LE PREMIER CONSUL
Proclamation aux Français. — Paroles profonde». — La modération présentée comme la base de tout gouvernement vraiment national. — Le ministère da Bonaparte. — Tallevrand. — Fouché. — Lucien. — La droite et la gauche du gouvernement consulaire. — Installation du Conseil d'Etat. — Appel à tous les partis et prélèvement des capacités. — Composition du Sénat. — Influence prépondérante laissée à Sieyès dan» le choix des législateurs et tribuns; abstention de Bonaparte. — Ambitions et bassesses. — Les deux face» de Benjamin Constant. — Composition du Tribunat et du Corps législatif. — Reliquat conventionnel. — Les Conseils du Directoire se prolongent par an grand nombre de leurs membres dans les assemblées consulaires. — Pourquoi l'opinion soutiendra le premier Consul contre les assemblées. — Froideur de l'accueil fait à la constitution. — Epanouissement de la politique consulaire.
— Le Moniteur do 7 nivôse. — Proclamation aux départements de l'Ouest
— Amnistie. — Premières mesures tendant à l'établissement de la liberté religieuse. — Abolition des lois d'exception contre les ex-nobles et parent» d'émigrés. — Le temple de Mars . — Rappel de la pluj>art des fructidorisés. — Mesures consécutives. — Impression profonde. — Un rè'jne de justice. — Restauration du bon sens. — Réouverture d'un certain nombre d'église»; explosion catholique. — Continuation de l'interrègne administratif; nécessité de lois organiques. — Le mouvement de» masses continue à porter vers Bonaparte. — L'opposition jacobine. — Le péril de droite. — Force de l'opinion rovaliste; les province» dissidentes. — L'Ouest toujours en armes et la conspiration du Midi. — Persistance de la guerre étrangère; nouvelle campagne en perspective. — Etroite connexité entre la question intérieure et la question extérieure. — Une victoire portant en soi gage de paix peut seule consolider l'établissement consulaire et assurer l'avènement de Bonaparte à la pleine puissance.
Bonaparte fît venir Rœderer et lui dicta en premier jet la proclamation par laquelle les Consul.s s'annonceraient chefs de la République. Ce projet, où les phrases sont à peine
formées et se terminent souvent par des etc., est néanmoins admirable, dans sa précision simple. Au frontispice de son gouvernement, Bonaparte place ces mots : ordre, justice, stabilité, force, et celui-ci d'abord : modération.
« En acceptant la place de premier magistrat de la République, j'ai senti les obligations que je m'imposais, etc.
« Voici le but où je dois atteindre pendant ma magistrature, etc. :
« 1° Consolider la République, etc. ;
0 2° La rendre redoutable à ses ennemis.
« Pour consolider la République, il faut que les lois soient fondées sur la modération, l'ordre et la justice.
« La modération est la base de la morale et la première vertu de l'homme. Sans elle, l'homme n'est qu'une bête féroce. Sans elle, il peut bien exister une faction, mais jamais un gouvernement national.
« L'ordre dans les recettes et les dépenses ; et celle-cy {sic) ne peut avoir lieu que par la stabilité dans l'organisation administrative, judiciaire et militaire.
... a Le défaut d'ordre dans les finances a fait périr la monarchie, mis en danger la liberté, après avoir pendant dix ans englouti des millions.
« La justice est le vrai bienfait de l'égalité, comme la liberté civile l'est de la liberté politique. Sans elle, rien ne règle plus les rapports des citoyens et en son absence se forment les factions.
« La stabilité, la force de gouvernement, peuvent seules garantir l'impartialité de la justice.
« La République ne peut être redoutable à ses ennemis qu'avec la sagesse et la bonne foi dans ses relations extérieures, et des armées de terre et de mer nombreuses et vigoureusement organisées...
« Les armées, pour être redoutables et protectrices de l'indépendance du peuple, doivent être commandées par d'habiles officiers, ce qui ne peut être que le résultat de la fixité et de l'ordre dans le gouvernement. Si à chaque guerre
de nouveaux cadres remplacent les anciens, le même esprit d'honneur ne s'y conserve pas ; on a une réunion d hommes, mais plus d'armée.
a La science et l'art de la guerre se composent de toutes les sciences et de tous les arts. De bons officiers sont encore un des résultats de l'ég^alité politique, lorsque les lois sur l'avancement exigent les connaissances et les talents nécessaires...
(1 C'est par le commerce et l'agriculture que les hommes de tous les siècles ont jugé du bonheur et de l'aisance des nations. Ni l'un ni l'autre ne peuvent avoir lieu au milieu des commotions politiques et sans un gouvernement fort (1). »
Rœderer acheva les phrases, ennoblit le style, empâta la forme, en respectant assez scrupuleusement la pensée ; il ajouta pourtant quelque chose de son cru, sur les bienfaits à venir. Bonaparte, revoyant la rédaction, trouva qu'on lui faisait trop promettre : « Vous me faites promettre pour une époque très prochaine, et il y a beaucoup de choses pour lesquelles dix années me suffiront à peine. Il faut dire simplement : Je dois faire telle chose, mon devoir est de faire, etc., et terminer par dire que le droit de tous les Français est d'observer si je consacre mes efforts de dix ans à remplir mes devoirs (2). » Finalement, cette phrase fut adoptée comme conclusion : « Français, nous vous avons dit nos devoirs; ce sera vous qui nous direz si nous les avons rempHs (3). »
Bonaparte constitua immédiatement son ministère définitif, son ministère personnel, en se servant d'éléments déjà éprouvés et d'éléments nouveaux. Aux relations extérieures, il n'hésita pas à garder Talleyrand, qu'il jugeait ainsi devant Gambacérès : a II a beaucoup de ce qu'il faut pour les négociations : l'esprit du monde, la connaissance des cours de l'Europe, de la finesse, pour ne pas dire quelque chose de
(1) RCEDEREI», III, 328.
(2) Ibid., 111,327.
(3) Ibid., III, 329.
plus, une immobilité dans les traits que rien ne peut altérer, enfin un grand nom... Je sais qu'il n'appartient à la Révolution que par son inconduite ; Jacobin et déserteur de son ordre dans l'assemblée constituante, son intérêt nous répond de lui (1). » A la marine, on laissa Forfait, hydrographe fort connu, introduit depuis la fin de brumaire dans le ministère du Consulat provisoire à la place de Bourdon ; c'était une réputation qui ne se trouva pas une capacité. Berthier conserva naturellement la guerre et Fouché la police. A la justice, il fallait pourvoir au remplacement de Gambacérès, promu deuxième Consul; le choix tomba sur un conventionnel travailleur et d'esprit modéré, le citoyen Abrial.
A l'intérieur, l'illustre Laplace s'était rendu impossible. Dès les premiers moments, les Consuls provisoires avaient reconnu qu'il était trop grand mathématicien pour voir juste en politique. « Laplace ne saisissait aucune question sous son vrai point de vue ; il cherchait des subtilités partout, n'avait que des idées problématiques et portait enfin l'esprit des infiniment petits dans l'administration (2). » Bonaparte le transporta au Sénat avec de grands ménagements, comme en témoigne la lettre suivante : « Bonaparte, Consul de la République, au citoyen Laplace, membre du Sénat conservateur. — Les services que vous êtes appelé à rendre à la République, citoyen, dans les fonctions éminentes qui vous sont conférées, diminuent les regrets que j'éprouve en vous voyant; éloigné d'un ministère où vous vous êtes concilié tous les, suffrages. J'ai l'honneur de vous prévenir que j'ai choisi le citoyen Lucien Bonaparte pour votre successeur. Je vous invite à lui faire immédiatement la remise du portefeuille (3). »
Bonaparte s'était décidé à récompenser Lucien. Cet être inquiet et effervescent, si on ne savait l'utiliser, pourrait devenir dangereux. Le meilleur moyen de le tenir était de l'employer. Bonaparte appréciait d'ailleurs ses éclats d'intel-
(1) 3 nivôse aa VIII. Gambacérès, Éclaircissements inédits.
(2) Commentaires, IV, 47.
(3) 3 nivôse. Pièce communiquée par M. le marquis de Colberl,
L'AvIlNEMENT DK BONAPARTE
licence et de résolution, sans fermer les yeux cur ses àéfauts énormes, son indiscipline, son inaptitude au travail suivi, se» habitudes de dissipation, son g^oùt pour les affaires d'argent et les gens d'affaires. Du moment qu'on lui accordait un ministère, l'intérieur lui irait assez, parce que la fonction honorifique y occupait une grande place et comprenait les rapports avec les artistes, les gens de lettres, les savants, les établissements d'instruction et de magnificence publique. Il y avait beaucoup à parler, à présider, à inaugurer, et Lucien excellait en ces choses. Pour la partie d'action, fort diminuée d'ailleurs par les attributions du ministère de la police, Lucien aurait des collaborateurs habiles qui pourraient au besoin le suppléer.
Depuis Brumaire, Lucien cherchait sa voie. Dans celle qu'on lui ouvrit, il se jeta impétueusement. Si on l'eût laissé se placer au Tribunat, il s'y fût vraisemblablement érigé en chef d opposition libérale et parlementaire. Introduit dans l'Exécutif, il le veut très fort, afin de se grandir soi-même, afin d'amplifier son propre rôle et son avenir. Faire de Bonaparte plus qu'un chef d'État républicain, une manière de souverain viager, le Prince, à compléter bientôt par l'adjonction d'un successeur désigné d'avance et qui ne pourra être que le membre le plus en vue de la famille, c'est à quoi le pousseront très vite ses arrière-pensées. On peut croire d'ailleurî que ses opinions changeaient en même temps que se déplaçaient ses ambitions. Avec sa mobilité d'esprit et sa promptitude de réflexion, il en venait à se dire que beaucoup de choses étaient à reprendre dans l'ancien régime, dans la réalité vécue si longtemps par la France, et que vouloir tout reconstruire d'après un type abstrait était pure chimère et folie. Cette vérité le séduisait d'autant plus qu'elle lui apparaissait nouvelle et qu'il s'imaginait tous les jours découvrir le bon sens. Donc, il entrera plus que personne dans la pensée consulaire, dans la pensée large et réparatrice ; même, il la dépassera et ne tardera pas ^ marquer une sorte de prédilection pour les hommes et Ic^; choses d'autrefois. Ce Lucien qui
se dira plus tard, après sa brouille avec Napoléon, le répiibli cain de la famille et que la postérité croira sur parole, ser d'abord le plus réactionnaire des ministres de Bonaparte, Dans le ministère, il va former la droite, Fouché restant la gauche. |
Les nominations ministérielles furent complétées par celle 1 de Maret comme secrétaire d'État adjoint aux Consuls, sans rang de ministre. Bonaparte mit en même temps sur pied son Conseil d'État.
Il le composa en prélevant sur l'ensemble du personnel politique les hommes chez lesquels il avait reconnu l'instinct et le sens reconstituants, le goût du travail utile, appliqué, pratique, préféré aux discussions à fracas. Il les attira en leur promettant considération, stabilité, honneurs, action réelle, au prix d'un acharné travail; il leur laissa entendre que le Conseil d'État serait désormais le centre des affaires et que là passerait l'axe du gouvernement. Boulay, Rœderer, Régnier, Crétet, voulurent y entrer plutôt que d'être sénateurs ou tribuns; avec eux, Brune, Regnauld, Dejean, Lacuée, Marmont, Pétiet, Gantheaume, Champagny, Dufalga, Fleurieu, Lescalier, Redon, Defermon, Duchâtel, Devaisnes, Dufresne, Dubois (des Vosges), Jollivet, Berlier, Moreau- Saint-Méry, Emmery, Real, Benezech, Ghaptal, Fourcroy, furent de la première formation; en face des hommes de Sieyès, ce serait l'équipe personnelle de Bonaparte. Il l'emploierait à l'œuvre de réédification ; il voulait aussi que le Conseil fût son laboratoire, son champ d'expériences et d'études ; là, entouré de compétences et de spécialités, admettant et provoquant la discussion, suscitant les objections, il s'initierait plus directement aux choses d'État, essaierait et éprouverait ses idées.
Il choisit les conseillers d'État sans regarder aucunement à leur origine et à leur passé : « Je me sers, disait-il, de tous ceux qui ont de la capacité et la volonté de marcher avec moi. Voilà pourquoi j'ai composé mon Conseil d'État de constituants qu'on appelait modérés ou feuillants, comme Defer*
L'aINÈNEMENT de BONAPARTE 5»r
mon, Rœderer, Reg^nauld ; de royalistes, comme Devaisnes et Dufresne; enfin de Jacobins, comme Brune, Real et Berlier. J'aime les honnêtes gens de toutes les couleurs (1). » Dansi l'atmosphère viciée des anciennes assemblées, ces hommes n'avaient pu développer utilement leurs facultés ; subissant l'influence des passions ambiantes et des orag^es du dehors, ils s'étaient associés aux excès ou aux compromissions. Changés de milieu, transférés dans un air plus sain, soumis à une autre méthode de travail, assujettis à une règle, ils deviendraient d'excellents ouvriers d'État. Le talent de Bonaparte fut de changer le système en conservant les hommes ; avec un personnel usé, il fit un gouvernement neuf.
Dès le soir du 1" nivôse, il avait réuni le Conseil d'État au Luxembourg, en son appartement particulier et sous sa présidence ; très simplement, sans nul apparat, il l'installa et lui donna l'impulsion ; ainsi naquit cette grande institution qui devait survivre à son auteur tout en restant longtemps marquée de son empreinte. Les conseillers arrêtèrent leur règlement, se répartirent en sections de travail : législation civile et criminelle, finances, intérieur, guerre, marine; aussitôt après, débrouillant le chaos des lois révolutionnaires et des anciens règlements, se plongeant dans les textes, interrogeant les précédents, rédigeant des avis, classant des projets, ils se mirent à former le dossier de la reconstitution nationale.
Dans une pièce voisine, Sieyès entouré de Roger Ducos, de Cambacérès et de Lebrun, choisissait les vingt-neuf premiers sénateurs, les sénateurs fondateurs, les sénateurs-électeurs, ceux qui auraient à en nommer tout de suite vingt-neuf autres. La double opération se fit en deux jours. Sieyès dicta les premiers choix en une nuit et d'affilée, afin de placer Bonaparte en présence du fait accompli (2) ; il paraît bien que le pre-
(1) Thibaudeau, I, 115. « On fait dire à Bonaparte un mot neuf et hardi en ré- YoIutioD : Les places seront ouvertes aux Français de toutes les opinions, pourvu qu'ils aient des lumières, de la capacité et des vertus. » Journal le Diplomate^ 23 frimaire.
(2) Note» maDDScritet de Grouvella.
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mler Consul n'eut d'influence que sur les choix subséquents.
Les principaux membres des commissions lég-islatives, ceux du moins qui avaient Tàge requis, furent pourvus d'abord ; cet extrait concentré des anciennes assemblées servit de base à la matière sénatoriale. Ainsi furent nommés Cornet, Fargfues, Beaupuy, Lemercier, Lenoir-Laroche, Greuzé-Latouche, Cornudet, Frégeville, Jacqueminot; on leur ad]oi(jnit Cousin, des Anciens ; Dubois-Dubais, Garreau-Coulon, Sers et Disez, anciens conventionnels; cinq ex-constituants, Dailly, Deslutt de Tracy, Le Couteulx de Canteleu, Choiseul-Praslin, Laville- Leroulx; Tex-Directeur et ministre de l'intérieur François de Neufchâteau; un lot d'anciens ministres et de fonctionnaires, parmi lesquels Clément de Ris, ami personnel de Sieyès ; quelques hauts dignitaires de la science officielle, Laplace, ]\Ionge, Berthollet, Volney, Daubenton; pour représenter les lettres et les arts, le poète Ducis et le peintre Vien. Ducis n'accepta point; toute sa vie fut un modèle de noble indépendance, et c'est pourquoi ses contemporains le taxèrent d'originalité. Bonaparte voulait que l'armée et la marine eussent part au patriciat révolutionnaire; on fit sénateurs Kellermann et Sérurier, les généraux Casabianca, Hatry, Lespinasse, les amiraux Bougainville, Pléville-Lepeley et Morard. En somme, le Sénat se composa en grande majorité de personnages très intéressés dans la Révolution et désireux d'en maintenir les résultats; il fut néanmoins formé dans un esprit assez large ; on l'orna d'un certain nombre d'illustrations diverses et de belles renommées.
Sieyès fut élu président; sous son inspiration, les sénateurs procédèrent dans les quarante-huit heures à la nomination des tribuns et députés. Les demandes, les sollicitations affluaient, et c'était dans tout Paris une levée de candidats. Les postulants assiégeaient le Luxembourg, encombraient les antichambres, s'étant fait précéder de recommandations et de garanties. Tous les ressorts de la brigue furent mis en mouvement ; les femmes s'en mêlèrent, et Mme de Staël vivait dans une agitation qui alarmait un peu son père, retiré
L'-A\iÈNEMENT DE BONAPAUTE 54»
à Coppet : o Je crois apercevoir, ma chère Minette, par tn lettre du 10 frimaire, que tes nerfs s'agitent... Je vois avec plaisir qu'on a de l'empressement à s'enrôler dans la nouvelle milice ; à chacun son gfoùt (1). » Le g^rave il7onî'feur plaisantait à propos de cet empressement : « Depuis que la constitution a créé une quantité de places richement dotées, que de gens en mouvement ! Que de visu^j. s peu connus qui s'empressent de se montrer! Que de noms oubliés qui s'agitent sous la poussière de la Révolution ! Que de fiers républicains de lan VII se font petits pour arriver jusqu'à l'homme puissant qui peut les placer (2) ! »
Ils se faisaient effectivement très petits, se courbaient bien bas, sauf à se redresser un peu lorsqu'ils auraient franchi le défilé et se seraient glissés dans la place. Maintenant, ils multipliaient les protestations, promettaient un dévouement à toute épreuve. Suivant qu'ils s'adressaient à Bonaparte ou à Sieyès, ils variaient leurs engagements, tenant à chacune des deux puissances le langage qui semblait devoir lui plaire. Le cas de Benjamin Constant fut caractéristique. Benjamin se fit présenter par Chabaud-Latour à Bonaparte qu'il ne connaissait pas personnellement, et exprima le désir d'être nommé tribun, en témoignant de son entier dévouement à l'homme d'épée : « Vous sentez bien que je suis à vous. Je ne suis pas de ces idéologues qui veulent tout faire avec des pensées. Il me faut du positif... Si vous me nommez, vous pouvez compter sur moi. » La visite terminée, on n'avait qu'à traverser la cour pour passer chez Sieyès. Là, brusque changement de langage ; Benjamin dit à Sieyès : « Vous savez combien je hais la force; je ne serai point ami du sabre. Il me faut des principes, des pensées, de la justice. Aussi, si j'obtiens votre suffrage, vous pouvez compter sur moi, car je suis le plus grand ennemi de Bonaparte (3). » L honnête
(1) Lettre de Necker du 19 frimaire. ArcLives de Coppet.
(2) Cité par TuiERS, I, 114-115.
(3) Souvenirs d' Aimé Martin, publiés par V Intermédiaire des chercheurs et des curieux, t. XXIX.
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ChabaïKÎ-Latour demeura stupéfait de cette volte-face. Dans le fait, Benjamin avait effrontément menti à Bonaparte et dit vrai à Sieyès.
Bonaparte s'abstint presque complètement d'influencer les choix (1). Les listes d'élus, préparées par Sieyès et ses amis, furent votées par les sénateurs à main levée et à peu prés sans discussion. Le résultat fut un phénomène de replacement; l'ancienne substance parlementaire servit à recomposer en grande partie les nouvelles assemblées.
Sur cent tribuns, il y eut soixante-cinq membres des Anciens et des Cinq-Cents ; sur trois cents membres du Corps législatif, deux cent trente puisés à la même source. La répartition entre les deux corps s'opéra d'après la différence des caractères et des aptitudes ; au Tribunat, on mit les orateurs et les rhéteurs, les philosophes militants, les littérateurs qui s'étaient jetés dans la politique et les politiciens qui se piquaient de littérature, les hommes d'esprit et de relief; au Corps législatif, les autres. Comme il fallait que le Tribunat fût le corps vivant et actif, capable d'opposition, on y fit entrer des talents, des réputations, des ambitions et même des convictions : Daunou, le philosophe Laromiguière, Benjamin Constant, l'économiste J.-B. Say, Marie-Joseph Chénier, Andrieu le spirituel poète, le pédant Guinguené qui s'était fait donner sous le Directoire un poste diplomatique et s'y était rendu ridicule, Fabre de l'Aude, Chauvelin le marquis libéral, Ghazal, Bailleul, Desmeuniers, Jean Debry, Chassiron, Goupil-Prefeln, Jard-Panvillier, Laloi, Pénières, déjà signalés par des succès de tribune ; tous révolutionnaires éprouvés, anti chrétiens et prêtrophobes. Par exception, une place fut donnée à Stanislas de Girardin, qui en Fructidor s'était noblement rangé du côté des opprimés. Le Corps légis-
(l) Sur ce point, tous les témoignages s'accordent. Voy. RoEOEREn, III, 330; Stanislas de Girardin, Journal et souvenirs, I, 187-188; Barante, I, 74. Cf. la Gazette de France, nivôse an VIII, passim. D'autre part, une note de la police de Gondé porte : « C'est Sieyès qui a fait tous les choix ; sur une liste de vingt, présentée par le général, deux seulement ont passé, et avec beaucoup de peine. » 2 janvier 1800. Archives de Chantilly.
L'AVÉNEMEM DE BONAPAKTE 551
latif fut peuplé d'Anciens et de Cinq-Cents qui avaient obscurément siégé et voté. A ces députés d'hier, on ajouta quelques députés d'avant-hier, évincés far les dernières élections. Certains noms plus connus, tels que celui de Grégoire, 1 évêque •onstitutionnel, se distinguaient des autres, et le brnve La Tour d'Auvergne, « capitaine de grenadiers, . représentait la gloire. Le surplus des sièges fut attribué à quelques notabilités financières, banquiers de Paris ou de la provmce, gros commerçants, mais cet élément représentatif des mterets économiques semblait comme perdu dans la masse politi-
cienne.
Les conventionnels restaient en nombre dans les grands corps politiques ; ils tenaient la seconde place au Consulat, les ministères de la police et de la justice, la présidence du Sénat ; le premier président du Tribunat, Daunou, serait un des leurs. A côté de ce reliquat conventionnel, le fond des nouvelles assemblées ne fut autre que le parti relativement modéré des anciens Conseils, le parti Sieyès, ce parti qui en l'an VII s'était nettement séparé des Jacobins, mais qui avait soutenu d'abord la tyrannie directoriale, c est-à-dire la tyrannie jacobine abaissée d'un degré. De même qu'en l'an m les deux tiers de la Convention s'étaient arbitrairement perpétués dans les Conseils, la moitié environ des Conseils se prolongeait dans les assemblées consulaires, par la grâce de Sieyès et le consentement de Bonaparte. Le pubhc remarquerait avec étonnement d'abord, avec indignation ensuite, cette extraordinaire faculté de survivance. En face de ces hommes dont beaucoup s'étaient sincèrement assagis et voulaient tenter l'essai d'une république légale, mais qui représentaient la persistance et l'impopularité d'un parti, la force de Bonaparte serait de gouverner au-dessus desparUset pour la France. Il disait à Thibaudeau : « Gouverner par un parti, c'est se mettre tôt ou tard dans sa dépendance ; on ne m'y prendra pas; je suis national (1). »
(1) Thibaudeau, I, 115.
5^* L'AVÈi^EMENT DE BONAPARTE
ÎT
Les Parisiens continuaient de voter sur la constitution avec plus de docilité que d'enthousiasme. Un plaisant la mit en couplets dédiés à Mme Bonaparte. Tel s'en allait le matin consig^ner son adhésion, et le soir, dans les salons, dans les cercles particuliers, dans les réunions, s'exprimait fort librement sur l'acte hypocrite. Les républicains convaincus y voyaient le despotisme et les royalistes la jugeaient trop révolutionnaire. Certains conservateurs libéraux recevaient la constitution avec beaucoup de scepticisme et un peu d'indig^nation; ce qu'elle consacrait, n'était-ce point l'établissement à perpétuité d'une classe de politiciens voraces? « Je parie bien cher, écrivait Barante, que tous les conservateurs, sénaleurs, législateurs, tribuns, etc., trouvent cette constitution admirable, mais nous autres pauvres diables, qui les payons et les nourrissons pour leur être soumis à jamais, il nous est permis, par forme d'indemnité, de nous fâcher, d'improuver toutes les choses faites et à faire et de rire de tous les hommes placés et à placer (1). »
Ce qui plut aux Parisiens et les enchanta, ce furent les actes que Bonaparte fit succéder aussitôt à la constitution et dont il l'enveloppa en quelque sorte pour la présenter aux Français : actes de réparation et de magrnificence, pacificateurs et stimulants, g^lorifiant le patriotisme et le courage, brisant en même temps les tables de proscription. Se sentant plus fort, plus libre, plus maître de ses décisions, Bonaparte premier Consul inaugure hardiment le règne de la splendeur et de la réconciliation nationales.
Qu'on se figure l'impression d'un bourgeois de Paris
(!) Lettre précitée communiquée par le baron de Barante; cette lettre fait allus.on a 1 accueil défavorable qu'avait reçu la constitution dan. les ,uili,;ux parisiens. r
L'AtÈNEMENT DE BONAI'ATITE 553
ouvrant à la date du 7 nivôse le Moniteur, devenu depuis la veille feuille officielle, passé de Sieyès à Bonaparte. Le journal de grand format, imprimé sur quatre pages de trois colonnes chacune, suffit à peine aux proclamations, arrêtés, prescriptions consulaires qui le remplissent, et chaque mot de ces décisions fait tomber une servitude ou honore un principe, console des afflictions, sèche des larmes ou rehausse les cœurs restés fidèles au culte de la République patriote.
En première page, une proclamation des Consuls apparaît; elle s'adresse nominalement aux déparlements de TOiiest et en réalité à toute la France. C'est un appel à la concorde, elle précède un arrêté portant amnistie pleine et entière aux insurgés, à condition que leurs rassemblements désarmeront et se dissoudront sur-le-champ. Après des mots très durs à l'adresse des princes, elle montre la Révolution assez haute pour confesser ses erreurs, assez juste pour les réparer, et place surtout en perspective un bienfait capital, une source insigne de consolations et de joies, la liberté religieuse.
0 Des lois injustes ont été promulguées et exécutées; des actes arbitraires ont alarmé la sécurité des citovens et la liberté des consciences; partout des inscriptions hasardées sur des listes d'émigrés ont frappé des citoyens qui n'avaient jamais abandonné leur patrie, ni même leurs foyers; enfin, de grands principes d'ordre social ont été violés.
« C'est pour réparer ces injustices et ces erreurs, qu'un gouvernement fondé sur les bases sacrées de la liberté, de légalité, du système représentatif, a été proclamé et reconnu par la nation; la volonté constante, comme l'intérêt et la gloire des premiers magistrats qu'elle s'est donnés, sera de fermer toutes les plaies de la France ; et déjà cette volonté est garantie par tous les actes qui sont émanés d'eux.
« Ainsi, la loi désastreuse de l'emprunt forcé, la loi plus désastreuse des otages, ont été révoquées ; des individus déportés sans jugement préalable sont rendus à leur patrie et à leurs familles. Chaque jour est et sera marqué par des actes de justice, et le Conseil d'État travaille sans relâche à
préparer la réformation des mauvaises lois et une combinaison plus heureuse des contributions publiques.
« Les Consuls déclarent encore que la liberté des cultes est garantie par la constitution (1); qu'aucun magistrat ne peut y porter atteinte ; qu'aucun homme ne peut dire à un autre homme : Tu exerceras un tel culte, tu ne l'exerceras quun tel jour. . .
a La loi du 11 prairial an III, qui laisse aux citoyens l'usage des édifices destinés au culte religieux, sera exécutée.
«... Si, malgré toutes les mesures que vient de prendre le gouvernement, il était encore des hommes qui osassent provoquer la guerre civile, il ne resterait aux premiers magistrats qu'un devoir triste, mais nécessaire à remplir, celui de les subjuguer par la force. Mais non, tous ne connaîtront plus qu'un sentiment, l'amour de la patrie. Les ministres d'un Dieu de paix seront les premiers moteurs de la réconciliation et de la concorde; qu'ils aillent, dans les temples qui se rouvrent pour eux, offrir avec leurs concitoyens le sacrifice qui expiera les crimes de la guerre civile et le sang qu'elle a fait verser. «
Les temples qui se rouvrent, aucun homme ne peut dire à un autre homme : Tu exerceras un tel culte, tu ne Vexerceras qu'un tel jour; la liberté religieuse est là, au moins dans son commencement.
Pour sentir l'importance de ces mots, il suffit de se rappeler l'état du catholicisme sous l'oppression directoriale et le régime qui subsistait depuis Fructidor : une immense quantité d'églises non restituées au culte, malgré la loi conventionnelle du 1 1 prairial an III; dans beaucoup de communes, les églises ne pouvant s'ouvrir que le décadi; tous les prêtres assujettis au nouveau serment et passibles de déportation par mesure aduiinistrative ; en même temps, par une combinaison de lois barbares, la plupart des prêtres catholiques poursuivis et traqués comme anciens insermentés.
(1) C'était une erreur inconsciente ou voulue, car la constitution, comme on l'a TU, ne parlait point des cultes
L'AVlfeMEME>T DE BONAPARTE 555
Aujourdhui, les Consuls annoncent que la loi restitutive des églises sera exécutée; de plus, en défendant d'interdire à tout citoven la pratique de son culte au jour qu'il aura choisi pour l'exercer, ils décrètent la liberté de la messe dominicale et mettent un frein à la persécution décadaire (1). Les principes posés dans leur proclamation, ils les sanctionnent par deux arrêtés insérés à la suite et conçus sous forme impérative. Le premier édicté que les citoyens jouiront librement des édifices communaux consacrés au culte avant le 22 septembre 1T93, c'est-à-dire avant la grande persécution, et non aliénés depuis cette date Le second s'exprime ainsi : « Les Consuls de la République, vu l'avis motivé du Conseil d'État, instruits que quelques administrations, forçant le sens des lois qui constituent l'annuaire républicain, ont, par des arrêtés, ordonné que les édifices destinés au culte ne seraient ouverts que le décadi, considérant qu'aucune loi n'a autorisé ces administrations à prendre de pareilles mesures, arrêtent ce qui suit : « Article premier. — Lesdits arrêtés sont annulés et cassés. — Article 2. — Les lois relatives à la liberté des cultes seront exécutées dans leur forme et teneur. «
Un troisième arrêté, non moins important, accompagnait les deux autres. Il abolissait pour les prêtres le serment politique. « Tous les fonctionnaires publics, ministres des cultes, instituteurs et autres personnes qui étaient, par les lois antérieures à la constitution, assujettis à un serment ou déclaration quelconque, y satisferont par la déclaration suivante : Je promets fideliié à la constitution. « Après l'émancipation du culte, c'était l'allégement des prêtres.
Voilà les premières satisfactions que Bonaparte accorde à l'impatience populaire qui réclame la liberté des autels.
(1^ Les \o\^ sur l'abolition des autres pratiques dominicales et sur l'observation ru-oureuse du décadi n'étaient pas encore abrogées; on les laissa seulement alcbir dans l'eséculion. A Rouen, on avait poursuivi en police correctionnelle des marc^;.nds qui avaient fermé lear boutique le joar de Noël. L'un d'eux, pour tout* défense, cita ces mots de Bonaparte : « Nul homme ne peut dire à un autre hou.me : Tu exerceras un tel culte, tu ne l'exerceras qu'un tel jour, . et le tribunal acquitta.
Certes, ce n'est nullement encore la liberté complète, le culte s*annonçant par des appels publics et des manifestations extérieures; c'est le culte libre seulement à l'intérieur des temples, l'application sincère du rég^ime établi par la convention thermidorienne. Les prêtres ne sont qu'à demi affranchis; ils restent soumis à une obligation qui peut leur peser, et Bonaparte ne se dessaisit pas expressément contre eux des pouvoirs atroces conférés au Directoire. Néanmoins, les fidèles pourront désormais s'autoriser de la parole consulaire pour se faire rouvrir partout des ég^lises, pour s'y assembler, pour prier Dieu à leur guise et à leur jour, sous des prêtres qui ne seront plus l'objet de systématiques rigueurs. C'est en ce jour du 9 nivôse an VIII que Bonaparte inaugure le régime de tolérance qui en deux ans laissera presque partout se relever les autels nationaux, les autels catholiques, sans renverser les autres.
Poursuivons la lecture du Moniteur. Au bas de la première page, en troisième colonne, voici un avis rendu par le Conseil d'État, approuvé par les Consuls et passé en force de disposition obligatoire. Il porte une grande mesure réparatrice. Les lois des 3 brumaire an III, 19 fructidor an V et 9 frimaire an VI avaient enlevé l'exercice des droits de citoyen à tous les parents d'émigrés et aux ci-devant nobles; on avait voulu qu'ils ne pussent être élus à aucune fonction, participer à aucun vote, obtenir aucun emploi; c'était frapper d'interdiction civique toute une partie de la nation, créer en France une caste de parias, une innombrable quantité d'émigrés à l'intérieur. Cette législation qui aboutissait à rétablir la distinction des classes et qui consacrait le privilège de roture, Bonaparte la fait tomber par simple avis interprétatif de l'acte constitutionnel. Le Conseil d'État déclare que la constitution, en ne soumettant à aucune restriction l'exercice des droits de citoyen, a implicitement abrogé toutes dispositions contraires. " Les lois dont il s'agit n'étaient d'ailleurs que des lois de circonstance, motivées sur le malheur des temps et la faiblesse du gouvernement d'alors. Aujourd'hui, ces motifs ne peuvent
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plus être alléjués. Le gouvernement créé par la constitution de l'an VIII a toute la force nécessaire pour être juste et maintenir dans toute leur pureté les principes de l'égalité et de la liberté. La seule distinction qui puisse diriger ses choix est celle de la probité, des talents et du patriotisme, n Ces derniers mots étaient empruntés à la Déclaraiion des droits ; ainsi, le premier acte par lequel le Conseil d État se manifestait au public, était un hommage pratiquement rendu à l'un des principes essentiels de 1789 : l'égalité devant la loi.
En seconde page du journal figure un rapport signé de Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, et suivi d'un arrêté approbatif des Consuls. Il s'agit de réconcilier toutes les gloires militaires de la France, d'unir celles du passé et celles du présent, de les commémorer au même lieu, de leur donner rendez-vous dans un monument commun, l'ancien hôtel des Invalides, promu temple de Mars. Dans la conception du projet, dans la manière de le présenter, tout est pompeux, emphatique, olympien, mais l'enflure du style choque moins si l'on réfléchit qu'alors la grandeur des actes guerriers s'égalait à la hauteur des paroles.
« ... La vaste esplanade située entre l'édifice et la Seine sera plantée d'arbres de diverses espèces. Ils couvriront de leurs ombres les tombeaux des guerriers morts les armes à la main.
(I Au milieu de cet Elysée, l'eau jaillira d'une large coupe antique de porphyre; des attributs allégoriques et le lion de bronze conquis à Venise orneront ce premier monument.
« A l'entrée de lavant-cour, on supprimera les trophées do mauvais goût qui couronnent deux anciens piédestaux, et on les remplacera par des groupes majestueux.
« Les chevaux corinthiens conquis à Venise seront placés dans la grande cour intérieure; ils seront attelés au char de la Victoire et érigés sur un piédestal orné de trophées d'armes modernes.
« ...L'église sera transformée en une galerie militaire. On rnscrira sur les murs l'époque et l'histoire abrégée des principales victoires des Français pendant la guerre de la liberté;
ce sera le calendrier des guerriers ; sur le frontispice sera mise l'inscription : A la Victoire. Entre les arcades, on construira des piédestaux destinés à porter les figures des braves qui ont illustré et défendu la patrie dans tous les temps. Là, auprès des statues de Turenne et du vainqueur de ISordlingen et de Rocroy (on croyait devoir encore user d'une périphrase pour désigner le grand Gondé) , seront érigées les statues de Hoche, de Joubert, de Dugommier, de Marceau et de Dampierre.
(I La réception des drapeaux sera toujours faite dans ce temple et la voûte en sera ornée. On invitera les peintres à représenter à fresque des sujets guerriers, sur la partie des murs cachée aujourd'hui par l'orgue, et c'est ainsi qu'on essaiera de naturaliser en France ce genre de peinture si expéditif, et que préféraient les plus célèbres maîtres de l'école italienne.
« Sur le plateau où s'élevait l'autel, on placera une statue de Mars, et en avant de cette statue une tribune où se prononceront des oraisons funèbres et des harangues militaires.
« ... L'Elysée des guerriers sera une école de victoires, u
A ce rapport grandiloquent succède cette rubrique : Ministère de la police générale. Quelques lignes de Fouché félicitent le bureau central d'avoir introduit dans les prisons un régime plus doux et mettent la note humanitaire. Fouché annonce qu'il s'est fait présenter la liste exacte des prisonniers, afin que les détentions arbitraires cessent et que justice soit promptement rendue.
Cette annonce de Fouché termine la série des actes officiels. Plus bas, sous la rubrique Paris, de brefs alinéas s'échelonnent, énonçant des nouvelles. L'un de ces faits du jour est un grand fait. Les Consuls n'ont pas laissé s'écouler quarantehuit heures depuis leur installation sans permettre à trentehuit députés fructidorisés de rentrer, en les soumettant à une surveillance. On les rend à leur patrie, à leur famille, ces hommes <• dont presque tous peuvent être considérés et mis au rang des citoyens les plus distingués par leurs lumières et
l'avè^sEMEnt de bo:«aparte ôsq
leur moralité (1) » : Carnot l'organisateur de la victoire, Barthélémy, Barbé-Marbois, Lafond-Ladebat, Pastoret, Quatremère de Quincy et d'autres. Il est ^Tai que Bonaparte, pour témoigner de son impartialité, rappelait par le même arrêté et mettait en surveillance deux députés d'extrême gauche, terroristes odieux, Barère et Vadier.
Voici maintenant des mots destinés à encourager nos armées qui souffrent et qui attendent des pouvoirs publics le soulagement de leur misère : u Les mesures les plus efficaces ont déjà été exécutées pour mettre un terme à leur dénuement. Chaque jour on en voit paraitxe de nouveUes; indépendamment des fonds qui leur ont été envoyés et de ceux qui doivent passer des départements aux armées, il vient de partir de Pans un million pour cette destination. » Enfin, avant un article de variétés intitulé Des femmes, de leurs qualités morales et de Uur condition chez les différents peuples et sous les diverses formes de gouvernement avant l'annonce des livres nouveaux, avant le cours de la Bourse et le programme des spectacles, un court entrefilet porte la griffe de Bonaparte ; c'est un démenti net à un autre journal. « VAmi des lois (n» 1585) dit que le premier Consul Bonaparte vient de commander une fête qui coûtera deux cent mille francs; cela est faux. Le premier Consul Bonaparte sait que deux cent mille francs sont le prêt d'une demi-brigade pendant six mois. «
Les jours d'avant, les jours suivants, ce ne sont que mesures d'éclat, de réconfort et de justice : — institution des ar7nes d'honneur pour récompenser les officiers et soldats qui se signaleront au service de la République, — proclamation du premier Consul aux soldats français : « Soldats! lorsqu'il en sera temps, je serai au milieu de vous, et l'Europe se souviendra que vous êtes de la race des braves ; « — proclamation à l'armée d'Italie : « Les premières quahtés du soldat sont la constance et la discipline; la valeur n'est que la seconde. Soldats! plusieurs corps ont quitté leur position, ils
(l; Lettre de Mme Delessert du 9 janvier 1800; communication de M. George. Bertin.
ont été sourds à la voix de leurs officiers. La 17' légère est de ce nombre. Sont-ils donc tous morts, les braves de Gastiglione , de Rivoli, de Neumarkt! Ils eussent péri plutôt que de quitter leurs drapeaux, et ils auraient ramené leurs jeunes camarades à l'honneur et au devoir. Je me ferai rendre un compte journalier de la conduite de tous les corps, et spécialement de la 17" légère et de la 63' de ligne. Elles se ressouviendront de la confiance que j'avais en elles; » — le lendemain, mise à l'étude des moyens de clore la liste des émigrés, de fermer ce registre de proscription toujours et arbitrairement ouvert, — justice rendue à un premier groupe d'émigrés, à ces naufragés de Calais que la tempête a rejetés sur nos côtes et que les gouvernements antérieurs ont traînés de prison en prison au mépris des plus élémentaires principes d'équité; — rappel de divers écrivains fructidorisés, parmi lesquels figurent La Harpe, Fontanes, Fiévée, Sicard le bienfaiteur des aveugles, — élargissement de prêtres détenus dans les îles de l'Océan, — publication de la loi qui ne veut plus que dans quelques jours on célèbre le 21 janvier, — par contre, levée de la surveillance établie sur les Jacobins proscrits au lendemain de Brumaire et ensuite amnistiés; et toutes ces mesures semblent traduire en actes ces dernières paroles des Consuls provisoires : « Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée; elle est finie (I). »
La Révolution tenant ses promesses, s'achevant dans la paix consulaire, était-il possible que cette merveille fût! La chose semblait parfois trop belle pour pouvoir durer. Que ce fût un répit ou un terme, on en jouissait délicieusement. Un gouvernement qui ne proscrit plus au nom de la liberté, mais même qui déproscrit, l'admirable nouveauté, l'étonnant prodige! Quelque avide que l'on fût de tranquillité à tout prix et d'ordre, l'ancien idéal de liberté et de justice, l'idéal de 1789, ne s'était pas entièrement efl'acé des âmes, chez ces gens de bourgeoisie parisienne qui représentaient l'opinion moyenne
(l) Correspondance de Napoléon, VI , 4422.
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des Français dans sa modération foncière. La réalisation de leur idéal, ils l'avaient attendue successivement de la royauté régénérée, des assemblées, du peuple réuni dans ses comices, du progrès des lumières et de la raison publique; après les atrocités du régime terroriste, ils avaient compté sur l'avènement d'une république libérale ou la restauration d'une monarchie tempérée, et chaque fois leur espoir ressuscité était tombé de plus haut. Aujourd'hui, est-ce que l'idéal toujours rêvé, jamais saisi, va se réaliser par un homme? Humanité, tolérance et justice, ne trouvent pas, il est vrai, leur garantie dans les lois; elles émanent de Bonaparte par acte spontané, par mesure de gouvernement, par prérogative consulaire, parce qu'elles répondent à ses instincts de politique à grandes vues, parce qu'il les juge propres à rassembler cette France dont il entend faire son œuvre et son chef-d œuvre; on lui sait gré néanmoins de les dispenser, on lui pardonne d'avoir usurpé tant de pouvoir à cause de l'usage qu'il en fait. Des constitutions, on en a trop vu pour se reposer désormais sur de pareilles garanties; on préfère s'en remettre au génie d'un homme et croire à sa modération.
Le règne de Bonaparte à ses débuts, c'est l'arbitraire libéral ; succédant à la tyrannie législative, au règne convulsif des factions, il se montre un inexprimable bienfait. Encore que certains actes, à y regarder de près, demeurent entachés de restrictions et de calculs profondément personnels, ils apparaissent magnanimes, courageux et hautement sensés. On rend grâce au Consul de remettre en honneur les vrais principes de gouvernement, de ramener la France aux réalités et d'avoir vaincu la chimère; en lui tel qu'il se dévoile, on salue surtout la splendeur du bon sens. Et à mesure qu'elle s'élève sur l'horizon, cette radieuse aurore, on y voit la promesse de jours apaisés : « Un avenir consolateur, » voilà ce qu'annonce une lettre écrite de Paris à l'étranger; elle ajoute : « Vous comprenez combien les amis de ce pays sont soulagés, car l'on espère que la paix résultera de ce règne de justice, et d'une I 36
administration qui sera aussi ferme que bien réglée (1). » De toutes les mesures prises, nulles ne produisirent autant d'effet dans la France entière que la réouverture d'un certain nombre d'églises et la libération du culte. A Paris, les catholiques étaient rédtiits à la jouissance partagée de huit anciennes églises paroissiales, depuis que Fructidor les avait privés des chapelles et églises acquises à titre particulier qu'ils avaient établies dans tous les quartiers, à leur usage propre. Ils demandèrent à les rouvrir. Leur droit fut immédiatement reconnu, exercé (2). Lorsque le culte reprit possession des locaux arbitrairement fermés, ce fut comme un jour de fête. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire le compte rendu du bureau central, et n'oublions pas que ce rapport, cet aveu, émane de fonctionnaires très républicains, se posant en esprits forts, en philosophes sentencieux, quoique désabusés de la persécution : « L'arrêté du premier Consul en faveur de la liberté des cultes a fait la plus grande sensation dans Paris. L'affluence a été considérable ces jours-ci à la porte des églises. Un grand nombre de celles qui avaient été fermées, ont été rouvertes à la satisfaction d'une foule de personnes de tout sexe qui se la témoignaient par les démonstrations les plus vives. Plusieurs se serraient les mains et s'embrassaient. Tous prouvaient la vérité de cette observation que fournit l'histoire de tous les siècles et de tous les peuples : la persécution n'a servi qu'à faire dégénérer l'opinion de l'opprimé en un véritable fanatisme (3) . »
En province, surtout dans les campagnes, le mouvement prit un autre caractère, désordonné et séditieux. Le peuple des campagnes n'entend rien aux subtilités juridiques, à la distinction maintenue entre le culte permis à l'intérieur des
(1) Lettre de Mme Delessert, 9 janvier 1800.
(2) Note royaliste du 14 riivÔ8e-4 janvier : « Les temples catholiques s'ouvrent dans tous les quartiers de Paris. Les municipalités font assez de difficultés pour recevoir les déclarations des personnes qui consacrent quelques éditices à l'exercice du culte, mais le bureau central lève les difficultés en faisant exécuter la loi. » Archives de Chantilly.
(3) Rapport du bureau central, 13 nivôse. Archives nationales, AF, IV, 1692.
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temples et prohibé au dehors. Pour lui, la liberté du culte, c'est le culte comme autrefois. L'église se rouvrant toute grande à la foule des fidèles, le Seigneur maître chez lui et n'admettant pas de partage, les cérémonies décadaires expulsées, les emblèmes païens effacés, la messe du dimanche chantée, sonnée, carillonnée, le dimanche intégral, jour de prière et jour de délassement, jour d'assemblée, jour d'amusement, jour de danse, voilà ce que le peuple réclame tumultueusement et impose. Il lui faut aussi la liberté pour le prêtre de suivre en habits sacerdotaux le cercueil du croyant et de bénir sa tombe; aux jours consacrés, il lui faut la renaissance des solennités qui ont jadis ébloui ses yeux d'enfant, la procession passant dans les rues, les images saintes et les bannières dominant la foule, les spectacles de la religion et tout ce pauvre luxe du village, les célébrations symboliques, les vénérations légendaires, cette poésie des humbles, qui dore d'un rayon d'en haut leur existence à ras de terre.
On veut enfin revoir les bonsprêti-es, les prêtres nets de tout serment, purs de tout contact avec le régime impie, ceux dont la prière reste valable et la bénédiction de bon aloi. Où sontils, ces persécutés? Au lendemain de la Terreur, on les a vus revenir en foule, se montrer, exercer; puis, la seconde Terreur, la Terreur de Fructidor, les a de nouveau fait disparaître. On sait cependant qu'ils n'ont pas quitté le pays, pour la plupart, ni recommencé leur lamentable exode. On les sait près de soi, cachés en maisons pieuses, confiés à de bonnes âmes qui prennent soin de leur détresse, vagabonds souvent et à chaque nuit changeant de gîte, vivant sous le couvert des bois et dans l'asile des grottes, restés quand même. Et maintenant que la parole libératrice est tombée d'en haut, une confiance, une ardeur, un aiguillon de foi et de devoir les pousse à reparaître, sans qu'ils se mettent en règle avec les lois. Cette promesse de fidélité qu'on leur demande, ils y voient un vestige des serments odieux et répugnent généralement à la signer, mais on leur dit qu'un souffle de tolérance et de générosité passe dans l'air; donc, ils se hasardent, sortent de leurs
retraites, de leurs caches, de leurs trous; c'est une irruption de prêtres sortant de dessous terre. Pas de soutanes, des prêtres vêtus comme tout le monde, vêtus en paysans, l'Église se refaisant peuple et se retrempant à sa source. Le peuple les pousse aux égalises; il les y ramène en triomphe. Brutalement, de sa main rude, il fait place nette autour d'eux, débarrasse le sanctuaire. On oblige les autorités à déménager le mobilier décadaire, à transférer ailleurs leurs offices laïques. On démolit l'autel de la Patrie, comme si l'on croyait effacer la trace des grandes profanations par cet autre sacrilège. Surtout, les cloches se remettent en branle ; leur voix grave et claire s'éveille dans le silence des campagnes, pour rappeler Dieu à l'homme penché sur le sillon et bercer son labeur.
Il la lui faut d'ailleurs pour mesurer son temps. La cloche, c'était naguère la régulatrice de sa vie; il n'a pas de montre, le pauvre homme des champs; la cloche sonnait pour lui le travail du matin, la halte de midi, le travail encore, et sur le soir le retour las au logis; sans elle, il reste désemparé et désheuré. Depuis plusieurs années, il existait en France une question des cloches; la demi-pacification de l'an III l'avait laissée naître; les rigueurs de Fructidor ne l'avaient pas entièrement comprimée; elle renaît aujourd'hui, et les langues d'airain se délient. Écoutez! ce n'est d'abord qu'un tintement timide, craintif, à peine perceptible, s'élevant çà et là; puis, le concert des cloches s'enhardit; elles sonnent à pleine voix, les révoltées; sur de vastes espaces, elles se répondent d'un village à l'autre, prolongent leurs joyeuses redondances. Écoutez! c'est le réveil, c'est la résurrection, c'est l'insurrection des cloches.
A Paris, les innombrables tours, les flèches des églises restent muettes, et leur voix ne s'élève pas encore par-dessus les mille bruits de la ville. Passez les barrières, et tout de suite un bruit lointain de cloches vous vient des campagnes. Aux portes de Saint-Denis, à Pierrefitte et dans d'autres cantons de Seine-et-Oise, on sonne; au nord de Paris, on sonne; au sud, on sonne. Dans le pays d'Étampes, on renverse un
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autel décadaire et les autorités de Versailles craignent que les coupables ne demeurent impunis : « On peut s'attendre qu'ils seront acquittés, comme l'ont été en dernier lieu les individus qui, en contravention de la loi du 7 vendémiaire, avaient exposé un corps mort à une porte avec un crucifix, de l'eau bénite, un cierge allumé, infraction qui paraît autorisée par la police à Étampes (1). » Dans le Loiret, à Gourtenay, des dégâts antidécadaires se commettent. Dans l'Oise, par transaction entre la loi et l'intérêt des campagnes qui ne peuvent plus se passer des cloches, les autorités locales ont inauguré depuis le 18 brumaire des sonneries laïques : a Les cloches sonnent, mais non pas pour le service du culte; elles sonnent pour rappeler aux travaux journaliers, elles sonnent d'une manière différente du tintement ancien de l'Angélus ; elles se taisent le décadi parce que ce n'est pas jour d'ouvrage. » Dans la Seine-Inférieure, l'administration de Gournay demande permission d'employer le même procédé ; elle observe « qu'on sonne dans tous les cantons environnants et que son arrondissement est le seul où l'on obéit à la loi, ce qui excite les réclamations des habitants » .
Pousserons-nous plus avant vers l'Ouest et la région des grands troubles, devenue terre d'armistice? Là, c'est une explosion catholique. Dans toute la basse Normandie, les offices du dimanche reprennent au bruit des cloches. En Bretagne et dans les contrées voisines, les prêtres refusent la promesse et officient tout de même. Au bord des chemins, la croix de bois repousse; au coin des rues, l'image sainte se replace dans sa niche ; « le dimanche tue le décadi ; » au haut du clocher, le coq et la croix remplacent le bonnet de la liberté ; sous le placage révolutionnaire qui s'effrite et tombe, l'indélébile empreinte catholique reparait. Dans les villes de l'Anjou et du Maine, dans les campagnes environnantes, le
(1) Cette citation et les suivantesjusqu'àlapage 569, sauf celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont tirées des rapports d'administration, de justice et de gendarmerie conservés à la Bibliothèque nationale, fonds Irançais, 11361. MÏTÔte à Tentûse an VIII.
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culte se rétablit intégralement et du même coup la pacification progresse. Rapport de Maine-et-Loire : « Les ministres du culte ont repris leurs fonctions, le peuple se porte en foule et avec satisfaction à leurs cérémonies. Il est vrai que les décadis ne s'observent plus guère qu'à Saumur et à Angers, où même on se relâche beaucoup à cet égard, mais les prêtres prêchent en général la paix et la soumission, quoique peu de déclarations aient été faites. » Autre rapport : « Le retour des prêtres paraît au peuple l'objet le plus important et la victoire dont il s'applaudit le plus. » Dans les Deux-Sèvres, le commissaire central propose comme moyen d'apaisement a d'étendre les bornes de la tolérance du culte en rapportant l'arrêté qui exige une déclaration des ministres ou en fermant un peu les yeux sur son exécution » .
Ailleurs, les autorités moins instruites par l'expérience ne se montrent pas aussi faciles. Quelques-unes s'obstinent à lutter contre le bon sens, à prohiber les pratiques extérieures, à maintenir l'inepte et légale contrainte; les autres s'avouent vaincues, s'opposent mollement et se laissent gagner à la main; elles se bornent à gémir et rédigent de larmoyants rapports. D'un bout de la France à l'autre, le mouvement se propage avec plus ou moins d'intensité suivant les régions ; la demi-liberté que Bonaparte accorde, on l'interprète comme la liberté entière.
Dans le bas de la France, dans les vallées pyrénéennes, c'est une invasion de prêtres sortis d'Espagne ou descendus des monts ; dans l'Ariège, une administration se plaint « que les prêtres insoumis reprennent de toutes parts l'exercice du culte, au son des cloches et sans avoir fait aucune déclaration préalable " ; une autre s'écrie : o La plus dangereuse cause des agitations vient du grand nombre de réfractaires rentrés de toutes parts, violant toutes les lois sur la police des cultes et jetant la division entre les citoyens. » Dans la Haute-Garonne, « à la place de l'arbre de la liberté de la commune de Portet, canton rural de Toulouse, qui avait été coupé et jeté à la rivière, on a trouvé le 6 au matin une
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belle croix avec liuscription : Qui lôiera, Dieu le punira. » Dans l'Hérault, o les fanatiques du canton de Martin de Londre ont comme beaucoup d'autres interprété en leur faveur l arrélé du 7 nivôse, sonné les cloches, repris leurs églises, rélubii les signes extérieurs; on dit même que des ministres ont exercé leur culte sans déclaration préalable. » L'administration de Nîmes écrit : « Des fanatiques éjjarés par une fausse mterprétation de l'arrêté sur la liberté des cultes, ont brisé, renversé, brûlé les décorations républicaines du temple décadaire. » Dans la plupart des communes des Bouches-du-Rhône, depuis Brumaire, « les institutions républicaines sont méprisées, les jours de décadi non observés, les fêtes et les ci-devant dimanches chômés avec pompe (1). * A Marseille,, on rend au culte deux des anciennes églises; à Aix, on en rend quatre (2). Dans le Var, la police des cultes est observée, c'est-à-dire que les lois restrictives de rexercice public demeurent obéies.
Le massif central est en pleine réaction religieuse ; dans la Lozère, o les prêtres rentrés reparaissent partout avec audace, ils s'emparent des églises sans faire aucune déclaration, excitent le peuple contre ceux qui se sont soumis à la loi ; c'est le rapport uniforme des commissaires de canton qui ajoutent qu ils ne connaissent plus aucun moyen d'empêcher la violation des lois après avoir épuisé tous les moyens de persuasion, et que tel est l'ascendant que les prêtres ont obtenu que, si 1 on voulait constater judiciairement les délits généralement connus, on ne parviendrait pas à obtenir un seul témoignage. » Autre rapport : « Les mouvements qui ont eu lieu à Canourgue les 16 et 22 nivôse, contraires à la loi sur l'exercice des cultes, se sont renouvelés à Marvejols le 20 de ce mois. Le peuple s'est porté en foule chez le curé, le vicaire et les autres prêtres insoumis, et les a forcés
(1) Rapport du commissaire près l'administration centrale des Bouches-du- Rhône, Aix, U frimaire. Archives des Rouches-du-Rhône, registre 558.
(2) Le Dép irtement des Bouches-du-iihôiie de 1800 à 1810, par Saimt-Yves et FouRsiBB. 316-317, 318-319.
de se rendre à l'église et d'y célébrer leurs cérémonies. Quoique en apparence ces ministres aient été contraints, on peut croire qu'ils ont été les instig^ateurs de ces mouvements. » Dans le Cantal, on comptait cinq cents prêtres réfractaires, trois cents en surveillance, les autres cachés; ils ont reparu et « sans aucune déclaration préalable sonnent les cloches, rouvrent les églises, célèbrent leur culte ou bien font leurs cérémonies dans les bois, dans des cavernes écartées; c'est ainsi qu'ils répondent à la clémence du gouvernement » .
Dans le Rhône, deux mille personnes se réunissent au bourg de Thisy pour assister aux cérémonies publiquenxent célébrées. Le commissaire de Saône-et-Loire écrit : « La tranquillité avait été troublée à Semur le 30 nivôse par un rassemblement au son des cloches, suivi de la célébration du culte par des prêtres qui n'avaient point rempli les formalités prescrites par la loi. Le 11 pluviôse, un pareil attroupement à Ghagny a commis les plus grands excès, abattu l'autel de la Patrie et les emblèmes républicains. » Dans le Doubs, des faits du même genre se produisent. Dans la Haute-Saône, i'après l'administration de Morey, « les fanatiques ne sont satisfaits que lorsque le son des cloches annonce ce qu'ils appellent leur triomphe; il faut chaque jour appeler les gendarmes pour faire cesser ces abus et veiller à l'exécution de la loi. » Dans l'Yonne, une pétition circule dans les campagnes, réclamant la liberté totale, et les royalistes cherchent à s'en faire un instrument de propagande. A Châlons-sur-Marne, une scène absolument caractéristique se passe : « Le 16, à une heure, un rassemblement de trois cents personnes s'étant introduit au clocher de la ci-devant cathédrale, on a mis à la volée la seule cloche qui restait et celle de l'horloge. Bientôt les autres cloches de la ville ont répondu et successivement toutes celles des campagnes environnantes. On ne doute pas que cette commotion insurrectionnelle ne se soit étendue dans tout le département (1). ■
(1) Rapport de police du 19 nivôse. Archives nationales, AF, IV, 13S9.
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Dans l'Aisne, à Craonne et aux environs, depuis l'arrêlé du 7 nivôse, les églises sont rouvertes, les décadis inobservés, et les autorités s épuisent vainement en dénonciations. Dans les Ardennes, « l'administration a pris un arrêté contre l'abus de la sonnerie des cloches qui se propageait dans toutes les communes. » En pays réuni, dans le département du Mont-Terrible, à Warstaedt, on brûle l'autel de la Patrie. La dévote Belgique se porte tout entière aux églises rouvertes : rapport d'Anvers : « L'ouverture de plusieurs églises, en vertu de l'arrêté des Consuls du 7 nivôse, paraît avoir opéré un grand bien et une satisfaction générale, mais les ministres du culte ne font aucune déclaration... L'ouverture des églises à Habroeck a occasionné quelques troubles, des rassemblements de femmes et d'enfants ont insulté le ministre constitutionnel. » De tous les points du territoire ancien ou nouveau, jour à jour, les rapports arrivent, attestant cette ferveur attisée par la persécution, cette ferveur agressive, cette volonté de la France de redevenir chrétienne.
Il était impossible que l'esprit profondément observateur de Bonaparte ne fut point frappé par l'impétuosité, la puissance et la spontanéité du mouvement. Ce mouvement, il ne l'a pas créé; il n'a nullement relevé d'autorité les autels et décrété la foi; il n'a fait que lever certaines prohibitions par trop odieuses, jeter le mot de liberté, et voici que de tous côtés les autels se relèvent d'eux-mêmes, repoussent comme par miracle. Le courant catholique existait avant lui; il existait latent et caché, cheminait sous l'amas des persécutions et des rigueurs; il a suffi de porter un coup dans ce bloc et de le désagréger, pour que la source captive s'élance au jour, jaillisse et s'épande. Cette force que Bonaparte ne se sent ni le pouvoir ni la volonté de détruire, l'idée lui viendra peu à peu de la capter, de l'utiliser, de s'en faire agent de pacification d'abord et de domination ensuite. C'est l'une des raisons maîtresses qui le porteront plus tard à restaurer officiellement le catholicisme et à l'englober dans l'État; mais le temps
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n'était pas venu où il pourrait régulariser, discipliner et accaparer toutes les forces vives de la nation.
Aussi bien, la constitution le faisait à peu près maître du gouvernement; elle ne faisait pas encore le gouvernement maître de la France. L'Etat a désormais une tête, un cerveau admirablement puissant et volontaire; pas de membres, on tout au moins des membres flasques et déprimés. Bonaparte a ses ministres, ses conseillers d'État; il n'a point ses préfets, ses sous-préfets, ses maires, ses juges, sa gendarmerie, sa police, tout cet appareil dans lequel il va bientôt prendre et redresser la France, puis la serrer à l'étouffer. Tant qu'il n'aura pas obtenu du Tribunat et du Corps législatif les lois organiques qui lui permettront de recréer un mécanisme et un personnel administratifs, il ne tiendra le pays que par une force toute d'opinion et de prestige.
L'interrègne administratif se prolonge. Il y a presque partout tentuince à l'anarchie libérale plutôt que reprise d'autorité. Les administrations locales, sûres désormais d'être remplacées ou transformées, s'abandonnent de plus en plus. On vient de voir quel était dans la question des cultes leur désarroi; il en est à peu prés de même en toutes choses. Beaucoup de ces administrations ne comprennent rien à la politique consulaire ou au fond la désapprouvent. On en voit qui restent inféodées aux partis extrêmes. Toutes adhèrent à la constitution; plusieurs ne l'acceptent que du bout des lèvres, avec des réserves intimes et parfois explicites. Le parti ultra-révolutionnaire, immobilisé et à demi rallié après Brumaire, mécontent aujourd'hui de la constitution, garde un certain nombre de ses positions. En province, il est toujours des clubs, il en est qui s'agitent. L'impopularité de ces groupes, l'horreur qu'ils inspirent, font leur faiblesse; cependant, s'ils osaient prononcer leur résistance, ils trouveraient encore dans une partie de l'administration de louches complicités.
Pour Bonaparte, le grand péril reste néanmoins à droite. Bonaparte veut organiser et dominer la Révolution ; il n'en-
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tend nullement la renier. Il veut l'apaisement et non la réao tion. Or, la tolérance qu'il accorde, dans l'intérêt de l'apaisement, aux opinions religieuses et politiques, aux observances, aux habitudes, aux fidélités traditionnelles, c'est à la fois sa force et son danger. Par elle, il va rattacher à l'ordre nouveau des millions de Français, en leur prouvant que la liberté des consciences et la sécurité des personnes peuvent coexister avec la République telle qu'il la conçoit, mais le fléchissement des lois révolutionnaires encourage d'autre part les francs réacteurs, les fauteurs d'ancien régime, restés nombreux. L'impulsion royaliste qui s'est fait sentir dans les derniers temps du Directoire ne s'est pas brusquement arrêtée ; l'élévation de Bonaparte ralentit et dévie le mouvement, elle ne l'a pas coupé net. II est positif que toute une partie des Français n'acceptait encore Bonaparte que comme un acheminement à la Restauration, comme la dernière étape vers la royauté, comme un étonnant provisoire. Les royalistes qui l'étaient seulement par préférence théorique, les paisibles, inclinaient maintenant à se rallier, à se contenter de la sécurité consulaire; les militants, hommes de foi et d'action, ne désarmaient nullement, bien qu'ils eussent consenti à une espèce de trêve; ils étaient résolus, si le Consul n'accédait promptement à leurs sommations, de manœuvrer contre lui tous les ressorts montés contre ses prédécesseurs, de lui faire guerre à mort, et ceux-là seraient très grands, parce que seuls vraiment ils tiendraient contre Bonaparte. L'opinion publique leur témoignait quelque partialité, parce qu'elle voyait en eux les plus francs adversaires du jacobinisme.
Le Consul lui-même s'en apercevait et demandait à Rœderer : « Croyez-vous qu'il n'y ait aucun retour de l'opinion pour la royauté (1). » Rœderer lui disait qu'on demandait un gouvernement fort, tel qu'on allait l'avoir, et qu'on le prendrait pour l'équivalent de la royauté sous l'étiquette républicaine, chère encore à beaucoup de Français. Quant aux masses,
(1) OEuvres de Rœderer, III, 305.
Rœderer disait vrai. La masse, dont tout le désir est d'être libérée et gouvernée, continue d'aller à Bonaparte; elle lui rient d'un mouvement qui peu à peu s'accélérera; c'est la prande vague de fond qui finira par tout entraîner, sans qu'elle paraisse encore très nettement sous les courants contraires qui se traînent ou bouillonnent à la superficie. Vu cette grande propension du peuple, il est plus difficile que jamais aux royalistes de reconquérir la France par eux-mêmes ; ils peuvent encore la troubler, prolonger et renouveler des déchirements.
Sur toute l'étendue du territoire, il n'est point de centre de population, important ou infime, où ne subsiste une minorité prête à soutenir tout effort franchement contre-révolutionnaire. En outre, des régions très vastes restent dans leur majeure partie comme détachées de la communauté française; d'autres n'y semblent tenir que par un fil, qui peut se rompre sous la poussée des éléments de désordre invétéré donnant prise à la faction de droite. Dans le temps même où Bonaparte s'érigeait premier Consul, un grand complot sur lequel nous aurons à revenir, se formait pour lui soustraire le Midi et en faire l'assise de la monarchie à restaurer (1). Dans le centre, dans le Sud-Ouest, les tronçons des anciennes révoltes cherchaient à se ressouder. Dans l'Ouest, bien que les mesures de pacification religieuse eussent coupé l'insurrection de sa base populaire et l'eussent comme déracinée, l'armée des Chouans restait sur pied, mal immobilisée par la trêve. Les chefs continuaient à négocier, mais les plus notables d'entre eux n'admettaient qu'une paix armée, une paix qui serait une trêve mieux établie, une paix qui leur laisserait la faculté de recommencer la guerre. Leurs demandes n'allaient à rien moins qu'à obtenir pour leur pays un régime spécial, à créer comme une autonomie de l'Ouest, à maintenir une France blanche dans la France tricolore.
La gravité du péril royaliste, c'est qu'il se liait intimement
(1) Voy. notamment Lbron, l'Angleterre et C émigration française, H^-'ii%
au péril extérieur. Les trames et complots s'appuient sur l'étranger; leur ressource est en lui; la prolong^ation de la guerre au dehors est leur chance réelle. Or, les victoires de Zurich et de Bergen ont desserré le cercle d'ennemis qui étreignait nos frontières; elles ne l'ont pas brisé. Il est vrai que Paul I", par dégoût de ses alliés et brusque saute de volonté, a retiré ses armées. Bonaparte vient d'écrire publiquement à l'Empereur et au roi d'Angleterre des lettres fières et habiles, où il les invite à clore l'ère de sang et à traiter de la paix. Ces lettres s'adressent moins aux souverains ennemis qu'aux Français avides de repos; elles doivent leur faire croire que le gouvernement ne rouvrira les hostilités que contraint et forcé, devant les refus de l'étranger ou ses exigences déshonorantes. En fait, la paix immédiate demeure impossible. Héritier de la tradition révolutionnaire, Bonaparte entend nous assurer la ligne du Rhin, trancher le grand problème toujours en suspens, résoudre la question des limites naturelles, en y rattachant toutes ses conséquences; il entend de plus reconquérir l'Italie, ce premier théâtre de sa gloire, sans lequel il ne restera de ses premiers exploits que le souvenir bientôt effacé et l'ombre. De son côté, l'Autriche touchant au Var, effleurant le territoire républicain, n'ira pas sans combat refluer au fond de l'Italie, retourner à Gampo- Formio. Le cabinet de Londres ne conçoit la paix qu'avec une France rentrée dans ses anciennes limites, et pour lui ce résultat se subordonne étroitement à la restauration d'une rovnuté.
Donc, il faut se battre encore, et la coalition, connaissant l'épuisement de la France, méconnaissant l'indomptable ressort de nos armées, croit le succès possible même contre Bonaparte (I) ; elle y croitd'autant plus qu'elle se sentà portée d'envahir la Provence, qu'elle garde pied chez nous par les troubles et les machinations de l'intérieur, par l'agence royaliste de Paris soldée à Londres, par les Chouans du Midi, par
(1) Lebos, 276-277. Daudet, les Émigrés et la seconde coa/Ù!0«, XIV-XVIII.
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ceux du Languedoc, par ceux de l'Ouest, et qu'elle espère enlacer le Consul d'insurrections, susciter contre lui des provinces, se servir d'une partie de la France pour combattre l'autre. Au printemps prochain, si la guerre sur les Alpes et sur le Rhin se prolonge indécise, si Bonaparte ne réussit pas tout de suite et par victoire décisive à dégager nos frontières, la contre-révolution aidée de l'étranger peut se lever derrière lui et le prendre à revers. Quelques succès qu'il obtienne d'abord à l'intérieur, la pacification des provinces insurgées ou à demi insurgées, leur réincorporation à l'unité nationale demeurera précaire tant qu'il n'aura point porté à la coalition le coup droit qui obligera les royalistes d'ajourner indétiniment leurs espérances.
Dans l'ensemble même du pays, la paix ou du moins une victoire qui la place en perspective immédiate peuvent seules fixer l'opinion et asseoir le gouvernement. Tant qu'on n'aura pas donné à la nation ce bienfait qui lui semble symboliser et consacrer tous les autres, rien ne .sera positivement acquis. La France ne tient plus au fond et même à la forme des institutions, si elle tient encore un peu à leur nom; on jugera la constitution d'après ses résultats : « si elle nous donne la paix, le peuple la trouvera admirable (1). » La question extérieure continue ainsi à dominer l'autre; c'est sur le champ de bataille que Bonaparte devra conquérir dans quelques mois son titre définitif à gouverner les Français.
En attendant, il poursuit l'œuvre de raison et de grandeur à laquelle sa volonté s'est vouée: recréer les ressorts de l'État, imposer silence aux factions, apaiser les haines, décréter la modération, opérer d'un bout à l'autre des partis le prélèvement des capacités, s'instituer le chef et le centre du ralliement national, rapprocher sous sa loi les deux moitiés discordantes d'un même peuple et faire cesser le grand schisme de France. Dans sa façon d'aborder les obstacles, il va mettre un incroyable mélange de force et d'adresse, sans qu'aucun d'eux
(1) Lettre de Le Coz. R .issEi., 328.
Te fasse dévier jamais de sa marche rectiligne. D'un pas prudent et vaillant, profondément calculé, il ira droit au but. Confiant en sa fortune, croyant à son bonheur, il ne méconnaît pas pourtant les immenses difficultés de la tâche. Il ne sait encore sous quelle forme il lui sera permis finalement de s'incorporer aux destinées de cette France qu'il entend d'abord pacifier et reconstruire. Que feront de lui les circonstances? Sera-t-il Washington? Il le laisse croire, il le croit peut-être. Les faiseurs de rapprochements historiques continuent à répéter : Cromwell. Autour de lui, des voix murmurent : Monk; son instinct répond : César. Monter plus haut, toujours plus haut, c'est la loi et la fatalité de sa nature. Cependant, pour s'élever au sommet où son ambition prendra nettement conscience d'elle-même et d'où elle pourra embrasser d'illimités espaces, six mois lui seront nécessaires; son avènement à la pleine puissance, fondée sur l'absolue possession de l'esprit public, ne sera que progressif, et il faudra Marengo pour compléter Brumaire.
DOCUMENTS RELATIPS AU RENVOI DE BERNADOTTK
Procès-verbaux du Directoire. Séance du 2% fructidor an VU.
La séance est ouverte par la lecture de la correspondance.
Le Directoire délibère sur la démission que le citoyen Bemadotte, ministre de la guerre, lui a plusieurs fois offerte. Il l'accepte et nomme, pour remplacer le citoyen Bemadotte, le citoyen Dubois- Crancé, général de division. Il écrit au nouveau ministre par télégraphe pour lui donner avis de cette nomination et l'inviter à se rendre de suite à son poste. Il arrête que Vintérim du ministère sera rempli par le citoyen Milet-Mureau, ex-ministre. Il prévient de ces dispositions les citoyens Bemadotte et Milet-Mureau, et ordonne à ce dernier d'aller prendre le portefeuille de suite. (Archives nationales, AF, III, 16.)
[La pièce est signée des cinq Directeurs, ce qui contredit l'eissertion d'après laquelle la décision aurait été prise à l'insu et sans nulle participation de Gohier. (Mémoires de Gohier^ 1, 138-139, 142-144.)]
Lettre à Bemadotte, 2.S fructidor (l).
Le Directoire exécutif, d'après le vœu que vous lui avez souvent manifesté de reprendre votre activité aux armées, vient de vous remplacer au ministère de la guerre. Il charge (Sieyès avait d'abord écrit le ministre — sans doute le ministre de la justice Cambacérès) le général de division Milet-Mureau du portefeuille de la guerre par
(1) La minute, écrite de la main de Sieyèt, est marquée de ratures et de surcharges, car la rédaction était délicate à établir.
intérim. Vous voudrez bien lui en faire la remise. Le Directoire vous recevra avec plaisir pendant le séjour que vous ferez à Paris, pour conférer sur tous les objets relatifs au commandement qu il vous destine. {Signée des cinq Directeurs.)
Lettre à Dubois-Crancé, 28 fructidor.
(Envoyée par le télégrapbe.)
Le Directoire exécutif, citoyen général, vient de vous nommer ministre de la guerre. Partez sur-le-champ et donnez avis de votre départ par le télégraphe.
[La pièce n'est pas signée de Sieyès; elle porte les quatre autres signatures.]
Lettre à Milet-Mureau, 2S fructidor.
Le Directoire exécutif, citoyen général, vient de se rendre au vœu que lui a manifesté plusieurs fois le général Bernadette de quitter le ministère de la guerre pour reprendre un commandement. Il a en conséquence nommé un nouveau ministre. Le Directoire en même temps vous a choisi comme ex-ministre pour tenir le portefeuille par intérim. Vous voudrez bien vous rendre de suite, à cet effet, à la maison de la guerre. Le citoyen Bernadotte est prévenu. (Archives nationales, AF, III, 627.) {Signée des cinq Directeurs.)
ÉTAT DE SERVICES DE JUBÉ, COMMANDANT AU 18 BRUMAIRE LA GARDE DU DIRECTOIRE, ET DE BLANCHARD, COMMANDANT LA GARDE DES CONSEILS.
Archives de la guerre.
Jubé (Augustin), né à Valpetit (Seine-et-Oise) le 12 mai 1765, avait été avant la Révolution commis dans l'administration de la marine au port de Cherbourg. En 1793, devenu chef de la légion des gardes nationales de Cherbourg, il fut chargé de la surveillance du service des ports et batteries des côtes de la Manche. Le 31 août 1796, il est nommé chef d'état-major de la 3' subdivision de l'armée des côtes de l'Océan; dès le 12 octobre, il passe comme adjudant-général et com-
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mandant en second à la garde du Directoire, où il fait ensuite fonctions de commandant en chef. Après le 18 brumaire, il est nommé pour un instant chef détat-major de la garde des Consuls, mais là s'arrête sacarrière pseudo-militaire. Onen fit successivementun tribun, un préfet, un inspecteur général des haras, un historiographe du dépôt général de la guerre. Très protégé par Barras avant le 18 brumaire, il se fit non moins protéger par le duc de Berry sous la Restauration, qui le nomma maréchal de camp. Il s'appelait alors le baron de La Pérelle. Il mourut en 1824. Son frère était beau-frère de Lacépéde.
Blanchard (Antoine-Joseph), né à Saint-Aubin (Nord) le 3 février l"51, fut dabord garde à la compagnie de Connétablie. Pendant la Révolution, capitaine d'infanterie, il fit campagne jusqu'en 1795 à l'armée du Rhin, et le 27 fructidor an III passa dams les grenadiers de la représentation nationale, où il était chef de bataillon et commandant en second lors du 18 fructidor. Après cette journée, où il avait fortement contribué à la défection des gardes, il fut appelé aux fonctions de commandant en chef à la place de Ramel arrêté et déporté. Après le 18 brumaire, il fut nommé commandant en second de la garde des Consuls, puis colonel de gendarmerie. En cette qualité, il est noté « comme ayant protégé avec opiniâtreté des officiers contre lesquels il existait des accusations graves pour délit de conscription » . Retraité le 21 février 1814, il avait demandé une retraite de général de brigade; il fondait cette demande « sur ses anciens services, son ancienneté dans le grade de colonel et sur son dévouement à la personne de Sa Majesté, dont il a donné la preuve dans la journée du 18 brumaire, époque à laquelle il commandait en chef le corps des grenadiers près la représentation nationale». Sa demande ne fut pas admise, à raison s£ms doute des faits relevés à sa charge. Il mourut en 1824.
PoNSARD, qui commandait les 18 et 19 brumaire le bataillon des grenadiers des Cinq-Cents, avait été caporal aux gardes françaises et fourrier à la Prévôté de l'Hôtel. Il n'avait fait campagne que dans rOuest. Après avoir joué un rôle actif dans le coup d'État, il fut nommé chef de brigade et ensuite chef de la 1" légion de gendarmerie, fait baron, et en 1813 retraité comme général de brigade.