LE CULTE ORTHODOXB ET LA VIE RUSSE
1* Manque de vie.
L'inactivité générale en Russie y assoupit naturellement la vie sacramentelle. Rappelez- vous le tempérament russe, le tempérament français, ^t dites-moi si vous ne retrouvez pas leur opposition dans ce résumé :
A) En Russie, pas de première communion.
En France, une première communion préparée pendant plusieurs mois.
B) En Russie, pas de confirmation, sauf au moment du baptême. En France, une confirmation qui virilise l'époque de la première communion.
C) En Russie, des communions rares. En France, des communions fréquentes, et qui ne
sont que des relais dans une vie intérieure vamment graduée.
Enfin, dans rOccident, des institutions presque inconnues ailleurs. Retraites de laïcs. Tiers ordres. Sociétés comme « Les fils de saint François de Saies » , dont le règlement consiste avant tout en exercices de volonté et examens de conscience au moins quotidiens, relatifs chaque mois à une vertu plus haute, de manière à parcourir en quelques années un cycle approprié à chaque tempérament.
C'est que, un peu, en Orient, l'homme est au service de Dieu, en Occident, Dieu au service de l'homme ; en Orient, le Sacrement est une récompense, en Occident, il est un moyen ; l'Oriental met sa religion dans le jeûne, l'Occidental dans les œuvres ; celui-ci trouve lâche cette attente de la grâce dans la langueur contemplative des magnificences liturgiques ; l'autre trouve irrespectueux cette piété d'hommes d'affaires, ces messes-express, ce struggle for heaven.
L'Orient descend de Job qui se résigne sur son fumier, l'Occident de Jacob qui a lutté avec l'Ange.
î*' Imprécision,
Dans la pensée comme dans la vie, la nature
russe — comme la nature orientale du reste — est vague et riche. Elle ne se dément pas dans la pratique du culte. — Ainsi le Russe n'admet point de distinction entre les péchés mortels et (es péchés véniels. — De môme, qu'un prêtre soit déclaré indigne du sacerdoce, on regardera comme nuls les sacrements qu'il essaiera de donner ; mais que l'autorité lui pardonne, il retrouvera ses pouvoirs sans avoir besoin d'ordination nouvelle : le latin trouverait là une contradiction qu'il évite en distinguant, pour le prêtre interdit, la messe valide de la messe licite. — Mais les exemples les plus clairs sont tirés do l'Eucharistie. Permettez-moi d'en parler respectueusement : je vous assure que je le ferai moins encore en historien qu'en fidèle.
D'abord le Russ^ ne précise pas le mystère de la Consécration du Pain et du Vin, Le catéchisme dit :
« Demande : Quelle est l'opération principale de cette partie de la liturgie ?
Réponse : Le prêtre prononce les paroles qu'a dites Jésus-Christ à l'institution du mystère : < Prenez, mangez, ceci est mon Corps ; buvez-en tous, ceci est mon sang, le sang de la Nouvelle Alliance. » Matth., xxvi, 26-28; et après, il in-
voque le Saint-Esprit et il bénit les dons, c'est-àdire le pain et le vin apportés.
Demande : Pourquoi cela est-il important ?
Réponse: Parce que, à cette action, le pain et le vin sechangent, ou « pressouchchestvliaïoutcia » , en le propre Corps du Christ et le propre Sang du Christ.
Demande : Gomment faut-il entendre le mot « Pressouchchestvlénié » ?
Réponse: Dans l'exposé de la foi des Pa* triarches d'Orient, il est dit que le mot « pressouchchestvlénié » n'explique pas la manière dont le pain et le vin se changent en le Corps et le Sang du Seigneur, parce que cela ne peut être compris par personne, excepté Dieu ; mais il apparaît seulement que, vraiment, réellement et substantiellement, le pain devient le propre Corps du Seigneur et le vin le propre Sang du Sei* gneur.
Semblablement Jean Damascène écrit, sur les Saints et Purs Mystères du Seigneur : « C'est vraiment le Corps qui, uni à la Divinité, est né de la Sainte Vierge, non pas que ce Corps, monté au ciel, en descende, mais parce que le pain et le vin eux-mêmes se changent en le Corps et le Sang de Dieu. Mais si tu cherches comment cela se
fait, qu'il te suffise de savoir que c'est par le Saint-Esprit, de même que par le Saint-Esprit, de la mère de Dieu, le Seigneur se forma de la chair à Lui-même et en Lui-même ; mais je ne sais rien d'autre, sinon que la Parole de Dieu est vraie, efficace et toute-puissante, mais sa manière d'opérer est incompréhensible » (Livre IV, ch. 13,S7)..
J'ai traduit les mots « istinno > , « diéistvitielno > et c souchchetvenno » par « vraiment », « réellement » et € substantiellement » ; mais il ne faut pas donner aux mots « vraiment, réellement, substantiellement » le sens précis qu'ils ont dans la phUosophie scolastique. Il ne faudrait pas non plus traduire sans précaution « pressouchchestvlénié » par « transsubstantiation •. Dans un entretien, en 1867, entre le métropolite Philarète et le Docteur Young, le métropolite déclare avec énergie que « pressouchchestvlénié » est l'équivalent exact du grec fxsTouv^bKric, mais non du latin « transsubstantiatio », et qu'un Anglais qui Va traduit par « transsubstantiation » a donné une version incorrecte. A dire vrai, « transsubstantiatio » est identique à fAeTou7{a>9tc ; mais à la fxetoucrCai^ic des Grccs les scolastiques ont ajouté une théorie qui leur est propre et c'est contre
elle que les Russes protestent en rejetant le mol < transsubstantiatio ».
Pas plus que la manière, le Russe ne recherche le moment : la consécration se fait-elle quand le prêtre répète les paroles de Notre-Seigneur ou lorsqu'il a achevé de prononcer Tépiclèse, ce sont des questions qu'il déclare abandonner aux Latins.
Mais aussi il s'étonne qu'on trouve ici des difficultés ou des auxiliaires dans les comparaisons et dans les mots, qu'on ait besoin, pour croire, des hosties sanglantes et de la merveille de saint Louis, qu'on perde en métaphysique l'heure faite pour adorer, et qu'on transforme le miracle d'amour divin en un prodige d'atomisme chimique.
Le vague de la doctrine s'accorde avec le va" gue de la pratique. Les fidèles apportent à l'offrande des pains de forme spéciale (prosphora) dans lesquels le prêtre découpe des parcelles qu'il réserve pour la consécration. Le reste da pain est ensuite rendu à celui qui Ta offert. Ce pain n'a pas même reçu de bénédiction. Pourtant on le prend et on le mange avec autant d'honneur que le pain béni d'Occident. Cet honneur se répand même sur tous les pains, car, en souvenir
de la Cène, le Russe ne jette jamais de pain aux chiens. Ce n'est pas tout. Au milieu de la messe, on amène les enfants vers riconostase et le prêtre les bénit avec le calice contenant les espèces non consacrées encore : cette fois on met une quasi consécration dans la seule intention de consacrer tout à l'heure. Enfin la grâce du sacrement n'est plus localisée dans celui qui le reçoit. Quand des parents ne se croient pas dignes, ils font communier leur enfant en leur lieu : la mère le conduit à Vautel ; quand ils sont revenus à leur place, elle le met dans les bras du père ; le père l'embrasse avec une tendresse et un respect qui transfigurent son regard, car ce baiser est déjà pour lui une sorte de communion.
Ces traits sont profondément russes, car on les retrouve dans toutes les dévotions russes. Si les Latins détaillent l'amour du Sauveur en rendant des cultes spéciaux à son Sacré-Cœur ou à ses cinq plaies, les Russes leur reprochent de « découper » son corps et, pour arrêter en Russie le culte de la sainte épaule, il n'y aurait pas besoin, comme en France, de décisions épiscopales. Même contraste en face des reliques. Le Français s'attache à un bout d'étoffe ou à un morceau d'os : le Russe préfère l'ermitage qui explique
les actes du saint et son tombeau, même vide ; c'est que le premier se contente d'une authenticité sèche et l'autre se satisfait avec un cadre évocateur. La question des images est du même ordre. On dit souvent que le moujik a la superstition des images : il pourrait répondre que le bourgeois français a la superstition des statues, et peut-être aurait-il raison, si l'on appelle superstition l'attachement à un objet. Le paysan russe est peut-être celui d'Europe qui croit le moins à Tamulette. Songez qu'il fait partie de cet Orient où sont nés les iconoclastes et que le deuxième Concile de Nicée, qui a permis les peintures et les mosaïques, n'a dit mot des statues. Aujourd'hui, les icônes conservent l'hiératisme des modèles primitifs et les Christ sont peints sur le bois des croix : la ressemblance et le relief seraient des injures matérialistes. Seuls l'homme des villes vénère, comme des individualités, les icônes célèbres. Vierge de Kazan, Vierge de Vladimir, Vierge de Smolensk ; l'habitant des campagnes, qui ignore leur histoire, aime encore mieux l'ensemble d'une nombreuse iconostase ; il ne demande pas à ses cathédrales d'être le reliquaire d'un souvenir miraculeux, mais la dorure inspiratrice et l'atmosphère sanctifiante. Ainsi, qu'il
s'agisse d un sacrement, d'une tombe ou d une image, entre les Latins et les Russes, il y a la différence d'une piété analytique à une piété synthétique .
Je me garderais bien de comparer leur valeur. Tout au plus puis-je insister sur ce que leur contraste a d'irréductible. — Les exigences de la vie latine ont imposé au Latin la division du travail et l'abstraction des idées : il a un emporte-pièce dans la main et un canevas dans l'œil : il précise et èmiette le divin comme il se précise et s'émiette lui-même : c'est une nécessité physiologique. — Le Russe, tout le contraire, et de nécessité physiologique aussi. Dans les confusions de sa vie indolente, son œil n'a pu devenir une lunette à réticule : il est resté une âme : il n'enregistre pas, il crée. Dans le chandelier à deux branches et le chandelier à trois branches avec lesquels l'évéque va bénir, il voit, mais réellement, les Deux Natures et les Trois Personnes, tout l'Evangile et tous les Pères, un monde. Avec sa facilité à concentrer tout son être sur l'action présente, le signe de croix, au lieu d'être le geste social qui n'a de sens que pour les témoins, est presque un geste hypnotique qui transporte celui qui le fait dans l'univers religieux.
Voilà pourquoi les Latins et les Russes ne pourraient échanger leurs attitudes. Interdisez au Latin la curiosité que le Russe trouve indiscrète, et, faute de pouvoir localiser la présence divine et dater l'acte de sa venue, il ne verra plus dans la Cène renouvelée qu'une représentation de la Cène historique, et, guéri du « rationalisme romain » , il tombera dans le « symbolisme protestant 9 . En revanche, accoutumez le Russe aux précisions dont le Latin ne peut pas se passer, et vous n'arriverez qu'à le faire douter d'une vérité qu'il ne peut saisir que par le cœur. Le Latin a tellement horreur des mystères humains qu'il lui faut pénétrer dans les mystères de Dieu jusqu'à ce que sa raison défaille ; le Russe est si à l'aise dans les mystères de tout ordre qu'à les expliquer on les lui rendrait moins réels.
3* Stabilité.
Naturellement encore, Vorthodoxe tient aux vieux usages. Aux rites latins — baptême par infusion, confirmation tardive, communion refusée avant douze ans, donnée sous une seule espèce et avec des pains sans levain, — il oppose des rites qu'il affirme primitifs.
Plus anciens, à coup sûr : primitifs, pas toujours. Si les azymes ne sont point apostoli-
LE CULTE OATHODOXE 161
ques, Viniineiio panis ne Test pas davantage. En Orient, on n'en trouve pas de trace certaine pendant les neuf premiers siècles. EQe existait pourtant avant le xi^ siècle, car le cardinal Hum* bert, qui mourut en 1061, dans son Adversus GfâBcorum calumnias^ reproche aux Grecs de communier comme avait communié Judas. Introduite vers le x* siècle, probablement pour éviter des profanations involontaires auxquelles remédient encore mieux les hosties d'Occident, Vintinetto panis peut être une très vénérable coutume, mais on ne saurait en faire une règle nécessaire sans forcer la tradition.
Ici apparaît un des caractères de l'esprit conservateur. Le conservateur, en religion, en politique, en science, est celui qui ignore l'histoire des origines et n*a pas autour de lui Texemple de l'évolution. Ces deux conditions sont nécessaires. Car, s'il connaissait les tâtonnements, les angoisses, les enthousiasmes et les hâtes du début, il ne souhaiterait pas de fixer en mécanisme ce qui grandit d'abord en organisme ; mais encore faut-il qu'il ait acquis, par l'exemple du présent, l'expérience de développements analogues, s'il veut interpréter sans contre-sens les actes des vieux témoins. Le conservateur n*est donc pas
celui qui remonte à la source, mais celui qui sort du courant, il ne respecte pas roriginel, mais se repose dans du définitif, il n'est pas l'homme du -premier âge, mais du « moyen » âge. Or les orthodoxes ont tout ce qu'il faut pour être de ces coniserrateurs. La Russie n'existait pas quand le Christianisme se constituait en Orient, et eUe a peu changé après l'avoir connu. Volontiers, les Russes consacreront comme usage des premiers jours un usage qu'ils n'auront pas vu se former.
Ce que nous venons de dire de Yintinciio punis s'applique à toute Vévoluiion du culte. Au dire des Russes, le culte latin a évolué, ou par concessions lâches (les statues et les scapulaires sont un emprunt au paganisme), ou par additions arbitraires (rien ne justifie les rosaires ni les neuvaines). Cette opinion est encore le produit de l'histoire de Russie.
Le culte russe tCa pas pu évoluer par con^ cessions, parce que, quand Byzance Ta apporté à Kiev, il n'a pas eu à lutter contre un culte établi, les anciens Slaves n'ayant ni temples ni prêtres. Le culte russe rCa pas pu évoluer par additions, parce que la constitution sociale a maintenu les mœurs si chrétiennes que, pour entretenir la piété, les usages primitifs ont toujours suffi.
Comparez avec F Occident. Quand le Christianisme arriva dans la société romaine, elle était trop fortement constituée pour qu'on pût songer k lui substituer une société évangélique. Pour ressembler aux lis des champs et aux oiseaux du del, il eût fallu fuir au désert, et on eût manqué au coounandement d'enseigner toutes les nations. On ne pouvait que traiter avec le siècle, quitte à le diriger ensuite. Brunetière, dans « Sur les €hemins de la Croyance » , a expliqué magnifiquement comment l'Eglise fut à la fois souple et intransigeante pour faire abolir l'esclavage, prédiaataux esclaves la soumission au fait établi, pendant qu'elle s'efforçait de persuader aux maîtres qu'il était honteux, criminel et antichrétien que des enfants de Dieu possédassent, comme des choses, d'autres enfants de Dieu.
Voilà pourquoi on ne doit pas dire que le Christianisme s est « souillé » de paganisme. Dans les temps modernes, l'Etat était si profondément athée que, pour sauver ses fidèles, l'Eglise a du augmenter extérieurement le respect des sacrements, accroître la fréquence des communions, étendre la direction de conscience, enfin assurer à chacun, dans la retraite du temple, une seconde vie où il reçût comme une surchauffe de
spiritualité. Voilà pourquoi on ne doit pas dire que Téglise a arbitrairement « inventé » des pratiques. Dans le premier cas, la piété est moins fière, mais plus efficace, dans le second elle est moins répandue, mais plus personnelle. Au fond, elle ne s'est ni corrompue^ ni accrue. Pour que les Russes comprissent une semblable fixité dans le changement, il aurait fallu que Tune et l'autre leur fussent nécessaires. Pour cela, il ne leur a manqué que des luttes.
Inertie, imprécision^ stabilité sont, en résumé, des traits communs en Russie à la vie ordinaire et à la vie du temple. Faut-il redire que ce ne sont pas des traits isolés ? En Occident, Texistence plus active a exigé la division du travail qui, à son tour, a permis le progrès. Vie active, donc piété agissante. Division du travail, d'où esprit d'analyse, d'où culte analytique. Evolution générale, c'est-àdire aussi développement du culte. Au contraire, faute de tr avait intense ^ différencié et progressif, la piété russe est à la fois nonchalante, vague et stable, Toutes ces qualités se tiennent et nous pouvons exprimer leurs liens dans cette conclusion : Entre le culte russe et le culte latin, la différence n'est pas seulement religieuse, mais ethnique.
cinquième lettre»
L'ORGANISATION ECCLÉSIASnQUE
Pour comprendre l'influence de la société sur la religion, ce chapitre est encore plus important que le précédent. Nous le développerons. Pour cela : 1** Un exposé des faits d'organisation ecclésiastique ; — 2*" un exposé de Topinion que TEglise professe sur elle-même; — 3* l'interprétation sociologique de cette opinion comme de ces faits ; — 4" enfin, à titre de conséquence capable d'éclairer ce qui la précède, quelques pages qui montreront comment les Orthodoxes ne veulent poser qu'en fonction de l'Eglise uu problème que les Protestants croient résoudre dans la conscience individuelle, la question de la foi.
EXPOSE DES Faits
Pour ce paragraphe, la division s'impose :
d'abord, les paroisses ; ensuite, les évéchés ; enfin, le Saint-Synode ; à part, le monachisme.
!• La paroisse,
A) A la campagne.
Vous voyez passer un homme à la barbe entière, aux cheveux longs, vêtu d'une robe grise ou brune, et portant une croix sur la poitrine ; son air simple rappelle un peu nos curés de campagne : c'est le curé des villages russes, le svichchénik.
Jadis choisi parmi les paysans, sans autre préparation que plus de bon sens et de moralité, il sort aujourd'hui d'un des séminaires établis dans chaque diocèse, et il doit se marier avant l'ordi-
l'éalisb outbodou « 167
Bation, car aucun célibataire n'est admis à charge d'âmes. Les préires mariés forment le clergé Uanc, par o]^[>ositioa aux moines qui forment le clergé noir : ce nom leur vient, dit-on, du voile noir qu'ils portent derrière leur coiffure : peu importe.
Le curé de village n'est pas très occupé par son ministère. U dit la messe le dimanche, mais point en semaine, parce que ce n'est que le di« manche que les fidèles viennent, et il officie pour eux et non pour lui. £1 n'a pas de bréviaire à dire chaque jour ; seulement, quand il célèbre la messe, c'est l'office tout entier qu'il doit y ajouter. Il ne se croit pas obligs de faire aux malades et aux impies des visites de missionnaire ; il va chez ses paroissiens « quand le cœur l'y pousse » ; la spontanéité du Russe se choquerait d'une amitié accordée par devoir. Pas de sacrements fréquents entretenant des rapports de directeur à pénitent. Point de catéchisme de première communion l'obligeant à suivre des enfants avec une particulière minutie. Reste le catéchisme paroissial. Si l'école du village est une école établie par les zemstvos, on y admet le prêtre pour enseigner le catéchisme. Si c'est au contraire une école paroissiale, le curé la dirige en tout. Dans
168 l'église orthodoxe
l'un et l'autre cas, l'école est généralement une toute petite izba qui ressemble plus à une cabane qu'à une maison, et où l'on n'apprend que des rudiments de rudiments. L'instruction religieuse est proportionnée à l'instruction profane. Donc le curé a du temps pour cultiver son champ.
Il en a besoin pour faire vivre sa famille. Depuis quelque temps, il est vrai, certains prêtres reçoivent un traitement, mais fort mince, et pas tous. Le champ est une médiocre ressource quand des voisins obligeants n'aident pas à le cultiver. Il faut y ajouter le casuel : c'est fatal. A l'occasion du baptême, du mariage, de l'enterrement, de la confession, les paroissiens donnent quelques kopeks à leur pasteur. Des étrangers y ont vu de la simonie ; ils n'ont pour références que les inconvenantes anecdotes de Joseph de Uaistre et du Père Gagarine ; si les moujiks se plaignent parfois d' « acheter les sacrements » , c'est que des révolutionnaires viennent de le leur souffler ; mais, aussitôt après, leur bon sens leur redit que tout homme a le droit de vivre et il faut bien croire que ce sont les moujiks qui ont raison, puisqu'ils sont les principaux intéressés à prétendre le contraire.
Pour attacher plus encore le prêtre à son pays.
L'iCLlSB ORTHODOXE 169
Tusage a rendu souvent sa charge héréditaire. De préférence il la laisse à son gendre. C'est que sa maison, sinon son champ, étant sa propriété personnelle, devient naturellement la dot d'une de ses filles. Ainsi il s'enracine parmi les paysans. Connu d'eux, il les connaît. Il perd en autorité pour gagner. en influence! Voilà une conception de la dignité sacerdotale toute opposée à celle de l'Occident.
Elle n'écarte pourtant pas le prêtre du château. Autrefois, sans doute, la personnalité du seigneur écrasait toutes celles qui l'entouraient. Actuellement le barine respecte son svichchénik ; peutêtre lui rend-il moins d'honneur qu'un châtelain français à son curé ; du moins il ne souffre pas toujours qu'un étranger lui applique le nom irrespectueux de « pope » ; lui-même a plaisir à le recevoir au thé ; quelquefois il l'invite à diner, et, si excellence soit-il, é^dipte en retour d'aller manger à sa table : le prêtre est trop modeste pour n'en être pas effroyablement gêné.
Malgré tout, le prêtre est un isolé, parce qu'il fait partie d'une caste. Au temps du servage rien de plus naturel : le noble n'entre pas dans le clergé, parce qu'il est au-dessus de tout le monde ; le paysan ne se fait pas prêtre et la
170 l.'musb orthodoxe
paysanne n'époaie pas de prélare, parée que leurs seigneuBs ont besoin de lesrs bras pomr ]bm traranx des champa dont les {«êtres sontexeBq>t». ConduBÎon : les enfitnts des^ prêtres se mariemt emtTQ eux : c*est assez pour £aire une caste abao* lumeal fermée. Le servage aboli», la caste a él6 ouverte. Mais bien pea ùai firancfai la porte. D'autres raisons s'y opposaient. D'aboird un jeune séminariste désigné pour la succession d'un vieux cusé ^>ousera volontiers sa fiHe, qui continue à avoir la cure pour dol. Quant au futur prêtre, il doit accomplir des. rites assez compliqués pour avoir besoin de les apprendre dès le foyer, donc pour avoir besoin d'être fils de prêtre. Enfin les séminaires où les Si& de prêtres sont élevés prennent par cela même une allure spéciale qui rejaillit à son tour sur les ^ves, et sortir de la caste c'est entrer dans l'anarchie, ce qui explique en passant pourquoi il y a tant de « popovitchs » parmi les révolutionnaires. Née du servage, la caste sacerdotale survit au servage, et le prêtre, dans sa campagne, est parfois douloureusement placé outre les intérêts routi* niers des paysans et les aspirations modernes de ses études propres. Que faire ?
L'impression d'ensemble, c'est que la religion
l'église orthodoxe 171
campagnarde participe de la nonchalance ginè^ raie à la terre noire.
B) A la ville.
(Test Moscou que j'opposerai aux villages de sa province.
Une paroisse de Moscou a de mille à deux mille fidèles. Ce n'est rien en comparaison des cinquante mille âmes d'une paroisse parisienne.
A la tête de là paroisse se trouvent le plus souvent deux prêtres, sans compter le diacre. « A la tête » n'a pas tout à fait le sens auquel vous êtes habitué. Les biens de la paroisse, — qui a le droit de posséder, — sont administrés par un conseil laïque, sans l'avis duquel les prêtres ne peuvent dépenser un rouble. Les deux prêtres ne sont pas, comme en France, l'un curé et l'autre vicaire : ils sont égaux en droits : ce n'est que vis-à-vis du gouvernement ou de l'évêque que l'un d'eux est l'ancien, le starost. Ils doivent, l'un ou l'autre, officier les dimanches et les jours de fêtes. En semaine, ils ne disent la messe que s'ils pensent avoir des assistants ; suivant les quartiers, il y a deux ou trois messes par semaine ; dans les grandes églises seulement, on trouve la liturgie quotidienne : mais alors, même aux fêtes principales, il n'y a qu'une liturgie par
i&i LE €m.TB ORTHOBOXE
celui qui remonte à la source, mais celui qui sort du courant, il ne respecte pas Toriginel, mais se repose dans du définitif, il n'est pas l'homme do premier âge, mais du « moyen » âge. Or les orthodoxes ont tout ce qu'il faut pour être de ces coniserrateurs. La Russie n'existait pas quand le Christianisme se constituait en Orient, et ^e a peu changé après l'avoir connu. Volontiers, les
Russes consacreront comme usage des premiers jours un usage qu'ils n*auront pas vu se former.
Ce que nous venons de dire de Vintinciio ponts s'applique à toute Vévolulion du euUe, Au dire des Russes, le culte latin a évolué, ou par concessions lâches (les statues et les scapulaires sont un emprunt au paganisme), ou par ^^ additions arbitraires (rien ne justifie les rosaires ^^ ni les neuvaines). Cette opinion est encore le produit de l'histoire de Russie.
Le culte russe n'a pas pu évoluer par can^ cessions, parce cpie, quand Byzanoe l'a apporté à Kiev, il n'a pas eu à lutter contre un culte établi, les anciens Slaves n'ayant ni temples ni prêtres. ^^^ Le culte russe r!a pas pu évoluer par additions^ ^^ parce que la constitution sociale a maintenu les '^ mœurs si chrétiennes que, pour entretenir la '^^< piété, les usages primitifs ont toujours suffi. ^^
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Comparez avec t Occident. Quand le Christianisme arriva dans la société romaine, elle était trop fortement constituée pour qu'on pût songer à lui substituer une société évangélique. Pour ressembler aux lis des champs et aux oiseaux du ciel, il eût fallu fuir au désert, et on eût manqué au commandeaient d'enseigner toutes les nations. On ne pouvait que traiter avec le siècle, quitte à le diriger ensuite. Brunetière, dans « Sur les Chemins de la Croyance » , a expliqué magnifiquement comment l'Eglise fut à la fois souple et intransigeante pour faire abolir l'esclavage, préchant aux esclaves la soumission au fait établi, pendant qu'elle s'efforçait de persuader aux maîtres qu'il était honteux, criminel et antichrétien que des enfants de Dieu possédassent, comme des choses, d'autres enfants de Dieu.
Voilà pourquoi on ne doit pas dire que le Christianisme s'est « souillé » de paganisme. Dans les temps modernes, l'Etat était si profondément athée que, pour sauver ses fidèles, l'Eglise a dû augmenter extérieurement le respect des sacrements, accroître la fréquence des communions, étendre la direction de conscience, enfin assurer a chacun, dans la retraite du temple, une seconde vie où il reçût comme une surchauffe de
spiritualité. Voilà pourquoi on ne doit pas dire que l'église a arbitrairement « inventé » des pratiques. Dans le premier cas, la piété est moins fière, mais plus efficace, dans le second elle est moins répandue, mais plus personnelle. Au fond^ elle ne seit ni corrompue, ni accrue. Pour que les Russes comprissent une semblable fixité dans le changement, il aurait fallu que Tune et l'autre leur fussent nécessaires. Pour cela, il ne leur a manqué que des luttes.
A ce cl uxpo
Inertie, imprécision, stabilité sont, en résumé, des traits communs en Russie à la vie ordinaire et à la vie du temple. Faut-il redire que ce ne sont pas des traits isolés ? En Occident, Tcxistence plus active a exigé la division du travail qui, à son tour, a permis le progrès. Vie active, donc piété agissante. Division du travail, d'où esprit d'analyse, d'où culte analytique. Evolution générale, c'est-àdire aussi développement du culte. Au contraire, )' ^ faute de travail intense ^ différencié et progressif, [ ^^' la piété russe est à la fois nonchalante, vague et ^^^ ^/ad/e.Toutes ces qualités se tiennent et nous pouvons exprimer leurs liens dans cette conclusion : ^^^ '^ Entre le culte russe et le culte latin, la différence ^^^^ n'est pas seulement religieuse, mais ethnique.
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cinquième lettre*
L'ORGAIVISATION ECCLÉSIASTIQUE
Pour comprendre l'influence de la société sur la religion, ce chapitre est encore plus important qae le précédent. Nous le développerons. Pour cela : l*" Un exposé des faits d'organisation ecclésiastique ; — 2" un exposé de Topinion que i Eglise professe sur elle-même ; — 3"* ; Tinterprëtation sociologique de cette opinion comme de ces faits ; — 4" enfin, à titre de conséquence capable d'éclairer ce qui la précède, quelques pages qui montreront comment les Orthodoxes ne veulent poser qu'en fonction de l'Eglise uu problème que les Protestants croient résoudre <iaDS la conscience individuelle, la question de la foi.
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pas de tournées régulières, faute du prétexte de la confirmation.
Si l'évéque voyage peu, les prêtres pourraient aller à lui : en France, des retraites pastorales groupent les curés, pour quelques jours de recueillement, autour de leur premier pasteur. Ces retraites sont inconnues en Russie. Les curés de campagne ne s'y confessent qu'une fois Tan.
Dans chaque doyenné, ils choisissent l'un d'eux pour père spirituel ; c'est lui qui, à certaine date, va faire sa tournée de confession ; de là, grande liberté pour chacun.
Du reste, l'évéque connaît mal ses prêtres parôe que lui-même n'est pas un d'entre eux. Il faut rappeler ici son origine. La masse des prêtres passe aujourd'hui par quelqu'un des séminaires diocésains. L'élite, en sortant du séminaire, entre à l'académie. Les académies sont des écoles supérieures de théologie. Il n'y en a que. quatre, voisines de Pétersbourg, Moscou, Kiev et Kazan. En sortant de là, le futur évêque, au lieu de se marier, prononce des vœux de célibat. Ce sont des vœux définitifs, car, si le mariage est exigé du futur curé pour recevoir l'ordination, par contre, il est interdit à tout prêtre déjà ordonné. Ainsi ces prêtres entrent dans le clergé noir. Les
l'église orthodoxe 177
moines font partie de ce clergé. C'est pourquoi on dit souvent que les évéques sont choisis « parmi » les moines. Ce n'est qu'à demi exact. L'ancien élève de l'académie n'a de monastique que le célibat et un plus grand ascétisme. Presque aussitôt il est nommé professeur, puis recteur, de séminaire ou d'académie, et n'habite dans un monastère qu'autant que l'académie s'y trouve. A l'âge du mariage, il est entré dans une autre caste que les prêtres ordinaires ; par son éducation, il est d'une autre classe que la plupart des moines. Il est doublement un isolé. C'est l'unité du diocèse qui pâtit.
Enfin, cet évéque est entouré d'un conseil administratif et judiciaire, le consistoire; il est formé de prêtres et de laïques ; l'un des personnages les plus influents est le secrétaire, laïque nommé directement par un autre laïque, le Haut Procureur du Saint-Synode. Le consistoire est comme un synode en petit. Il semble aux adversaires du tchinovnisme que ce soit assez pour achever de détruire la vie diocésaine.
3* Le Saint^Synode.
' Le Saint-Synode est au sommet de l'Eglise. Il contient des membres permanents et des membres temporaires, des représentants de l'épiscopat, des
I7tt l'mhlise ortbomxe
peprésentants du cl^gé blanc et des laïques. G'e^ une sorte de concile permanent où se mêle la hié» rarckîe*
II fat institué, par Pierre le Grand après la mort du demîér patriarche. Le « Règlement eodé* siastique » en détaôUe Terganisation. 11 commence par légitimer le principe d'une Eglise gouTemée par une assemblée. « Le pouvmr des monarques est autocratique et Dieu lui-même ordonne de leur obéîr par motif de conscience^ et pourtant ils ont, eux aussi, leurs conseillera, n<Mi seulement afin de mieux découvrir la vérité, mais aiiemii afin que les gens rebelles ne puissent les calomnier, di^ sant que le monarque (H^donne telle ou telle chose par la force et suivant plutôt ses caprices que Ift justice et la vérité. Mais, s'il en est aiçsi, à com» bien phis forte raison ces conseillers seront-ils nécessaires dans l'administration de l'Eglise» dont le gouvernement n'est pas monarchique, et où il est ordminé aux prélats de ne point dominer leur clergé? Car, si les lois y émanaient d'rune seule personne, ses adversaires n'auraient, pour leur ôter toute valeur, qu'à diffamer un seul homme, mais cela n'est guère passible lorsqu'une décision émane des suffirages d'un concile. » (Kè^^ ment, l" partie, traduction Tondini)
h'num oRn»Boxi 179
Assnréoieat ce passage laisse paraître la toloDté du Tsar d'unir et même de sabordonner TEglise k l'Etat* C'est en souvenir des audaces da patriarche Nikone qu'il fait écrire ceci : « Un autre point de grande importance, c'est qu'avec ee gouvernement eonciliairé, la patrie n'a pas à craindre les révoltes et les agitations qui dérivent du gouvernement personnel ecclésiastique unique. En efiet, le pMple sknple ne sait pas quelle difi&» renée existe entre le pouvoir ecclésiastique et celui de Tauiocrate; mais, ébloui par la haute dignité et la pompe do Pasteur suprême, il slmagine que cet administrateur est un second souverain, égal en pouvoir à l'autocrate, et même su* périeur à celui-ci, et que Tordre ecclésiastique constitue dans l'Etat un autre et meilleur Etat. » (ibid.y i^ partie)
Pour assurer son autorité sur le Synode, Pierrele-Grand y créa le poste de Haut Procureur. Sous iormede supplément au Règlement ecclésiastique, une « Instruction du Procureur suprême du Très Saint-Synode » contient des déclarations significatives C(xnme : « Le Procureur est tenu de veiller soigneusement et sévèrement sur te synode, afin que celui-ci s'acquitte de ses fonctions conformément à ce qui est juste et sans acception de per-
{7V L'éSLISG ORIOOMXE
FeprésmtaBts du cl^gé blanc et des Imques. G'esi une sorte de concile permanent où se mêle la hiérarchîe^
Il fat institua par Pierre le Grand après la mort du àtanmt patriarebe. Le < Ri^ilement ecdà» siastique » en détaille rov^nisration. 11 commence par légitimer le principe d'une Eglise govivemée par une assemblée. « Le pouTOÎr des monarques est autocratique et Dieu lui-même ordonne de leur obéir par motif de conscience^ et poortant ils ont, eux aussi, leurs conseillers, non seulement afin de mieux découvrir la vécké, maïs aussi afin que les gens rebelles ne puissent les calomnier, di» sant que le monarque ordonne telle ou telle chose par la force et suivant plutôt ses caprices que ]» justice et la vérité. Mais, s'il en est ainsi, à com* bien plus forte raison ces conseillers serMi-ils nécessaires dans l'administration de l'Elise» dont le gouvernement n'est pas monarchique, et ou ilest ordcmné aux prélats de ne point dominer leur clergé? Cm, si les lois y émanaient .d'iime seule personne, ses adversaires n'auraient^ pour leur ôter toute valeur, qu'à diffamer un seul homme, mais cda n'est guère pot^ible lorsqu'une dëci» sion émane des suffirages d'un concile. » (Kèg^ ment, l** partie, traduction Tondini)