé les agitateurs ou conspirateurs. Le peuple, qui soupire après la paix, commence à sentir que si nos ennemis affectent de la lui promettre, il n"v a que son gouvernement qui peut la lui donner (1) ».

Ailleurs, c'est parmi les Jacobins que s'opère le phénomène de ralliement. Le fait est constaté en plusieurs lieux (2), Les irréductibles se sentent plus isolés, perdus dans la masse, placés sous la main d'un pouvoir qui ne craindra plus de les enchaîner. A Auxerre, pendant qu'on tirait le canon, l'un des frères et ami^ disait, à chaque détonation : « Encore un coup qui rive nos fers (3). » Mais les populations du Sud-Est et du Midi éprouvent un sentiment de libération matérielle; la menace de l'occupation étrangère ne pèse plus sur elles; elles montrent plus d'ardeur à combattre les désordres de l'intérieur : •> Les habitants reprennent de l'énergie, les communes se lèvent, un grand nombre de brigands ont été arrêtés. La gendarmerie, la troupe de ligne et les gardes nationaux rivalisent d'énergie 4 . •» Dans le département de Vaucluse, dans ce pavs de Comtat hier encore rebelle aux lois et aux institutions françaises, les fêtes célébrées en messidor prennent pour la première fois un caractère national. En somme, comme au lendemain de Marengo, l'émotion joyeuse et puissante de Paris se propage au loin, comme un même transport d'admiration et de reconnaissance soulève la presque unanimité des communes de France, on peut dire que ce jour marque, dans l'ascension de Bonaparte, le progrès décisif.

Les ressorts mis enjeu contre lui en France et à l'étranger

(1) Rapport du préfit, 9 messidor, m»Mne fonds

(2) Vov. notamment le rapport de police du 7 messidor. Aulard, I, p. W5.

(3) Le préfet de l'Yonne. 12 messidor, FIC, III, T.

{W) Bulletins départementaux. BiMiothèque nationale, fonds cité

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