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LES DÉPARTEMENTS

En province. Faction gouvernante et administrante des Consuls provisoires se réduisit également à peu de chose. A lire le registre de leurs délibérations et de leurs arrêtés, on ne trouve guère que mesures individuelles ou rudimentaires. Ils se sont décidés à révoquer quelques fonctionnaires, ceux qui ont fait acte d'hostilité ouverte au coup d'Etat, ceux contre lesquels réclame trop violemment l'indignation publique. A plusieurs reprises, nous relevons des destitutions ainsi motivées : honunes « mal famés et ennemis de tout ordre social », — « partisans de l'anarchie », — « prévenus de concussion et d'exaction », — « prévenus de faux », — « ayant prévariqué dans l'exercice de leurs fonctions ».

Ecarter de tels hommes, c'était faire œuvre d'assainissement et de réparation, supprimer quelques tyrannies locales. Mais aucune des haineuses lois de Fructidor ne fut franchement abrogée ; on se bornait à les adoucir un peu dans l'exécution.

Matériellement, la France tombait en ruines. L'argent manquait. Les centimes additionnels aux contributions de l'an VII, établis en remplacement de l'impôt progressif, ne procuraient que des ressources lentes et successives. Il était impossible de percevoir un sou sur les contributions de

Tannée courante, les administrations locales n'ayant pas encore réussi à dresser un seul rôle. L'arriéré sur les années antérieures se levait très péniblement ; une forte partie en était saisie au passage par les fournisseurs délégataires.

Bonaparte se voyait réduit à faire littéralement argent de tout. Le général Marmont dit dans ses Mémoires qu'on l'envoya négocier un emprunt en Hollande, en l'autorisant à offrir en nantissement des traites de coupes de bois et même à mettre en gage le Régent ; malgré ce brocantage, l'opération ne réussit point. Bonaparte se fit autoriser à vendre des terrains et maisons de rapport sises à Paris et appartenant à l'Etat ; il songea même à une nouvelle émission de papier-monnaie, gagé sur les biens nationaux ; c'eût été recommencer l'expérience désastreuse des assignats. La commission des Anciens arrêta fort sagement au passage ce malencontreux projet. Les mesures prises pour activer le payement des sommes restant dues sur la vente des biens nationaux, pour obtenir l'acquit des innombrables débets restés à la charge des comptables, paraissent avoir grossi à peine les maigres ressources dont vécut le Consulat provisoire. > Ce qui manquait non moins que l'argent, c'étaient les hommes, un personnel dévoué, vigilant et probe. Les Consuls devaient se servir presque partout de l'administration directoriale, et celle-ci succombait sous le poids de l'animadversion publique. De plus, elle répugnait maintenant à toute besogne, se sentant moins que jamais assurée du lendemain.

Il est vrai que cette défaillance des autorités

locales produisait parfois d'heureux résultats. Si les agents de la République ne faisaient rien de bon et d'utile, ils ne faisaient plus autant de mal. Ils n'administraient pas, mais tyrannisaient un peu moins. Des régions entières, la Belgique surtout, en éprouvèrent un soulagement, et la population, presque abandonnée à elle-même, commença de rentrer dans le calme.

Les vingt-quatre légats des Consuls s'acheminaient assez péniblement vers les chefs -lieux des divisions militaires. Fallait-il compter sur eux pour remonter la machine, pour la faire fonctionner dans le sens de l'ordre et de la paix ? Chacun d'eux, arrivé au point central de sa circonscription, tâcha de s'orienter et commença ses tournées. Autant qu'on en peut juger par les rares documents qui témoignent de leurs opérations, ils ne surent y mettre unité et méthode. A mesure qu'ils parcouraient un département ou visitaient une ville, tombés dans le tumulte des passions locales, ils n'arrivaient pas à s'y reconnaître ; assaillis de doléances et de récriminations en sens contraire, ils ne savaient à qui entendre. Plusieurs d'entre eux cédèrent au cri de la population, qui s'élevait contre des fonctionnaires chargés d'un ignoble passé. Comme ils avaient pouvoir de prononcer des révocations, ils firent des hécatombes. Les « frères et amis » de l'endroit se plaignaient à Paris et affirmaient que la République était perdue, puisqu'on écartait ses meilleurs amis. A Bordeaux, le délégué fit table rase et institua de nouvelles autorités ; on prétendit qu'à Evreux le délégué avait trop écouté les réclamations contre-révolution*

naires et s'était jeté à droite ; un démenti fut inséré dans les journaux. Ailleurs, les délégués laissaient toutes choses en l'état, se bornant à lancer des proclamations, à tenir des assemblées de citoyens, à commenter les paroles consulaires, à parler d'or, c'est-à-dire de paix à l'extérieur et au dedans ; ils servaient de leur mieux la cause de la concorde, mais ne donnaient pas l'impression de l'autorité.

La sécurité matérielle ne faisait point de progrès. Dans la majorité des départements, l'Ouest restant à part, c'est toujours même spectacle : les villes assez calmes ; dans les campagnes, des bouillonnements épars, des vengeances, des assassinats, des mutineries de paysans contre la levée de l'impôt et la levée des hommes ; les bataillons auxiliaires fondant par la désertion ; des malfaiteurs de profession et des malfaiteurs d'occasion rôdant sous bois, rôdant autour des lieux habités, désolant le pays à la façon des routiers du moyen âge.

Dans le Midi, une cause particulière de désordre provenait du contact avec l'armée d'Italie, qui déversait continuellement sur le pays une populace de déserteurs, prêts à s'unir aux bandes de pillards et de révoltés. Cette malheureuse armée, vaincue, refoulée, établie sous Championnet mipartie dans l'Apennin, mi-partie sur le rebord oriental des Alpes françaises, chargée de couvrir Gênes et la Ligurie, Nice, le Var et les Alpes-Maritimes, tombait littéralement en dissolution. L'état matériel des troupes était affreux ; pour cantonnements, des sites âpres ou des villes ruinées ;

devant elles, les Autrichiens harcelant nos avantpostes, derrière elles, autour d'elles, partout, des barhets et des partisans embusqués ; le froid, la neige, et point de pain pour se soutenir ; pour comble de misère, une maladie qui ressemblait à la peste ravageait le littoral. Dans cette armée se jugeant délaissée, ulcérée de corps et d'âme, il n'y avait point unanimité en faveur du coup d'Etat, à peine adhésion, nul enthousiasme.

Certains corps approuvaient, parce que tout changement leur donnait de l'espoir, mais ils eussent bien mieux aimé que Bonaparte, au lieu d'imprimer à l'Etat une nouvelle secousse, fût venu ressusciter sa vieille armée d'Italie.

D'autres corps prirent une attitude presque ouvertement séditieuse. Près de Gênes, la 3^ demibrigade montra de telles dispositions que le colonel Mouton, malgré les ordres formels de Champion net, n'osa lui demander le serment exigé par les Consuls. « De l'avis de tous les chefs, les soldats se seraient refusés à le prêter. » Trois demi-brigades de la garnison de Gênes, les 3^, 17e et 55®, crièrent leur intention de rentrer en France, emportant leurs drapeaux ; comme les officiers leur rappelaient ce qu'elles devaient à leur glorieux passé : « Nous étions alors des patriotes, répondaient les' hommes ; aujourd'hui, nous sommes des soldats français qui ne veulent pas rester sans vêtements ni chaussures, ni mourir de faim loin de la patrie. » — « Soit, leur répliqua le général Saint -Cyr, partez avec vos drapeaux; je reste avec vos officiers. » Cette voix calme parut celle même de l'honneur, et il n'est pas de soldats français pour y résister

longtemps ; les trois demi-brigades s*apaisèrent. Mais les divisions Lemoine et Victor désertaient en corps, refluaient tumultueusement vers la frontière, encouragées par le mauvais vouloir des chefs, par l'indiscipline et l'hostilité de leurs propos.

Les autres armées n'étaient pas totalement acquises. Celle d'Helvétie, la grande victorieuse, avait cessé de former une unité distincte, depuis qu'il n'existait plus devaint elle d'ennemi debout ; ses principaux éléments s'amalgamaient avec les débris de nos armées du Danube et du Rhin. Maintenant, depuis Constance jusqu'à Strasbourg, en face des Autrichiens de Bavière et de Souabe, une ligne de troupes se formait le long du Rhin, destinée à se mouvoir sous une seule main, et ce vaste commandement, le plus tentant pour un militaire français, fut confié à Moreau, qui reçut ordre d'en prendre possession le 25 frimaire. Cette nouvelle et grande armée du Rhin, composée dans son fond des mêmes éléments que l'ancienne, comptait les plus nobles troupes de la France ; eUe était énergiquement révolutionnaire, beaucoup moins dévouée à Bonaparte qu'à la Liberté. Un grand nombre d'officiers et d'hommes n'y séparaient pas le devoir militaire du devoir civique. A raison même de ses vertus et de ses passions, cette armée n'était pas aisément maniable ; de plus, malgré son stoïcisme, la misère et les privations la faisaient crier de souffrance. Moreau lui-même, mécontent du rôle subalterne et presque humiliant qu'il s'était laissé donner en Brumaire, se prêtait avec quelque hauteur et un peu de mauvaise grâce aux cajoleries de Bonaparte.

L'armée de Batavie, cantonnée en territoire allié, moins mal pourvue que les autres, fière de ses succès, se montrait ombrageuse. Officiers et soldats admettaient que Bonaparte fût constitutionnellement investi de la puissance executive ; ils n'entendaient point que la France et l'armée eussent un maître. Pas de dictature, c'était leur vœu très prononcé ; sans se rendre bien compte de la chose, ils avaient horreur du mot. Le général Marmont, se trouvant en Hollande quand s'établit la constitution nouvelle, recueillit un trait caractéristique. Le vieux divisionnaire Macors, commandant de l'artillerie, l'entretint non sans inquiétude « des changements survenus et de la révolution du i8 brumaire ». Il finit par lui dire : « Imaginez- vous, général, qu'on avait fait courir le bruit que le général Bonaparte avait été nommé dictateur. A cette nouvelle, tout le monde avait été au désespoir ; il n'en eût pas fallu davantage pour causer un soulèvement. Mais enfin le télégraphe vint à notre secours ; il nous fit connaître que le général Bonaparte était premier Consul, et nous respirâmes à l'aise. »

Indépendamment de nos années et en face d'elles, toute une partie de la France restait hors de France. C'était d'abord la classe émigrée, cette population de nobles fuyant et se rapprochant à mesure qu'avançaient ou que reculaient nos armées, éparse en Allemagne, en Italie, en Autriche, en Russie et en Angleterre, chassée par les souffles divers de la tempête. Ils traînaient à l'aventure, ces milliers d'émigrés, leur vie d'expédients ou d'intrigues, leur bravoure inutile et leur M-

volité ; ils reniaient la France et l'adoraient quand même, et quoi de plus français au fond que ces âmes légères ! Chez ces malheureux, ce qui domine maintenant, c'est la lassitude de l'exil, le dégoût et la nausée du pain quêté à l'étranger. Qu'on leur entre-bâille la porte, Ùs se presseront pour rentrer, ne demandant qu'un coin de terre française pour appuyer leur tête, pour reposer leurs membres endoloris par la longueur du chemin. En attendant, ils vivaient de conjectures, ne sachant qu'espérer et que croire ; à propos de l'événement de Brumaire, les augures les plus contradictoires, des horoscopes fous avaient cours.

Beaucoup d'émigrés n'y voyaient qu'un nouvel accident de la Révolution, qui s'en allait de secousse en secousse vers la catastrophe finale ; pour ceux-là, Bonaparte était toujours l'homme de Vendémiaire, un terroriste plus intelligent que les autres, qui s'en irait rejoindre ses devanciers dans la fosse commune où gisaient pêle-mêle les débris des gouvernements révolutionnaires. D'autres émigrés s'imaginaient que Bonaparte, sentant l'impossibilité de se soutenir, cherchait un roi à qui faire présent de la France ; leur crainte était seulement que son choix s'égarât en dehors de la branche légitime. Mais un grand nombre de fidèles, hantés par la folie des rapprochements historiques, affirmaient sans hésiter que Monk allait revivre en Bonaparte ; ils annonçaient chaque jour pour le lendemain la restauration.

Sans frayer avec les émigrés, d'autres proscrits erraient toujours en dehors des frontières ; c'étaient les hommes de bonne foi qui avaient mis

en train la Révolution et qu'elle avait dépassés les uns après les autres, qu'elle avait piétines et durement rejetés : les ex-constituants du genre de Malouet et de son école, ceux qui n'avaient jamais voulu aller au delà d'une royauté à l'anglaise et du système des deux chambres ; La Fayette, les Lameth et leurs amis, proscrits lors du lo août, après avoir cru trouver dans la constitution de 1791 le terme définitif de la Révolution et la liberté intégrale ; les fructidorisés enfin, frappés en 1797 pour avoir voulu modérer la République ou n'en faire qu'im régime de transition. La plupart de ces groupes s'incorporeraient bientôt au gouvernement consulaire ; ils différaient encore d'avis et de tendances. Les fructidorisés attendaient leur rappel, mais trouvaient que cet acte de justice tardait à venir. La Fayette et ses pareils, partageant les illusions de Mme de Staël, se montraient ravis ; ils se figuraient que Bonaparte avait vaincu pour eux, que les baïonnettes avaient rouvert le chemin aux principes, et que dans l'aprèsmidi du 19 brumaire, au milieu de la bagarre de Saint-Cloud, la liberté proscrite était rentrée par effraction.

On a vu que La Fayette aspirait impatiemment à rentrer en France. A la première nouvelle des événements, il n'y tint plus, passa la frontière et poussa droit à Paris. Il s'étonna d'y trouver d'abord un accueil méfiant et presque sévère, la recommandation de se révéler le moins possible. Bonaparte craignait-il que cette vieille popularité ne nuisît à sa jeune gloire ? Il est à [croire surtout que le Consul, désirant rappeler les près-

crits, n'admettait point qu'ils rentrassent d'euxmêmes et par rupture de ban ; ces démarches intempestives le gêneraient dans sa politique de temporisation à l'égard des proscripteurs et l'obligeraient, comme il le disait lui-même, « à serrer le vent. » Pour les révolutionnaires authentiques qui formaient toujours l'escorte consulaire, La Fayette était trop libéral et pas assez républicain.

A se reporter dans l'intérieur et à considérer l'état des partis, on doit constater que le Consulat provisoire, par sa précaution de rester à gauche, réussissait à se rallier la grande majorité des républicains. Les sages du parti et les assagis, les républicains restés ou redevenus hommes d'ordre, les modérés de gauche, avaient lieu de se réjouir ; c'était en leur nom et en se plaçant sur le terrain de leurs intérêts que Bonaparte avait agi. A la vérité tous les gens de cette espèce, en province autant qu'à Paris, n'étaient pas uniquement d'âpres conservateurs de leur situation et de leurs biens. Il y avait parmi eux des esprits désintéressés et sincères, désireux de concilier avec l'ordre la liberté, le système représentatit, le progrès philosophique. Ceux-là, dégoûtés du Directoire et de ses hontes, appelant une réforme, s'étaient d'abord offusqués du procédé réformateur et avaient trouvé qu'à Saint-Cloud le sabre s'était par trop mis en évidence. Cependant, les députés de leur parti, leurs représentants naturels, avaient participé ou adhéré à l'acte péremptoire, et quelques-uns de ces députés croyaient devoir aujourd'hui des explications à leurs commettants ;

ils envoyaient dans les départements des lettres publiques, des manifestes, où ils faisaient l'apologie du coup d'Etat et se justifiaient d'y avoir concouru.

Non, disaient-ils, Bonaparte ne sera pas un tyran ; son passé, sa pure gloire, son excellent entourage, répondent de lui ; il ne s'est affranchi de formes pseudo-légales que pour créer une légalité véritable, définitive, à la place d'institutions qui se sont détruites d'elles-mêmes. Et comme depuis Brumaire le gouvernement se recommandait de promesses et de pratiques libérales, comme rien ne ressemblait moins en somme au triomphe net et brutal du principe d'autorité que ce] lendemain de coup d'Etat, comme d'ailleurs personne, par ce temps d'universelle lassitude, n'était fort exigeant en fait de garanties, il n'en fallait pas davantage pour rassurer en province l'opinion républicaine modérée et le nationalisme bourgeois.

C'était contre l'autre moitié du parti républicain, contre les Jacobins et démagogues, que le coup de force s'était accompli ; mais Bonaparte, au lendemain de sa victoire, avait déclaré qu'il n'y avait point de vaincus, qu'il n'en voulait pas connaître. Aux députés exclus, aux Jacobins qui « manifestaient le moindre repentir », il accordait très volontiers des compensations, des emplois profitables et obscurs ; il laissait rentrer par cette porte basse ceux qu'il avait jetés par les fenêtres. Cette façon de les amnistier avait de quoi calmer l'irritation, panser la plaie d'hier, et l'épée de Bonaparte prenait un air de ressemblance avec la lance d'Achille, douée du merveil-

leux pouvoir de guérir les blessures qu'elle avait faites.

Comme parti, les Jacobins se rendaient compte que leur régne était fini, mais s'apercevant que le Consulat s'obstinait moins contre leurs personnes que ne l'avait parfois fait le Directoire, ils espérc^ient que la culbute de Saint-Cloud les laisserait individuellement retomber sur leurs pieds. Contenus à la fois et ménagés, se voyant en face d'un homme qui traiterait militairement toute tentative de résistance et qui d'autre part n'excluait personne, ils ne lui tenaient pas rigueur. Sans doute, les fonctionnaires révoqués, certains clubs de province, les membres des affiliations babouvistes hurlaient en sourdine. La masse des cupides ne demandait qu'à se précipiter sous le joug, pourvu qu'on ne le rendît pas tout de suite trop apparent et rigide. Il y avait ainsi, au profit du Consulat naissant, comme une concentration de républicains très différents qui acceptaient le fait accompli dans ses conséquences premières.

Les royalistes, par contre, se sentaient déçus par leur impatience réactionnaire. Les sévérités surtout verbales exercées contre eux, le soin pris par les Consuls de maintenir en principe les lois révolutionnaires et de déclarer ce bloc intangible, leur ôtaient l'impression d'un changement très appréciable ; ils disaient tristement : « C'est encore la république de la Révolution et non une république nationale. f> La plupart continuaient cependant d'espérer ; ils jugeaient que le pouvoir nouveau, né d'un mouvement antijacobin, finirait tôt ou tard par céder à l'impulsion de ses

origines, et que, malgré tout, la réaction était en marche . Pour le moment, ils restaient en observation devant Bonaparte, devant la grande énigme ; que fallait-il penser de cet être extraordinaire et hybride ? Un correspondant de Condé le décomposait ainsi : « Un tiers de philosophe, un tiers de Jacobin, un tiers d'aristocrate. » Il ajoutait : « Pas un atome de royaliste », et il pensait cependant que l'usurpation préparerait le retour du souverain légitime en rendant aux Français l'habitude d'obéir à un maître. D'autres s'imaginaient que Bonaparte cachait son jeu, s'acheminait vers une restauration par voies obliques et détournées. Chacun faisait sur lui son roman. Ce doute universel sur ses intentions le servait, en laissant subsister les espoirs les plus opposés.

En dehors des royalistes francs, il y avait ce que nous nommons aujourd'hui les simples conservateurs, les modérés de droite, rattachés au passé par leur origine et leurs mœurs, mais ne répudiant pas l'œuvre entière de la Révolution, assez libéraux, peu républicains, disposés néanmoins à se contenter de tout gouvernement qui replacerait la société sur ses véritables bases. Ceux-là, après un premier moment d'épanouissement et de détente, suspendaient leur jugement. Ils discutaient entre eux, supputaient les chances futures. M. de Barante, futur préfet du premier Consul, écrivait d'Auvergne à son fils :

« Dans notre révolution, il a toujours suffi de chasser ceux qui étaient en place pour bien mériter de tout le monde au moins pendant quinze jours. La grande affaire est de se conserver, de,

dénouer le drame avec gloire et profit pour soi et à la satisfaction de tous. Le problème est encore à résoudre, et je souhaite que B..., entouré de métaphysiciens politiques et de savants de ITnstitut, nous en donne la solution tant désirée et si longtemps attendue. Je ne l'ai jamais autant espéré que d'autres que je sais, soit parce que j'ai mesuré les difficultés, soit parce que je n'estimais l'homme tout à fait à si haut prix que ses enthousiastes admirateurs... »

A la fin de sa « furieuse tirade » cependant, il reconnaît qu'on a écarté au moins « des bêtes bien venimeuses ».

L'adhésion venait surtout d'en bas ; elle venait des couches profondes de la population et allait à Bonaparte personnellement, sans se préoccuper de ses collègues et de ses entours. Son parti à lui, parti en formation, c'est toute la France dégoûtée de politique et aspirant à n'en plus faire, la France des laborieux et des simples, l'innombrable masse des petits propriétaires, les gens de demi-bourgeoisie, les gens d'industrie et de culture, le vrai peuple qu'il ne faut confondre ni avec la tourbe jacobine ni avec la démagogie de droite. La force de Bonaparte, ce sera de devenir l'opinion de ceux qui n'en ont pas ou qui n'en ont plus. Ces gens de travail et de paix n'ont encore obtenu de lui aucune satisfaction bien positive; ils l'aiment néanmoins, parce qu'il aiment en lui leur espoir ; ils lui sont reconnaissants de ce qu'ils en attendent ; à défaut de réels moyens d'action, sa colossale réputation le soutient et inspire quelque confiance dans les œuvres futures.

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Confiance fragile encore, confiance craintive, car on a été trop souvent dupé par des apparences de salut pour ne pas redouter de nouvelles déconvenues ! Aussi ne voit-on rien du débordement d'enthousiasme qui suivra les grandes réalisations, et ce n'est plus le délire d'espérance qui avait accueilli le début de la Révolution et ses premiers prestiges. Un sentiment de rassurance renaît cependant, parce qu'un point de lumière brille du côté de Paris et qu'il est de partout visible ; dans la nuit de misère où la France reste plongée, des millions de regards se tournent vers le phare d'espérance qui se lève au centre.

A l'Ouest, rhorizon s'éclaircissait. C'est pendant les jours immédiatement antérieurs à Brumaire que la révolte royaliste avait battu son plein. Il est nécessaire de revenir sur cette crise pour montrer quelle situation les Consuls provisoires avaient trouvée devant eux, quelle part revient à leurs prédécesseurs et à eux-mêmes dans l'œuvre d'apaisement.

Lorsque la révolte organisée eut éclaté, les républicains connurent dans l'Ouest des revers qu'ils n'avaient pas essuyés depuis la grande guerre de Vendée. Au lieu de simples bandes multipliées et renforcées, maîtrisant les campagnes, on vit surgir de grosses masses qui se ruaient sur les villes^

moins pour s'y établir à demeure que pour s'y ravitailler en munitions et en armes, pour répandre la panique et tout désorganiser. Au centre du Maine, Bourmont fut le premier sur pied avec son monde. Pendant la nuit du 22 au 23 vendémiaire, la fusillade éclate dans les rues du Mans ; trois colonnes de Chouans ont forcé les portes et se jettent à plein dans la ville ; ils envahissent la maison commune, les casernes, l'arsenal, prenant les canons, enlevant ou brisant les armes, bouleversant les papiers, délivrant les détenus. Les soldats de la garnison, surpris, tiraillent au hasard ; fusillés dans les rues, fusillés par les fenêtres, ils ne peuvent que se faire jour, sauver le drapeau et sortir de la ville, laissant derrière eux le général Simon blessé à mort. Bourmont eut trois jours le Mans à sa merci et y passa la revue de son armée. Dans la région de la basse Loire, Châtillon et ses honmies faisaient irruption. Le 27 vendémiaire, par une nuit sans lune et un épais brouillard, ils se lancent dans Nantes et se poussent jusqu'aux places centrales, s'entraînant les uns les autres, criant : « Vive le Roi ! Rendez-vous ! Rendezvous ! En avant les gars, en avant !... » Les soldats républicains, les fonctionnaires, les bourgeois éveillés par le tumulte et sortant éperdument, se mêlent à la lueur des coups de feu. Avant le jour, les Chouans se tirèrent de la bagarre et sortirent de la ville, n'ayant fait que commettre des dégâts et délivrer quelques prisonniers. Mais leur coup d'audace retentit au loin ; tout le pa57s entre la basse Loire et la Vilaine leur appartint désormais. Plus haut sur la Vilaine, autour de Fougères,

48o L*AVÈNEMENT DE BONAPARTE

La Prévalaye ranimait un grand foyer d'insurrection, sans réussir à soutenir le mouvement sur le Mans et Nantes par l'attaque de Rennes.

Dans le Morbihan, Cadoudal et ses divisions préparées de longue main opéraient. La tactique nouvelle de ces Chouans était la même qu'ailleurs : foncer en masse. Ils tentèrent l'attaque de Vannes et la manquèrent ; un millier d'entre eux se rabattit sur Saint-Brieuc et y domina toute une nuit. Plus loin, Dinan, Saint-Servan, Saint-Malo tremblaient, se resserraient dans leurs murs. Redon capitula devant un corps de Chouans ; la Roche-Sauveur, Nozay, Bain, Locminé, furent forcés et momentanément occupés ; les cantonnements, les postes républicains se voyaient noyés dans un flot d'insurgés.

Aux deux extrémités de la ligne des hostilités, en Vendée et en Normandie, les armes de la République étaient un peu moins malheureuses. En Vendée, Autichamp commandait au nom du Roi à six ou huit mille hommes ; s'apercevant ^qu'en ces districts le mouvement était tout de surface, ne retrouvant plus l'enthousiasme d'autrefois, il se battait surtout par obéissance ; le ii brumaire, un gros d'insurgés fut mis en déroute par Travot au combat de Saint-Aubin-du-Cormier. Le bas Poitou fourmillait cependant de bandes qui se reliaient aux corps du Maine, de l'Anjou et de la Bretagne. En Normandie, Frotté débarqué près de Bayeux avait fait une convocation générale et passé la revue de ses hommes immédiatement disponibles, mais il ne guerroyait encore que par détachements. L'un de ces groupes écliouait

devant Vire, d'autres menaçaient Mortain, Villedieu, Avranches, Falaise; Alençon et le département de rOme restaient à découvert, la Manche entamée, le Calvados sourdement miné.

Le caractère de cette vaste prise d'armes, ce qui la différencie des précédentes, c'est un effort des chefs pour organiser leurs troupes, pour faire une guerre réglée. La chouannerie est autre chose maintenant qu'au temps de la Convention et de Hoche ; au lieu d'un pullulement de paysans en armes, agissant sous des chefs a^nonymes, grossiers et incultes comme eux, c'est une guerre de gentilshommes, d'émigrés rentrés, menant au combat des formations d'enrôlés ; comme telle, elle présente plus d'aspect et moins de fonds. Sur presque toute rétendue de la zone insurgée, on voit des réquisitions et des levées régulières, quelques tentatives pour empêcher les excès par trop odieux, le maintien des autorités campagnardes sous la condition d'obéir aveuglément, la perception de l'impôt royal et de la dîme, un vaste réseau d'espionnage enlaçant le pays ; çà et là, des étatsmajors à panaches blancs et à croix de Saint-Louis, des troupes se déployant en ligne, des corps en uniforme, avec fifres et tambours, avec un peu de cavalerie.

Ce n'est pas que les armées catholiques-royalistes soient continuellement sur pied et en action ; s'il y a des rassemblements permanents, la plupart se forment et se dissolvent selon les circonstances, d'après un ordre méthodique. Par un système de mobilisations instantanées, chacun des principaux chefs se trouvait disposer au mo-

ment voulu d'une véritable armée, réunie en vue d'une opération spéciale ; c'est ainsi qu'ils avaient pu s'attaquer aux villes et frapper de grands coups.

Malgré la puissance d'élan dont ils venaient de faire preuve, ces chefs sentaient qu'ils avaient mal choisi leur moment; les affaires de la République s'étant brillamment rétablies au dehors, la révolte auxiliaire de la coalition restait hasardée et en l'air. Après Zurich et Bergen, quand un souffle de modération et un désir d'apaisement avaient traversé à Paris les milieux politiques, le Directoire avait nommé dans l'Ouest un nouveau général en chef, auquel Sieyès avait glissé à demi mot l'autorisation de négocier ; ce général était Hédouville, officier de l'ancienne armée, très conciliant, trop conciliant peut-être, gardant au fond pour les gentilshommes insurgés des sympathies d'homme de leur monde. Il avait reçu des instructions officielles rigoureuses et en même temps des pouvoirs très larges. Dès qu'il se fut étabh à Angers, où il transféra le quartier général, il se chercha des intermédiaires auprès de Châtillon, qui guerroyait sur la basse Loire. Une dame Turpin de Crissé avait joué un rôle dans les pacifications antérieures. Pour échapper à la loi des otages, elle venait de fuir Angers et s'était cachée dans un château au fond des bois. Hédouville la fit rechercher ; entre cette royaliste désabusée et ce républicain fort tiède, le contact s'établit facilement. Mme Turpin de Crissé déclara que le soulèvement actuel s'était fait surtout en haine de la loi des otages et de la persécution religieuse ; elle promit de s'employer.

Sur ces entrefaites, arriva la nouvelle des événements de Brumaire. Dans les villes, dans les bourgs encore occupés, les autorités lui donnèrent la publicité possible. L'effet fut double. L'armée de la République succombait alors de misère et de découragement; les soldats désertaient en foule, passaient aux Chouans, et beaucoup d'officiers, dégoûtés de servir un pouvoir en dissolution, pactisaient à demi mot avec les rebelles ou combattaient très mollement. Lorsqu'ils virent la République se revivifier par l'infusion d'un sang jeune et tout guerrier, quand ils surent Bonaparte consul et Berthier ministre, quelque chose de l'ancienne ardeur revécut en eux ; l'entrée de Bonaparte au pouvoir les refit plus républicains, arrêta le courant des défections et des compromissions. Sur l'habitant des campagnes, insurgé et royaliste, le nom de Bonaparte produisit également son effet ; c'était un adversaire que cet insigne capitaine, c'était le roi des bleus, mais tout de même un chef sous lequel on eût aimé à marcher pour faire triompher la bonne cause : « la réputation du général Bonaparte est singulièrement admirée dans ces contrées. Un paysan de la Vendée disait hier, au marché de Nantes, à deux citoyens : « Si nous avions eu un Bonaparte... nous aurions été les maîtres. »

L'abrogation de la loi des otages, bientôt connue, disposa beaucoup d'esprits à la conciliation ; puisqu'un nouveau gouvernement s'instituait sous les auspices de la tolérance et de la justice, il semblait qu'on devait lui faire quelque crédit et l'attendre à ses actes. Parmi les chefs, quelques-uns obéissaient

à une vue plus profonde. Partageant Terreur fort répandue dans le parti, ils n'étaient pas éloignés de croire que Bonaparte travaillait pour le Roi ; ils jugeaient qu'on devait au moins gagner le temps de pénétrer ses intentions, et il paraît bien que le Consul, fort républicain à Paris, se garda de décourager dans l'Ouest des illusions qui le servaient infiniment. D'autres chefs, moins confiants, inclinaient seulement à se ménager un répit. Pourvu qu'on les laissât sur pied et en armes, maîtres de leurs moyens, ils ne refusaient pas d'arrêter l'effusion du sang et d'inten'ompre une guerre qui commençait à faire horreur à tant de monde.

Aux portes d'Angers, les pourparlers continuaient entre Hédouville et Châtillon, par l'entremise de Mme Turpin de Crissé. Hédouville les poussait jusqu'à des démarches fort hasardées, jusqu'à des entrevues directes dont le secret fut surpris par d'autres officiers républicains et qui les firent crier à la trahison Les conditions de la paix n'en furent pas moins agitées ; liberté des cultes, remise d'impôts, sécurité promise à un certain nombre d'émigrés et de prêtres qui faisaient partie des bandes, voilà quelles pourraient être les bases, au dire de Châtillon. Devant ces exigences, le Consulat provisoire ne se montrait fier qu'en paroles ; il se résoudrait très difficilement, disait-il dans ses instructions à Hédouville, à traiter avec des rebelles, mais ne voyait pas d'inconvénient à leur faire de son propre mouvement quelques concessions, par mesure spontanée et bénévole. Encore fallait-il savoir à quoi leurs demandes se réduiraient au juste, accueillir par conséquent des

émissaires, discuter avec eux, et Ton arrivait à traiter avec les insurgés de puissance à puissance, à leur reconnaître en fait la qualité de belligérants.

Pour convenir de bases précises, Châtillon, auquel s'étaient joints Autichamp et Bourmont, demandait à s'autoriser des autres commandants ; il fallait qu'une grande réunion de chefs se tînt, que ceux de la Vendée, de la Bretagne et de la Normandie pussent venir conférer dans le pays de Loire-Inférieure, principal centre des hostilités et des négociations. La chose fut jugée naturelle ; les autorités républicaines ne s'y opposeraient point. En attendant, Hédou ville et Châtillon convinrent le 2 frimaire-23 novembre, d'une suspension d'armes.

Dans cette trêve mal observée d'ailleurs, violée continuellement par des attentats et des pillages, chaque parti trouvait son avantage. Si Bonaparte y gagnait le temps de faire refluer plus de troupes vers l'Ouest et d'augmenter les moyens de répression, les rebelles obtenaient toute facilité pour recevoir par mer des subsides et des armes, pour perfectionner leur organisation et leur recrutement, pour se fortifier dans la possession des campagnes. Mais Bonaparte, tenant beaucoup à l'effet moral que devait produire sur toute la France ce commencement ou cette apparence de paix, désireux de gagner ou au moins d'amadouer tous les partis, laissait faire Hédouville. Il l'avertissait cependant de ne point « se laisser amuser », de se mettre en mesure de conclure la paix ou de reprendre vigoureusement la guerre, de pénétrer les intentions des rebelles, et

il n'admettait pas que le gros de l'hiver se passât sans que tout fût terminé dans un sens ou dans l'autre.

La cessation des hostilités ne pouvait que produire à Paris une impression favorable. L'heureuse nouvelle ne suffisait pas pourtant à fixer les incertitudes et les mobilités de l'opinion. Un autre objet préoccupait Paris maintenant. Une constitution avait été promise à bref délai et devait fixer les destins de la République ; pourquoi tardaitelle à paraître ? Insouciance, impatience, on a dit que le tempérament des Parisiens peut se définir par ces deux termes contradictoires ; peu leur importait ce que serait la constitution, pourvu qu'elle fût. Les journaux signalaient une faction nouvelle, celle des impatients. L'adhésion totale des intérêts demeurait en suspens ; l'ascension des fonds publics, d'abord très rapide, s'arrêtait ; le tiers consolidé, qui après Brumaire s'était élevé par bonds quotidiens de quinze à vingt francs, oscillait autour de ce dernier chiffre. Observant ces symptômes, remarquant une lassitude générale du provisoire, Bonaparte voulait donner le plus tôt possible l'impression du définitif ; ce fut une des raisons qui le déterminèrent à brusquer l'œuvre constituante.

FIN DU TQISR PR£MISB

COLLECTION NELSON

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