AVANT-PROPOS
ainsi se crée une ambiance de faits et d'idées favorable à leur éclosion. S'il est vraisemblable qu'en 1799 rien n'eût pu se faire sans Bonaparte, parce qu'il était alors le seul homme dont le génie fût adéquat aux circonstances, son génie et sa volonté ne firent pas toutj il se trouva le terrain admirablement préparé.
L'ordre ancien avait péri; l'ordre nouveau n'anivait pas à se fonder. Le Directoire avait hérité à l'intérieur de tout le passif de la Révolution; entouré de difficultés immenses, il n'en surmonta durablement aucune. Sa tâche était lourde, mais il fut déplorablement inférieur à sa tâche. 11 ne sut rien réparer et rien établir; il ne donna aux Français ni l'ordre ni la liberté.
La faute en fut aux institutions, aux hommes et aux circonstances. La constitution de l'an III, œuvre à la fois de principes et de circonstance, avait eu pour but d'organiser la Révolution et la République. Conçue sous l'inspiration de faux principes, elle mit partout le conflit et ne créa nulle part l'autorité. Le régime établi par elle se disait représentatif, sans être ce que nous nommons aujourd'hui parlementaire. Un corps électoral censitaire, délégué par la masse citoyenne, nommait les deux Conseils et les renouvelait tous les ans par tiers. Les Conseils exerçaient le pouvoir législatif dans sa plénitude, les Cinq-Cents votant d'abord la loi et les Anciens la sanctionnant. Les Conseils élisaient en outre le Directoire exécutif, composé de cinq membres, et le renouvelaient tous les ans par cinquième. Dans l'ordre exécutif, le Directoire était à la fois souverain et renfermé ; il choisissait librement les ministres qui ne foi-maient pas un conseil et ne dépendaient point des assemblées, mais il n'avait ni l'initiative des lois ni le droit de dissolution. L'Exécutif et le Législatif se trouvant dépourvus de prise légale l'un sur l'autre, aucun arbitre u'existaut pour les départager, tout conflit
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entre eux les acculait à la violence. En réalité, par la façon dont le régime fut d'abord aménagé au profit exclusif des révolutionnaires, par la façon dont la constitution fut ensuite viciée, torturée, faussée, le gouvernement du Directoire et des Conseils, pendant la majeure partie de son existence, ne fut pas autre chose que la tyrannie posthume de la Convention.
On doit attribuer ce mal pour une forte part aux révolutionnaires, à leur incapacité gouvernementale, à la violence sectaire de leurs passions, à l'ignominie foncière d'une grande quantité d'entre eux. Il faut l'imputer aussi à la persistance de la guerre étrangère et de la guerre civile, l'une nourrie par lautre. Le Directoire ne se trouva jamais en face d'une opposition purement légale, constitutionnelle et ne remettant pas en question la forme du gouvernement; il s'y mêla toujours des machinations subversives. Parmi ceux que la Révolution avait dépouillés de leurs privilèges et de leurs biens, parmi ceux qu'elle avait meurtris, persécutés, torturés, désespérés, beaucoup ne renonçaient pas à rentrer violemment en possession de la France. Ligués avec l'étranger, ils provoquaient des invasions et des descentes, fomentaient des complots, troublaient les villes, agitaient les campagnes, maintenaient l'Ouest en feu, inondaient le Midi de bandes assassines. Il y avait simultanément terreur rouge et terreur blanche. Ainsi voyait-on se prolonger, sous un régime soi-disant constitutionnel, les maux de l'état révolutionnaire. Disputée à main armée entre deux peuples issus d'une même race, entre partisans et adversaires mihtants de la Révolution, la France, malgré le luxe dévergondé qui avait surgi dans sa capitale, restait un solde bataille, un champ de désolation, un sanglant chaos.
Sous le conflit perpétué des factions, la masse de la nation gisait inerte, morte aux grands enthousiasmes,