‹ L'avènement de Bonaparte (volume 2)Chapitre 35 sur 63 · II. 2S · texte numérisé non relu

II. 2S

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s'arrêtèrent instantanément. Sur le vu de la nouvelle, le gouvernement anglais décommanda rembarquement de ses troupes et leur départ pour la côte armoricaine; le 13 messidor-2 juillet, Grenville écrivit à Georges : a Tout était arrangé pour Texécution des mesures que le gouvernement du roi avait décidé d'adopter, quand on apprit ici la nouvelle de l'armistice conclu en Italie. Il n'est que trop évident que, si cet armistice venait à être prolongé et même étendu aux autres armées, les républicains se verraient par là en état de tourner contre les royalistes une masse de forces supérieure à celle dont ils auraient pu disposer en d'autres circonstances. Les mesures dont il a été question ne serviraient qu'à compromettre sans avantage réel les braves gens auxquels vous avez la gloire de commander. Je ne puis donc que vous inviter à leur persuader de rester tranquilles pour le moment (1). » Pichegru arrivé à Londres déconseillait de rien tenter. Seul, Georges s'obstinait; caché parmi ces populations bas-bretonnes que séparaient de la France les mœurs et la langue, il espérait encore les soustraire à la contagion de Tenthousiasme, à " l'ascendant presque surnaturel du g^ouvernement consulaire (2) » . Il n'en serait pas moins réduit à repasser la mer. A Paris, les projets d'attentat s'évanouirent, quitte à se reformer au bout de quelque temps. Dans le Sud-Ouest, les chefs d'insurrection, ceux qui jusqu'alors s'étaient maintenus et réservés, en attendant le réveil de l'Ouest, partirent pour Paris afin de solliciter l'amnistie et de faire leur paix. En Provence, le chef de l'organisation, Puyvert, prétend qu'à la veille de Marengo il disposait encore de moyens propres à soulever le Midi, pourvu que les Autrichiens etWillot. qui se traînait à leur suite, eussent pu coopérer ; il se flattait de couper à Bonaparte vaincu le chemin du retour et attendait le moment de monter à cheval : « La nouvelle de l'inconcevable victoire de Marengo vint, comme un coup de foudre, renverser tous mes projets... Le découragement fut

(1) Gaudrillier, le .Complot de l'an VII, Revue liistorique de novembredécembre 1900 (d'après les papiers du Record-OfHce).

(2) Le préfet des Gôtes-du-Nord, 20 fructidor. FIG, III, 10.

complet, et les hommes les plus déterminés sentirent la néces- f site de céder aux circonstances fl). "

Sur cet effet de Marengo, sur cette formidable répercussion / à rintérieur, tous les témoignag^es s'accordent. Partisans et adversaires du Consulat, amis ardents ou tièdes, les fana- . tiques, les sages, les sceptiques, les mortels ennemis, tous se ^ sentent en face d'un événement capital; ils reconnaissent en Marengo plus qu'une bataille gagnée, plus qu'un grand fait d'armes : la consécration d'un régime. Hyde de Neuville, l'acharné royaliste, s incline devant les conséquences « incalculables de l'événement; c'était le baptême de la puissance personnelle de Napoléon; le pouvoir qu'il tenait entre ses' mains s'incorporait à lui-même, et désormais il est certain qu'il faudrait traverser la phase de sa domination sous une forme ou sous une autre (2) » . Miot de Mélito, observateur assez froid, écrit : « Jamais l'orgueil national n'avait été plus flatté, jamais plus d'espérance de bonheur n'avait pénétré dans les âmes. Pendant deux jours, Paris fut exactement dans l'ivresse (3). » Gambacérès s'exalte : u Jamais l'élan national '} ne se manifesta mieux qu'à cette glorieuse époque (4). » Ce coup d'enthousiasme met pour longtemps le pouvoir de Bonaparte hors de conteste, l'investit et le fonde. Après le plébiscite de l'hiver, après ce vote traînant qui a été surtout l'abdication de la France aux mains d'un homme, c'est aujourd hui le grand plébiscite par acclamation.

A demi instruit des agitations tentées et des intrigues ourdies pendant son absence, Bonaparte précipitait son

(1) Mémoires inédits.

(2) Mémoires, II, p. 329-330.

(3) Mémoires, I, p. 301.

(V) Éclaircissements inédits.

retour. A peine s'était-il donné le temps d'org^aniser sa conquête ; il avait quitté Milan dès le 6 messidor, appelant Masséna au commandement des armées réunies de réserve et d'Italie. Il repassa les Alpes par le Mont-Genis. A Saint-Jeande-Maurienne, il se fit amener deux prêtres encore détenus et les remit en liberté, en n'exig^eant d'eux qu'une promesse de soumission au gouvernement. A Lyon, ses yeux épris de belle ordonnance ne purent voir sans horreur la place Bellecour, naguère encadrée de monumentales façades, aujourd'hui hideuse avec ses débris d'hôtels systématiquement démolis. Pour engager les habitants à relever cette noble architecture, il promit que les immeubles reconstruits seraient exemptés d'impôt foncier pendant vingt ans. Les Lyonnais Taccueillirent avec un contentement grave, qui répondait au caractère de cette population réfléchie et sérieuse,, si cruellement éprouvée. A Dijon, les femmes effeuillèrent des bouquets sur son passage et firent voler autour de lui une nuée de fleurs. Il séjournait le moins possible, pressait l'allure. Sur le pont de Montereau, sa voiture se rompit; cet accident ne le retarda que d'un instant.

11 avait hâte de rentrer à Paris, de s'y montrer, d'y recueillir en popularité, en prestige, en force, les fruits de sa victoire, mais il avait trop d'habileté et de fierté pour agréer les témoignages outrés, les platitudes décommande.

Il avait écrit de Lyon au ministre de l'intérieur : » J'arriverai à Paris à l'improviste. Mon intention est de n'avoir ni arcs de triomphe ni aucune espèce de cérémonie. J'ai trop bonne opinion de moi pour estimer beaucoup de pareils colifichets. Je ne connais pas d'autre triomphe que la satisfaction publique (1). » Les autorités parisiennes avaient décidé de se porter à sa rencontre jusqu'à Villejuif; il les déjoua en gagnant plusieurs heures sur leurs calculs. Au lieu d'une entrée solennelle, il voulait frapper les Parisiens par une réapparition subite, attestant comme un don d'ubiquité. Hier

(1) Corr., VI, 4955.

encore, on le croyait à Milan ; on le croit aujourd'hui à Lyon, à Dijon; il est à Paris. Le 13 messidor — 2 juillet, à deux heures du matin, accompagné de Duroc seulement et de Bourrienne, il est rentré aux Tuileries. Lorsque ses collègues, brusquement avertis, se présentèrent à la porte de son appartement, on leur dit qu'il était couché; ils ne le virent que le lendemain à onze heures. Quand les ministres etles conseillers d'État vinrent lui rendre hommage, ses premiers mots furent : » Citoyens, nous revoilà donc! Eh bien! avez-vous fait bien de l'ouvrage depuis que je vous ai quittés ? — Pas autant que vous, général (1) ! "

La nouvelle de son retour traversa Paris comme l'éclair. On revit alors ce qui n'était pas advenu depuis cinq ans, depuis les derniers temps de la Convention : une descente des faubourgs, une descente en masse, mais combien différente des anciennes! Toute joyeuse, celle-ci, et confiante, elle est entraînée par un large courant d'allégresse.

Les ouvriers, croyantqueleConsularriveraitdans lajournée, avaient fait projet de l'attendre à la barrière; là s'était réunie une foule compacte. Soudain, le bruit se répand qu'il est en ville, et le canon, tirant aux Invalides, confirme cette nouvelle. Dans la foule, c'est un immense remous; des propos s'entrecroisent : " Un homme entendant tirer le canon : Eh bien ! votre homme est donc arrive! — Une femme : Oui, il est arrivé à deux heures du matin. — Une autre : Ah! le bon Dieu tious l'a conserve, celui-là (2) / » Et tous les ouvriers, sachant Bonaparte aux Tuileries, voulaient aller l'y visiter, l'y fêter. Par groupes, par bandes, par ondes successives, ils descendaient, arrivaient, envahissaient le jardin des Tuileries, et quand Bonaparte, obéissant à l'appel de leur frénésie, se montra au balcon, dans ce palais cerné et battu par les flots de la multitude, il parut positivement porté sur le pavois populaire.

Dans Paris, ce fut encore jour de fête improvisée, éclose

(1) RœoKRER, VI. p. 410.

(2) Rapport de police du IV messidor. Aulird, p. V69.

d'elle-même, sans ordre officiel ni prescription réglementaire Les maisons se pavoisaient, se décoraient d inscriptions et d'emblèmes; à tous les étag^es, des guirlandes de lampions se suspendaient pour la fête de nuit. Dans les rues ainsi enjolivées, un peuple immense circulait, bon enfant, causeur, se divertissant de choses qui l'eussent exaspéré naguère et prenant tout en bonne part. Une femme à son mari : Tiens! voilà une maison oii il n y a jjoint de lampions ! C'est quelque J aristocrate. — Aristocrate., soit! dit le mari, même Jacobin; aujourd'hui, tout le monde est libre; on ne tue plus les gens pour leurs opinions 1). » Un ouvrier à sa femme, en montant sur sa boutique pour poser des lampions : C'est que cte victoire donnera la paix ! La femme : C est que c n'est plus comme ces avocats qui ne faisions la guerre qu avec leu plume; tiens, mets encore ces deux-là (2) . »

L'enthousiasme fut très grand ; il ne fut pas universel. Les partis s'étaient un peu remis du premier choc. Le soir, d'après les calculs de la police, les trois quarts de la ville manifestèrent et illuminèrent de leur mieux; un quart environ s'abstint. Les rues du centre, les rues vivantes, passantes, marchandes, exhibaient toute sorte de motifs lumineux. Par contre, un policier, qui remontait le boulevard à dix heures du soir et consignait au fur et à mesure ses observations, notait des espaces sombres, des lacunes (3). Parmi les théâtres et les établissements de plaisir, les Variétés, le bal de Paphos, le café Turc, s'étaient fait une façade toute en verres de couleur: d autres s'étaient moins distingués. Passage Feydeau , il y eut une contre-manifestation ; un a peintre en silhouettes » avait osé exposer au-dessus de sa boutique un portrait de Louis XVI ; le malheureux monarque était assis sur son trône, avec les attributs royaux, et devant la boutique des individus cherchaient à exciter l'indignation contre les révolutionnaires; il s'était formé dans le passage

(1) Journal de Paris, 14 messidor. — Roederer, III, p. 411.

(2) Ihid.

(3) Son rapport est conservé aux Archives nationales, F7, 6227.

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