‹ L'Avenir de l'église russeChapitre 12 sur 23 · LES FAITS INTELLECTUELS · texte numérisé non relu

LES FAITS INTELLECTUELS

Nous voici à un point inexploré, la pensée rasse.

Vous et moi avons appris, chez la plupart de nos philosophes, que les lois de la pensée étaient des lois universelles, malgré la diversité des climats. Ce n'est pas vrai jusqu'au détail. Notre ami Maurice Enoch, qui est d'abord un linguiste, se fait fort de trouver autant de logiques que de langues. Il a raison, il y a une ethnographie philosophique. On peut même en chercher la cause à l'origine du travail populaire. Si notre logique i ne tombe pas du ciel, elle sort de la terre, avec I nos institutions et nos mœurs ; c'est le geste du I semeur qui trace nos raisonnements ; c'est un soc de charrue qui découpe nos concepts. A ceux

-96 l'âme russe

chez le second. Ni Fun ni l'autre. Chez le Russe, ridée est tellement riche qu'elle est encore sentiment et action et, quand il a l'air de n'obéir 'qu'à elle, il obéit à un ensemble. En France, idéeforce veut dire une idée qui deviendrait une force ; en Russie, il y a des idéforces, sans trait d'union.

Un cas particulier mérite qu'on s'y arrête.

Parmi ces idées-forces sont des idées d'importation étrangère, que les Russes ont peu « vécues ». Si étrange que cela paraisse, le Russe jjotcsse les principes occidentaux jusqu^à leurs extrêmes conséquences ; — il est vite blasé dans ses recherches intellectuelles ; — il parait à rOccidental avoir l'esprit superficiel. — Trois qualités, ou défauts, qui sortent de ce que souvent sa pensée tourne sans mordre sur ses actes, et trop vite, et sans frein.

L'Occidental est clair, mais pas toujours rigoureux dans sa logique. Nous admettons à la fois un déterminisme physique qui supprimerait la liberté humaine et une liberté de la personne allant jusqu'à l'autonomie. Malgré les efforts des philosophes, ces deux thèses se contredisent. Pourtant nous les professons à la fois. Mais nous .ne les professons pas jusqu'au bout. C'est qu'elles

l'ame russe 97

sortent de la vie sociale et que nous n'en prenons que ce qui a une application sociale. Le déterminisme dont il s'agit, nous en avons acquis l'intuition en faisant de la science, la liberté dont il s'agit, nous en avons acquis l'intuition en nous exerçant à la vie publique, et nous savons fort bien où finit le laboratoire et où finit le forum. Mais le Russe, qui n'a ni laboratoire ni forum, ne peut être que partisan exagéré ou de notre déterminisme ou de notre liberté. — Un autre exemple. En Occident, on concilie en fait deux thèses inconciliables en droit : « La propriété est sacrée. La propriété, c'est le vol »>. C'est que notre tradition nous a appris qu'il y a une propriété légitime, parce qu'elle est un instrument de travail, et une propriété injuste, parce qu'elle est un instrument de jouissance. Là-dessus, disserter dans des livres, très subtil, juger en pratique, très simple. Mais le Russe, qui n'a de la propriété qu'une expérience confuse, veut trouver la vérité exclusive dans l'une ou l'autre des deux thèses, n'importe laquelle d'ailleurs. — Déterminisme et proprié té ne sont donc pas en Russie des réalités vécues, mais des idées abstraites. Il en est ainsi de beaucoup de notions qui ne sont au fondement de la société qu'en Occident.

98 l'ame russe

Conséquences :

A) Lorsqu'un Russe les discute, il ne peut songer à les contrôler, au fur et à mesure, par Texpérience. II en fait donc une géométrie sociale, n ne lui demande que de former un système. Il en tire des corollaires indéfinis. C'est pourquoi il ne va chercher dans les Universités européennes que ce qui est formulable, en France, des thèses politiques, en Allemagne, de la critique biblique.

B) Si le Russe ne veut comprendre nos idées qu'avec la tête, il est inutile qu'il repasse l'expérience séculaire qui les a lentement tirées de notre vie. n lui suffit du temps de lire un livre. Donc il se les assimile vite. Puis, comme il n'a pas davantage à en tirer d'applications journalières, il a vite assez de leur contemplation. Il les a cueillies en curieux, il les rejette en blasé. Songez aux Russes qui passent chez vous sans pouvoir se fixer dans aucune étude comme dans aucun hôtel.

C) Enfin, comme il ne remplit pas nos concepts des réalités dont nous les avons déduits, le Russe nous semble superficiel. Nous ne louons chez lui qu'une prodigieuse mémoire, tout au plus une prodigieuse facilité d'assimilation. Hais à son tour il nous juge superficiels parce que, ses pensées

l'amb rumb 99

riches, nous les dénaturons en les clarifiant. A vrai dire, je me demande si le peuple qui rêve au sens du monde n'est pas beaucoup plus profond que ceux c[ui ne s'attachent qu'aux commodités de vivre.

Mais, qu'elles soient orientales ou occidentales, toutes ces idées passent vite aux actes : la bombe : désir d'absolu ; — et on en supporte toutes les conséquences : la Sibérie : risque de héros. C'est là que le Russe redevient vraiment russe.

7^ Du mysticisme russe. — Un dernier point reste. Le Busse est mystique, en ce sens qu'il croit â êtes événements qui s*accomplissefit sans notre intervention.

Je l'explique encore par l'organisation sociale. Nous ne sommes pas mystiques, parce que chacun de nous n'obtient rien que par son travail : il y a équivalence entre l'effort et le résultat : rien n'arrive dans notre monde sans notre ordre. Au contraire, en Orient, tous attendent tout d'un patron ; on obtient plus par prière que par travail. Des événements arrivent, que le mattre a prévus d'une manière inconnue, et cette ignorance laisse croire aux petits qu'ils se sont produits d'euxmêmes. Quant aux grands, il leur suffit d'un fiât pour susciter des œuvres dont le mécanisme leur

100 l'ame russe

échappe aussi. Le vide entre la cause et Tefiet, le mysticisme le bouche.

n n'y a d'exception que pour les incidents quotidiens de la vie de village, où le paysan est un homme de bon sens complet : c'est pourquoi on dit quelquefois que le Russe n'est pas mystique. On dit encore qu'il n'est pas mystique, car il n'a pas de revenants, à part le domavoï ou génie de la maison. Mais le mot mystique a plusieurs sens en français. J'espère que le mien est clair. Voulez-vous tout de même un fait qui le précisera T

Hier, dans la campagne russe, les paysans étaient persuadés que la douma avait des sortilèges pour leur donner de la terre ; ils ne réfléchissaient ni à qui on la prendrait, ni ce qu'on exigerait en échange ; devant les jeunes gens qui colportaient les mots d'ordre révolutionnaires, les anciens, qui jadis étaient rois dans leurs mirs, cédaient doucement en songeant qu'après tout ils n'avaient rien à perdre ; la tactique générale consistait à exaspérer le propriétaire par de continuelles incendiettes ; on s'imaginait que, lui parti, il n'y aurait qu'à se partager son bien ; il fallut des mois pour que les vieux, sortant de l'envoûtement de l'idée tixe, comprissent qu'en fin de compte ils auraient toujours à payer. C'est

l'ahb russe iOl

l'outrance de ce sentiment qui pousse les mécontents à prêcher la révolte, comme si, cette société détruite, une société parfaite allait descendre du cieJ. Ce n'est pas la première fois qu'on l'attend. A plusieurs reprises, les imposteurs succédèrent 3ax imposteurs, sans parvenir à blaser leurs partisans. U n'y a pas deux pays des faux Dimitri et des faux Pierre m. Laissez-moi donc conclure au mysticisme russe.

LE DESBQUIUBRE

Peu à peu nous avons construit une statue de terreau et de neige, grand corps au repos, pieds lourds, genoux pacifiques, taille courbée, coa douloureux , la main tendue vers des compagnons nécessaires, la tète indifférente aux progrès faciles, le front ridé par un regret cosmogonique, les yeux grands ouverts sur une idée rude et vague, la lèvre prête aux rares joies de la vie, la joue humide du bonheur d'être bon. Nous avons écrit sur le socle : « Le Moujik communautaire. » La statue s'est animée peu à peu ; ses gestes sont d'accord ; le caractère se tient. Mais précisément le Russe véritable est une énigme. Si son portrait est logique, il n'est pas ressemblant. Il faut une retouche.

l'ame russe i03

On peut la résumer en une formule : Lindivi'^ dualisme inséparable du communautarisme.

Nous avons vu qu'en Russie le paysan est surtout communautaire, le seigneur surtout individualiste. Cette première esquisse est un à peu près. Certains modes de la vie communautaire appartiennent à la noblesse, certains modes de la vie individualiste au peuple.

Vous comprendrez sans peine que ces nobles, soumis au même climat et se chauffant au poêle, ont, comme les paysans, quelque peu d'indolence, de fatalisme ou de bonté. Mais c'est la masse campagnarde qui m'intéresse et je prétends prouver son individualisme.

On s'imagine volontiers que communautaire et individualiste sont deux termes contradictoires, parce qu'on définit a priori communautaires les gens qui vivent en commun et individualistes les gens qui vivent tout seuls. C'est là de la linguistique et rien de plus. Ce qui est caractéristique de la vie individualiste, c'est ï « absence de contrainte ». Or, elle existe chez le paysan comme chez le noble. Pas de contrainte dans la communauté familiale, car, quand un des lils travaille mollement, ce n'est qu'un déchet d'une unité entre plusieurs, et le père aime mieux pâtir en bloc

104 l'ame russe

que punir à toute heure. Pas de contrainte dans la communauté communale ; les duels à coups de hache qui ne sont pas rares chez les moujiks sont jugés par le conseil des anciens qui cherche à réconcilier tout le monde en une trinquade générale. La seconde communauté prend modèle sur la première. Les voyageurs ont rapporté que les Russes vivent sous « l'autorité du père de famille »et nous avons compris que le père de famille exerce là-bas une « autorité » analogue à celle de nos sergents. Ce n'est pas. « Autorité » a deux sens dans les deux pays. Il ne faut pas dire : < Le régime russe est si autocratique que les pères eux-mêmes agissent par autorité » mais : « La vie russe est si tranquille qu'il suffit, pour la diriger, de l'autorité que possèdent les pères ». Oui, travail, justice, et le reste, tout se passe « à la papa ». Le paysan est si peu habitué à se contraindre que quand, sur la route, sa voiture rencontre une pierre, il aimé mieux faire un détour que descendre pour la déplacer, et on voit, dans la campagne, des serpentements d'ornières qui n'ont pas d'autre origine. Le Russe, devant l'obstacle, se dérobe.

L'habitude de n'être pas contrarié persiste dans les grandes villes. Le sans-gêne y est complet.

l'ame russe 105

Deux hommes se battent dans la rue jusqu'au sang, mais du motif et de Tissue de leur que* relie aucun passant ne s'inquiète. C'est que les passants vont pieds nus dans les plus belles rues de Moscou, chantent à tue-téte en tramway, se couchent sur les banquettes des buffets. Un cocher traverse une place à un galop de course. Bans un train, on étale, comme chez soi, ses oreillers et sa théière. On n'aime pas avoir de voisins au théâtre. On n'a pas plus de respect humain pour faire ses signes de croix devant les égUses que pour s'enivrer devant ses inférieurs. Les étudiants trouvent qu'on attente à leur liberté en exigeant d'eux des examens avant de leur donner le diplôme. Jusqu'aux écoliers qui réclament le droit de grève. J'oubliais de dire que les femmes, quel que soit leur rang, ne s'effraient pas de recevoir en peignoir ; ce n'est qu'un trait, mais il est symbolique : tel peuple est toujours en smoking, la nation russe n'a pas de corset.

En comparant les traits de soumission et les traits d'indépendance, plusieurs observateurs ne comprennent pas qu'il s'agisse des mêmes hommes. Il faut comprendre. Les groupements produisent deux effets contraires suivant qu'ils sont serrés ou lâches. Dans une communauté

106 l'ame russe

nombreuse vivant sur un petit espace, on apprend à se gêner pour ne pas gêner les autres ; dans une petite communauté possédant de vastes ressources, on peut faire tout ce qui passe par la tête sans nuire à aucun de ses voisins. C'est le cas de la commune russe. On y garde le coude à coude, assez pour se sentir soutenu, pas assez pour se sentir contraint. Il est vrai que le mir comprime la personnalité, mais il le fait sans souffrance. Ce qui est douloureux, c'est de tuer en soi les désirs de surface pour aviver l'énergie profonde.

Si nous passons de la vie communale à la vie politique, devinez- vous à présent sous . quelle forme le Russe comprendra VauiorUé et la /£berté ?

Communautaire, il a besoin de l'autorité : il Taime plus qu'il ne la craint, car elle l'abrite plus qu'elle ne lui pèse. Ainsi, un vieux paysan était logé et nourri par le seigneur ; or, ce paysan était si sale que l'intendant le menaça de le renvoyer s'il ne se corrigeait pas ; l'autre se mit à rire : « Le barine, dit-il, ne peut pas me renvoyer, parce que je suis un pauvre homme qui, sans son aide, mourrait de faim ». — Dans la crise actuelle, les paysans considéraient partout la

l'ame russe 107

Douma comme formée des amis communs du Tsar et du peuple, et sa dissolution fut un coup machiné par les seigneurs et contre eux et contre le Tsar ; mais jamais ils n'ont songé qu'on pût penser à renverser celui qui est assez puissant pour pouvoir, les années de disette, leur envoyer du blé jusqu'au fond de leur désert.

Par contre, le Russe, dans la mesure où il est individualiste, se révolte contre cette autorité qu'il aime. Après la dissolution de la douma, on ordonna dans toutes les églises de dire après la messe des « malébènes », des prières pour que Dieu éclaire le gouvernement de l'Empereur :

dans un village, dès que le prêtre eut commencé, les paysans sortirent en masse, déclarant qu'ils ne voulaient point dire le « malébène » de leur barine. — Sur une place de Moscou, on balaie après la pose d'un tramway ; il fait du vent ; la poussière est haute ; c'est un peu désagréable ; un passant s'approche de moi avec un air excité : < Voilà bien notre police : elle fait balayer par les temps secs : s'il pleuvait, elle ferait arroser : est-ce qu'il n'y a pas de quoi faire des révolutions ? Ah ! si l'on était en France ! »

Des détails montreront le passage progressif du communaularistne à l* individualisme.

108 l'ame russe

Les uns concernent le principe d'égalité. Dans une commune où l'initiative impossible empêche le mieux doué de s'élever au-dessus des autres, il n'y a pas de raison pour que tous ne soient pas rigoureusement égaux ; donc on tiendra à l'égalité politique, non comme à une conquête, mais comme à une habitude. De plus, les travaux de la terre sont l'affaire des femmes encore plus que des hommes, et les hommes, au foyer, bavardent et révent ; les hommes s'affinent dès l'izba, et les critiques littéraires ont pu dire que leur âme est une âme-femme ; la femme, par contre, acquiert des qualités viriles : maîtresse de]son bien,elleveut Fétre de sa destinée : la femme russe est peut-être la première de l'Europe. Poussées à l'extrême, ses qualités dégénèrent en les défauts de l'étudiante.

Parallèlement au principe d'égalité évolue le principe d'autonomie. II sort aussi de la vie commune. Comme tous sont égaux, chacun est sacré. Dès l'origine du mir, on n'y prenait de décisions qu'à l'unanimité. D'où l'habitude de respecter Findividu, du moins dans ses fantaisies. Nul n'est plus indulgent que le Russe aux caprices d'amour. Nul ne s'étonne moins qu'un officier se fasse acteur. Ni vœux perpétuels, ni préjugés sociaux.

l'ame russe 109

Au mot « fraternité », les communautaires ajoutent donc, ne vous déplaise, les termes « égalité » et « liberté » . La façon dont ils les entendent n'est pas le meilleur de leur affaire. Ces deux mots ont suscité d'épouvantables révoltes. L'histoire de Russie en est pleine. Pour vous en tenir aux « catastrophes », rappelez- vous, après la mort de Boris Godounof, le temps des troubles (1606- 1613), quand un faux Dimitri se fait couronner pour être égorgé un an après par les boiards, qu'un second faux Dimitri, après avoir soulevé des paysans et des esclaves, vient établir à douze verstes de Moscou un camp et une cour, que le tsar Yassili Chouïski est déposé par « humble requête » des boïards et des bourgeois de Moscou soulevé, qu'on lui donne pour successeur Vladislas de Pologne et que les Polonais, établis au Kremlin, sont obligés, pour en dégager les abords, de mettre le feu à la ville ; — sous Alexis Mikhaïlovitch, la Révolte de Razine (1670), cosaque du Don, qui acquiert un tel prestige d'aventurier et de sorcier que, dans toute la région de la Volga et du Don, non seulement il soulève les paysans, mais les milices des villes lui livrent leurs chefs et de paisibles marchands se font pirates à son profit ; — sous Catherine II, en 1771,

110 l'ame russe

la peste de Moscou, où le peuple, qui venait s'écraser aux pieds d'une image de la Vierge, massacra l'archevêque Ambroise qui voulait l'en empêcher, et, deux ans après, l'épouvante de Pougatchof, cosaque de l'Oural, qui se fit passer pour Pierre in, reçut des prêtres le pain et le sel, battit pendant un an les troupes de Catherine, refit, et au-delà, ce qu'avait fait Razine, pendant qu'à la tête des paysans enragés de faux Pougatchof tuaient les seigneurs et brûlaient les villes que le vrai avaient épargnés. — Dès que cesse la terreur du Tsar commence la terreur des brigands : ce n'est pas l'autocratie qui devient insupportable, c'est la rébellion qui était primitive.

C'est ce passé qui se continue, avec quelque atténuation, dans la crise actuelle. Laissez-moi vous résumer les derniers troubles des villages grands russiens. Presque partout les paysans désirent la terre du barine, et beaucoup s'imaginent que des vexations suffiront à la lui faire abandonner. Les mauvais sujets tantôt brCilent sa paille, tantôt tuent ses chevaux. Quelquefois un ouvrier à passeport jaune ou une proclamation révolutionnaire viennent exciter tout le village. Pendant plusieurs jours, paysans et paysannes

l'ame russb 111

se cachent autour du verger où les pommiers sont mûrs ; ils y envoient leurs enfants pour voler des pommes, dans l'espoir qu'ils se feront battre: c'est le moment qu'ils attendent pour envahir, casser, incendier, faire grève, « zabastovka, > comme ils disent. Si les serviteurs sont prudents, rien ne se passe. Alors, un beau dimanche, une dëputation de moujiks va trouver le pamechchik pour « causer > au sujet de sa terre. On s'est efforcé de ne pas trop boire. Les anciens sont là, mais ils n'osent guère parler. Ce sont les jeunes qui donnent leurs avis, et ils ne concordent pas. On ne sait pas au juste ce qu'on est venu faire. D'un ton à la fois amical et commandant, le seigneur, qui veut vendre, n'a pas de peine à imposer son opinion. Reste le prix de la dessiatine : les moujiks offrent 150 roubles, le barine demande 180 ; après discussion, on s'arrête à 175, et ce rabais de 5 roubles, qui, en France, eût pu paraître un indice de crainte, semble à ces Russes une marque de grande condescendance.

A la parole donnée on ajoute des serments d'amitié et on confirme serments et contrats par de grands signes de croix. Le lendemain, les femmes viennent dire au barine : « Si vous voyez nos en« fants en train de prendre vos pommes, battez-les

112 l'ame russe

et nous les battrons encore. > Mais le surlendemain une pierre jetée dans le jardin blesse un domestique. Tout est rompu. Tout se renoue de nouveau. Cela durera des mois. Tour à tour on passe du respect du seigneur au besoin des dégâts. Les nouvelles des environs qui n'arrivent que par bribes entretiennent l'indécision : ici des révoltés ont saccagé un château : voilà le village encouragé ; là, d'autres révoltés ont tué l'ispravnik : cette fois tout le monde s'indigne. Mais surtout, dans cet absolu isolement, l'inactivité déprime jusqu'à l'aboulie et Tattente excite jusqu'à la névrose. La platitude de l'horizon engourdit par sa monotonie et affole par son immutabilité. AUez-y et vous verrez.

Z>onc, pour le Russe^ Vautoritè^ c est le patronage, la liberté, c'est la licence. Il veut être gouverné et secoue le gouvernement. 11 sait obéir au Tsar et ne sait pas obéir aux lois. C'est un soumis et c'est un anarchiste. Dans un sens, c'est le moins libre des peuples, car la liberté d'un peuple est faite de la dbnvergence des volontés ; dans un autre sens, ce sont les plus libres des hommes, de cette liberté de solitaire faite du débridement des fantaisies. Us sont comme un cheval de la steppe, emprisonné dans le troupeau

l'ame russe 113

où il se range de lui-même, mais ayant Fillusion de galoper où il veut.

A présent, nous commençons à comprendre le diséquilibre du Russe. U a plusieurs causes.

C'est peut-être ce climat extrême qui, le façonnant à la fois pour le froid et pour le chaud, doit, par on procédé physiologique que j'ignore, en faire on être double. Ce sont ensuite ces repos forcés des longs hivers qui, chez quelqu'un que rien d'autre n'amollit, provoquent à certains moments des revanches de la vie sous formes d'agitations explosives. C'est encore cette fusion des pensées, des sympathies et des efforts, qui, le concentrant tout entier sur le geste présent, ne peut dévier son activité que par une complète volte-face. C'est son mysticisme qui le fait vivre à la fois dans le passé et l'avenir, le vrai et le faux, l'indolence et la brusquerie. C'est enfin ce double effet de sa communauté, la servitude et l'autonomie. Voilà pourquoi on a pu comparer le Russe à un volcan mal éteint, à un félin endormi, à une femme capricieuse. Toutes ces métaphores ont quelque chose de juste, car toutes expriment sa continuelle et inquiétante et douloureuse et charmante vibration d'âme.

COIfSSQUENGBS RELIGIEUSES

La conséquence religieuse apparaît tout de suite. Les Russes étaient prédisposés à recevoir le Christianisme, A cela il y a plusieurs motifs.

1*" Dans la pratique. — ^ Les Latins ont de si beaux sites qu'ils songent à les aménager pour leur race, et l'immortalité qui leur semble la plus naturelle est la survivance dans leurs enfants ; leurs vrais pasteurs sont les philanthropes ; leurs vrais thaumaturges sont les médecins ; en rendant habitable la vallée de larmes, ils oublient la promesse du royaume : un heureux a beaucoup de peine à être chrétien. Mais la terre russe est dure et les fléaux y abondent. D'une part, la vie n'y vaut pas la peine d'être vécue, d'autre part, on s'y sent entre les mains d'une Toute-Puissance

Page 1