‹ L'Avenir de l'église russeChapitre 17 sur 23 · SIMPLE EXPOSE · texte numérisé non relu

SIMPLE EXPOSE

Déjà je vous ai cité, incidemment, plusieurs traits de la piété de plein air, à commencer par celui qui étonne le plus le parisien arrivant à Moscou, les innombrables signes de croix du co« cher qui le conduit dans les rues pleines d'églises.

Pénétrons dans ces églises.

Une église russe se compose d'un sanctuaire et d'une nef, séparés par un ambon.

Les fidèles se tiennent dans la nef, et debout» car il n'y a ni chaises, ni bancs. Le prêtre est visible sur l'ambon pendant la première partie de la messe, et est caché dans le sanctuaire pendant la seconde. Le sanctuaire renferme Tautel, et, le plus souvent, une table nommée • offertoire » sur laquelle le prêtre prépare le

pain et le vin qu'il consacrera. Il est fermé par une cloison garnie d'icônes ; c'est l'iconostase ; trois portes la traversent ; la porte du milieu ou porte royale est réservée aux prêtres, et, lorsqu'ils portent l'évangile ou le calice, aux diacres. Les images sont assujetties à certaines règles : de chaque côté de la porte royale, il faut la figure du Sauveur et celle de la Vierge ; sur la porte elle-même, on voit toujours l'Annonciation et les quatre Evangélistes ; enfin les icônes sont d'un modèle antique que rappelle Gimabue, ou plutôt les maîtres de Gimabue. Nulle part il n'y a de statues.

Les églises de village semblent grandes à cause delà petitesse des izbas. Celles de Moscou, souvent enchâssées dans les maisons, ont parfois les dimensions d'une chambre. Par contre, rien n'est beau comme un office de fête à Ouspensky Sabor, la cathédrale de l'Assomption, celle des quatre grandes églises du Kremlin où se fait le couronnement des Tsars.

L'église est comme un grand cube soutenu par (piatre grosses colonnes rondes et surmonté de cinq dômes. Murs, colonnes et dômes sont peints de saints raides sur fond d'or. Le sol est dallé de plaques de fer. Au fond, une iconostase

d'or pur hausse jusqu'au sommet cinq rangs d'images célèbres. Des bannières dorées attendent dans les coins. Un lustre historique est en argent massif. Des pierreries sont enchâssées partout. A peine quelques fenêtres étroites éclairent-elles ces millions et ces millions. La clarté vient des cierges qui brûlent devant les icônes par centaines et dont les chaudes flammes font ondoyer les bosses du doré des coupoles. On a l'impression de n'être pas dans un monument, mais dans un tabernacle. Les voix de basses qui chantent sans orgue sont seules dignes du mystère qui s'accomplit à la fois très près, tant la place est petite, et très loin, derrière les souvenirs attachés aux portes sacrées. En criant miséricorde, le peuple s'incline vers le pavé de fer, avec de grands signes de croix, sous le poids de la présence divine. Ici aucun détail n'est une œuvre d'art, les dimensions sont moyennes, les ornements surabondent, mais l'ensemble est un oratoire incomparable. Je connais des églises plus belles, je n'en connais peut-être pas d'aussi poignantes.

Voilà le cadre.

Vannée liturgique est plus riche en Russie qu'en France. Presque autant de fêtes d'obligation que de dimanches : on célèbre fidèlement les

fêtes de saints nationaux comme saint Alexandre Nevsky, les fêles particulières de saints universels, comme la décollation de saint Jean -Baptiste, les fêtes des principaux membres de la famille impériale. Ce sont des jours de repos, même de paresse, pendant lesquels la moisson souffre, et qui, l'office fini, sont souvent prétextes à festins.

Par contre, les jours de pénitence sont à peu près aussi nombreux que les jours de joie. 11 y a quatre carêmes, un grand carême avant Pâques, quatre semaines avant Noël, quinze jours avant l'Assomption, autant avant la fête des apôtres Pierre et Paul. Pendant ces carêmes l'abstinence est terrible : la viande, les œufs, le lait, le beurre sont défendus tous les jours : il faut se contenter de poisson et de légumes. Le peuple, qui jeûne par pauvreté, s'y conforme rigoureusement. A en croire les écrivains français, l'aristocratie se serait affranchie de toute mortification : c'est généraliser trop vite : j'ai souvent remarqué le contraire, et mon observance du seul vendredi a dû choquer plus d'un vieillard dont l'ascétisme aurait luimême terrifié les plus pieux médecins.

J'arrive à l'essentiel, les sacrements^ ou, comme disent les orthodoxes, les mystères.

1° Le Baptême.

Les Russes baptisent par triple immersion, pour se conformer à la manière des Apôtres ; ils reconnaissent les baptêmes par infusion des latins comme valides, mais non licites, valides, parce que la primitive Eglise les employait pour les malades, illicites, parce qu'elle ne les employait que pour eux.

2° La Confirmation.

La confirmation n*6st point le sacrement reçu vers douze ans des mains de l'évéque ; elle est donnée aussitôt après le baptême, et par le simple prêtre ; c'est, du reste, comme ailleurs, une onction faite avec le chrême qu'un évêque a béni : de tels usages se rapprochent plus que les nôtres de la pratique apostolique.

f3* V Eucharistie.

D'abord la messe. Vous devinez qu'avec leur respect des cérémonies anciennes, les Russes ignorent les prières d'institution récente, analogues à notre salut. Toute leur ferveur se réserve pour l'office canonique. La messe en est le centre : on la nomme la « liturgie » . Elle se célèbre, tra ditionnellement, selon le rite grec. Ce qui ajoute à sa majesté, c'est qu'il n'y a jamais de messes basses : tout est chanté : l'office peut ainsi du-

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rer plusieurs heures. T^ grande entrée, lorsque le prêtre, ayant été chercher le pain et le vin pour la consécration, pénètre dans le sanctuaire par les portes royales, est d'une solennité incomparable. Le rite même de la consécration diffère peu dans les deux églises. Pour les détails de la liturgie je vous renvoie à l'église russe de la rue Daru ou à l'Église grecque de la rue Bizet.

L'acte de la Communion présente quelques particularités. Les fidèles ne reçoivent pas, comme les latins, de pains azymes et communient sous les deux espèces. Ds communient dans une cuiller d'or où le pain trempe dans le vin consacré : c'est ce que les latins nomment « intinctio panis ». La différence entre l'Orient et l'Occident, les orientaux y attachent bien plus de prix que les occidentaux : il leur semble que les prêtres latins, en admettant deux rites eucharistiques, l'un pour le sacerdoce, l'autre pour la foule, affirment leur volonté de tenir le peuple en tutelle spirituelle, d'autant plus que c'est le sang, mieux que la chair, qui communique la vie.

n n'y a pas, en Russie, de « première communion » . On communie les enfants dès le baptême ;

après sept ans seulement, on exige qu'ils se confessent. Ainsi les Russes, en supprimant le sursaut de vie sacramentelle que les occidentaux veulent donner vers douze ans, suppriment du même coup la minutieuse préparation intellectuelle et morale que notre première communion exige.

Quant à la fréquence des communions, le catéchisme — le grand catéchisme officiel — la règle ainsi :

« Les anciens chrétiens communiaient chaque dimanche; mais, parmi ceux d'aujourd'hui, peu ont assez de pureté de vie pour être toujours prêts à s'approcher d'un si grand mystère.

L'Eglise, avec une voix maternelle, conseille de se confesser à un père spirituel et de recevoir le Corps et le Sang du Christ, pour ceux qui sont avides d'une vie pieuse, quatre fois dans l'année ou chaque mois, mais, pour tous, absolument une fois par an. »

La communion fréquente n'est donc de conseil qu*en Occident où il n'est pas rare de voir des chrétiens aller tous les jours à la table sainte. De fait, les plus zélés orthodoxes s'en approchent tous les deux mois. Par contre, chacune de leurs communions est précédée d'une sorte de retraite :

pendant quelques jours, ils s*isoIent de leurs amis, ils rendent visite à l'église, ils jeûnent» ils font des lectures dans le seul livre de prières qui soit en usage, c'est-à-dire l'Evangile ; c'est un événement d'autant plus grand qu'il est plus rare ; dans un village, les dévotions du barine sont annoncées par les cloches.

Au contraire, la communion de Pâques est plus répandue qu'en France ; il faut être tout à fait impie pour y manquer ; le devoir pascal est si bien entré dans les mœurs qu'on a pu transformer la coutume en loi en y forçant les fonctionnaires ; il n'y a là, du reste, aucune intolérance ; d'un fonctionnaire catholique romain, on exige le billet de confession catholique romain. Quant aux gens qui touchent, de quelque manière, à l'Eglise, c'est-à-dire les clercs inférieurs et les femmes des prêtres, ils sont « invités », mais par un usage plus fort qu'une obligation, à communier aux quatre carêmes. Les prêtres communient à chaque messe, c'est-à-dire, dans les campagnes, une fois par semaine.

La présence réelle au tabernacle n'a pas un culte spécial. Lorsque la liturgie est terminée, on tire le rideau qui achève de clore le sanctuaire et la nef redevient un lieu quasi profane où l'on se

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met à parler de ses affaires. Presque aussitôt l'église est fermée jusqu'à l'office suivant. On ne laisse ouvertes que les cathédrales. Mais alors on n'y vient que pour les images, qu'on baise à la file. Dieu ne se manifeste qu'à la communauté réunie avec pompe, n ne parle pas dans l'inti* mité.

4" La Pénitence,

Les Russes pratiquent la confession à la fois avec plus de discrétion et plus de relâchement que les Latins.

On se confesse dans un lieu écarté de l'église» devant l'image du Christ, le pénitent étant debout en face du prêtre debout aussi et revêtu de l'étole. Les questions sont rapides, très peu d'avis les suivent, et le prêtre prononce la formule d'absolution en couvrant de son étole le front du pénitent. Le vague des confessions résulte de leur ra> reté. Plus l'aveu est rare, moins la mémoire est fidèle. Le Russe n'y voit qu'avantages. Il lui semble plus digne d'ignorer les casuistes, et les longues listes servant aux examens de cens»

cience,et les chuchotements précisés derrière les grilles de nos confessionnaux.

Même il va jusqu'à la confession globale ; ce sont des paysans ou des soldats qu'on réunit

ainsi ; le prêtre leur lit une liste de péchés ; ils répondent simplement : « Oui, je suis pécheur ». Le célèbre père Jean de Cronstadt agit ainsi : mais chez lui, il y a moins le désir de finir vite que la volonté d'accroître Témotion en l'excitant en troupe ; les premières demandes ne recueillent que des aveux timides ; cette contrition est contagieuse ; on s'enhardit les uns les autres ; les simples gestes deviennent des cris, et l'examen de conscience se termine avec des larmes d'enthousiasme.

Par contre, certains confesseurs font des questions très nettes et exigent un repentir de détail : tels des aumôniers de couvents ; tels des prêtres de village qui, allant confesser les seigneurs chez eux, ont le temps de les scruter. Cependant on peut dire qu'en général la direction de conscience n'existe que dans les pays latins.

Les Russes conservent la « pénitence » après l'absolution. Mais la satisfaction n'est point, chez eux, partie intégrante du sacrement. Ce que le catéchisme exige du pénitent, c'est, avant tout, « la contrition de ses péchés, l'intention de rectifier sa vie, la foi au Christ et l'espérance en sa miséricorde », puis « le jeûne et la prière », et, comme dernier auxiliaire seulement, « l'épithi-

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mîe », qui peut varier d'un exercice de piété à rinternement dans un monastère ; mais jamais elle n'a pour but de « satisfaire » à une justice de Dieu ; encore moins constitue-t-elle un « mérite » pour le pécheur : ce n'est qu'un adjuvant psycho* logique.

5* V Onction des malades.

L'onction des malades n'est pas, comme très souvent chez nous, 1' « extrême-onction > ; on ne la réserve pas pour les maladies désespérées, on l'emploie dans les simples maladies graves ; alors elle n'est pas le viatique des mourants, mais l'aide à la guérison.

6* V Ordre.

Ici la différence entre les deux Eglises concerne les ordres mineurs. En Occident on passe, comme par une sorte de préparation, des ordres mineurs à la prêtrise ; en Russie, les ordres mineurs sont généralement des états définitifs ; ainsi le diacre est indispensable, ou presque, à la liturgie ; il y a, sauf impossibilité, un diacre dans chaque paroisse.

7" Le Mariage,

Nous avons vu que le mariage est plus affaire de l'Eglise que de l'Etat. Le Russe répugne aux contrats et la femme reste toujours

maîtresse de son bien. Aussi n*y a-t*il point de registres de l'état civil en dehors de la paroisse.

Le Russe admet volontiers le divorce. Avec toute l'Eglise grecque dont la tradition s'appuie sur un passage de saint Matthieu (Y, 32), il permet, en cas d'adultère, à l'innocent de rompre le mariage et d'en contracter un nouveau ; il ne le permet pas au coupable.'

Même avant l'oukase du 17 octobre 1905, on admettait les mariages mixtes, pourvu que les enfants fussent élevés dans l'orthodoxie.

Autrefois on exigeait que les fiancés aient fait leurs Pâques : sinon, on les faisait communier aussitôt. Maintenant, on n'exige plus de billet de confession, mais le prêtre peut refuser le sacrement à un impie notoire, et cette initiative nouvelle a beaucoup augmenté son prestige.

Si brèves qu'aient été ces notes, vous avez pu reconnaître, au passage, trois traits :

1** Un moindre culte de l'effort (pas de confirmation qui serait, comme en France, une sorte de baptême viril).

S"" Le vague dans les usages comme dans les expressions (pratique de la confession et si-

gnifîcation de la « pénitence » qui l'accompagne).

3"* Le sentiment conservateur (maintien des vieux rites dans le baptême ou l'Eucharistie).

Peut-être, dans ces traits, devinez-vous déjà le caractère oriental, sinon le caractère slave. Trois fois il aurait laissé sa trace sur le culte. En trois fois, nous allons approfondir la question.

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