‹ L'Avenir de l'église russeChapitre 20 sur 23 · RUSSE · texte numérisé non relu

RUSSE

Gonsenrons Tordre suivi : paroisse, diocèse»

synode ; monachisme.

I** Zrtf paroisse.

Le peuple russe n'a pas eu le temps de se distinguer beaucoup des peuples simples des sieppes asiatiques. — Dans leurs communautés pastorales, isolées comme des mondes complets, tous les pouvoirs sont indistinctement réunis dans la personne du patriarche, qui est ainsi père.^uide, juge, instituteur et prêtre. A mesure que la* société se compliqua, ses fonctions se séparerait en des individus distincts : chez les Bachkirs demi-nomades de TOural, type de transition entre le pasteur et l'agriculteur, le chef de £amille

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a abandonné le rôle de prêtre et le rôle d'institupteur, qui pourtant restent encore réunis dans la personne du mouilah. — C'est à la suite du type bachkir qu'il faut placer le type russe. Dans la commune, le père de famille et le conseil des anciens ont gardé trop de pouvoirs pour laisser au prêtre tous ceux que nous sommes habitués à lui voir. En particulier, le svichchénik ne s'attribue à lui seul ni le ministère enseignant ni la direction de conscience.

M The peut être le seul minisire de renseigne-ment. C'est que l'enseignement religieux, au moins pour des illettrés, est nécessairement peu de chose et il se simplifie encore à cause de rim» précision de leurs dogmes. II faut donc rattacher à renseignement doctrinal l'enseignement par r^xemple, et celui-là appartient à tout le monde. Dès lors., il n'y a point, nettement séparées, une Eglise enseignante et une Eglise enseignée. Tous les -docteurs russes le reconnaissent, mais nul ne l'a exprimé avec plus d'éloquence qu'Alexis Khomiakof. « Les martyrs, qui mouraient en proclamant qu'ils acceptaient avec joie les souffrances et la .mort pour la vérité du Christ, étaient véritablement de grands instructeurs. Celui qui dit à sonfirère: « Je ne sais pas te convaincre, mais

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prions ensemble », et le convertit par l'ardeur de sa prière, est un puissant organe d'enseignement. Celui qui, par la force de sa foi et de son amour, guérit un malade et ramène par là à Dieu des âmes égarées, est le maître de ces nouveaux disciples. Certainement le christianisme a son expression logique renfermée dans le symbole : mais cette expression logique ne se détache pas des autres manifestations. Il a aussi son enseignement logique que nous nommons théologie : mais ce n'est qu'une branche de l'enseignement général. L'en détacher est une grande erreur ; en faire une prérogative est une folie ; en faire un don célestOi attaché à certaines fonctions, c est une hérésie : c'est établir le mystère ou le sacrement du rationalisme. » {V Eglise Latine et le Proteslan-' tisme au point de vue de V Eglise (T Orient, pp. 53, 54.) C'est l'opinion de toute l'Eglise russe. Le svichchénik ne peut pas être davantage tunique directeur de conscience. Dans l'Occident seul, la complication de la société a posé des cas de conscience qui ne peuvent être résolus que par un esprit qui ne les subit pas. — Le père est athée, la mère est croyante, ils se disputent l'âme de leurs enfants : les enfants atteignent l'âge où l'on juge : que doivent-ils faire entre

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deux influences qui leur furent jusqu'ici également vénérables ? — Un médecin est pris entre le désir de gagner de l'argent pour bien doter ses filles et la tentation de se ruiner au service de la science, c'est-à-dire des autres hommes: comment conciliera-t-il deux obligations également impérieuses? — Cherchez des problèmes analogues : ils s'offriront par dizaines. Ces « cas » interfamilles ou intermétiers relèvent de quelqu'un qui ne peut les juger impartialement que s'U n'est d'aucune famille et d'aucun métier. C'est pourquoi notre société est obligée de développer la fonction d'arbitre neutre, de sociologue consultant, de docteur es âmes ; le soin de trouver le devoir dans les cas particuliers revient naturellement à celui qui le prêche dans le cas général, et ce n'est pas la moindre tâche du prêtre d'Occident. — Rien de pareil dans la campagne russe. Tout le monde a même besogne, même foi, même routine ; point de ces tentations imprévues où la conscience ne voit plus clair ; même les plus vicieux n'ont pas de nombreux vices ; faute de société plus large que la famille ou la commune, il n'y a que des péchés familiaux ou communaux ; le père ou le staroste suffisent à les châtier ou à les prévenir, et le prêtre n'est pas

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plus directeur de conscience que dans ces vieilles maisons qu'on reconnaît à la puissance du culte familial et dont vous avez pu voir les dernières en France.

Que reste-t-il donc au prêtre russe ?

n ne lui reste guère que Tadministration des sacrements. Ce n'est plus que l'instrument qui fait les gestes efficaces, le médiateur impersonnel entre le fidèle et Dieu, le tckinovnik de la grâce.

Tout cela, c'est l'état social qui l'impose ; et i\ impose, comme conséquences, toutes les manifestations de la vie paroissiale que nous avons signalées. On ne comprendrait point que le prêtre groupât autour de lui une confrérie, car il n'est point le chef de ses fidèles. On s'étonnerait s'il disait la messe pour lui seul, car la messe est une réunion dont il n'est qu'un personnage. On admet qu'il soit marié, puisque ses fonctions ne le séparent pas de la communauté. On lui pardonne, s'il s'enivre, car, dans sa maison, il est un homme comme les autres. Si même il gar- % dait pour lui quelcpie chose des premières gerbes ou des petits agneaux que de ihodestes donateurs ont, la nuit, apportés à l'église pour te service du culte, on dirait que, étant tchinovnik,

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W peut, comme beaucoup d'autres, vivre aux dépens de son maitre, et même plus que d'autre^, puisque ce maître est infiniment riche. Tel sei« gneor de l'ancien temps établissait ses droits en faisant knouter son curé dans la cour et s'indinait sincèrement sous sa bénédiction quand il le voyait dans l'hiératisme de ses habits de chœur. Au fond, le prêtre russe n'est prêtre que sous rétole.

Le Russe va plus loin. Il s'indigne de l'influence qu'un prêtre peut prendre en France.

Selon lui, nous sommes moins religieux puisque nous donnons plus d'influence à l'homme ; à force de nous attarder aux intermédiaires nous manquons le but, pour trop respecter le mécanisme de l'Eglise nous oublions son âme, toute notre vie spirituelle est suspendue à celle de notre pasteur, et la preuve que ce christianisme n'est qu'une passion humaine, c'est que, si ce pasteur tombe, nous tombons plus bas que lui. Resterait à le prouver ; mais il ne s agit pas de nous.

Restreignant les fonctions spirituelles du prêtre, il est naturel que le Russe lui enlève toutes les fonctions matérielles. Une grande partie des charges paroissiales est en effet confiée

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à des clercs inférieurs ou à des laïques. De là, dans les églises urbaines, la fonction de stareste, ou, pour parler le langage ecclésiastiquo» de ktitor. Ce sont des ktitors que Ton voit, pendant l'office, vendant des cierges ou quêtant. Pris en général parmi les marchands, ils administreat la paroisse, organisent le culte, tiennent la caisse, commandent les réparations, assurent l'entretien, le tout sous leur responsabilité, et, lorsque révêque doit venir officier dans leur église, ce sont eux qui l'invitent. Us sont mi-hommes d'église, mi-hommes du siècle.

« Mi-hommes d'église, mi-hommes du siècle », tout le secret de l'Orthodoxie est là. En Russie il n'y a presque point de prêtres complets, mais il n'y a guère non plus de purs laïques. Tout le monde se sait membre de l'Eglise, avec des devoirs et des droits. Si le peuple y prend tant d'importance, ce n'est que pour aider le clergé, et il le fait avec tant d'esprit chrétien que le clergé n'en peut prendre ombrage. Il ne faut point juger suivant les coutumes françaises. En France, introduire des laïques dans l'Eglise, ce serait peut-être en disloquer la hiérarchie; en Russie, intéresser les laïques à l'Eglise, c'est sûrement faire pénétrer la religion dans la vie. En

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France on dit « le prêtre à la sacristie » , à condition qu'on y parque le Christianisme avec lui : en Russie on dit « le prêtre à Tautel » , mais on sotts-entend « Le Christianisme partout » •

Si donc la paroisse russe n'a ni centre, ni cohésion, ni vie, il faut entendre qu'elle n'a point le centre, la cohésion et la vie artificiels qu'ont dû se donner les paroisses d'Occident pour lutter contre l'athéisme des mœurs modernes. A la campagne, le curé n'a pas besoin de commander parce que les chrétiens ne combattent personne, les fidèles n'ont pas besoin de se sentir liés par des tiers ordres ou des confréries parce qu'ils ont pour lien permanent la charité que crée le Hiir, la vie surnaturelle n'a pas besoin d'être suralimentée à l'aide de pieux procédés et c'est par de véritables trucs que les athées essaient aujourd'hui de la détruire. La paroisse est une communauté, voilà tout ; mais nous sommes en Orient. Si la paroisse n'y a pas la perfection occidentale, c'est que l'état social du pays la rend impossible, nous l'avons vu, mais c'est aussi que son état religieux la rend inutile, nous venons de le voir.

Voilà pour la campagne. A la ville apparaissent quelques différences. Point de mir et

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Fanarchie urbaine. Pour eette double raison, la paroisse y doit être plus incohérente. C'est en efiet ce que nous avons dbservé ; mais si le prêtre veut garder à la paroisse sa valeur, il doit y instituer des œuvres plus ou moins semblables à celles qui existent en France : il te fait, itou» Tavons noté aussi. La contre-épreuve est complète.

Lorsqu'on a bien compris ces humbles fondements de l'organisation ecclésiastique, on n'a pas de peine à voir comment tient le sommet.

2* Le diocèse.

Le diocèse d'abord. Ici je serai court. Le diocèse est une unité intermédiaire qui résidte des imités extrêmes. Qu'il suffise de rapporter l'opinion de sociologues qui cmnparent l'épiscopat à la noblesse, organes de transmission créés par les mêmes causes, — et l'assentiment d'évôques qui, interrogés sur les réformes, estiment qu'au lieu de rétablir le patriarcat et de convoquer le concile il serait plus utile d'augmenter l'autonomie des diocèses. Je passe au Saint-Synode.

3* Le SainUSynode.

Ici, par contre, je ne pourrais trop insister. Non, le Synode n'est pas « la tête » de l'Elise. Non, le Haut Procureur ne tient pas le clergé

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« en tutelle. » Non, le Tsar n'est pas un « Pape •. Très exactement, il se passe ici en grand ce qui se passe en petit dans chaque paroisse. Le Synode a la même puissance « administrative » et la même discrétion « religieuse » que les ktitors. Pierre le Grand s'est fait ktitor universel.

Une preuve. Vous savez que c'est le Synode qui canonise les saints. Comme Tordre impérial figure sur l'acte de canonisation, au moins pour convoquer le Synode, des Occidentaux qui s'attachent à la lettre des formules ne peuvent pas comprendre que tel personnage soit devenu ami de Dieu par la volonté du Tsar. Ecoutez donc une histoire qu'on vient de me conter et que je vous redis en y mêlant la vérité, la légende, et mes fautes de mémoire.

Vers la fin du xvii* siècle, aux confins de la Sibérie, la terre d'un cimetière se souleva et rendit un corps qui exhalait une odeur délicieuse. De nom, point. Or, à quelque temps de là, l'évêque passait. A son dernier arrêt, il avait vu en songe le boyard Siméon, qui fut exilé dans la contrée par quelque Ivan Grozny ou quelque Bbris Godounof, qui y fit des travaux d'aiguille pour le compte des paysans, et qui n'achevait pas les derniers points, afin que ses clients les

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plus pauvres eussent un prétexte à ne pas le payer. Plus de doute : c'est de Siméon qu'on vient de retrouver le corps : il faut demander au Synode de ratifier le miracle. Un autre évèque passa quelques années plus tard et écrivit un rapport favorable à la canonisation, mais le Synode laissa dormir TafiFaire. Longtemps après, un de ses successeurs fit un rapport plus pressant, mais le Synode ne répondit pas davantage. Cependant les évéques ont permis de rendre honneur à la dépouille du prétendu Siméon. On l'a mise dans une châsse de métal et des pèlerins ont prié devant elle. Les pèlerins ayant augmenté, la châsse de métal est devenue châsse d'argent. Pour cette chasse il a fallu une église. L'église a été le centre d'un monastère. Le monastère a construit une égUse plus belle. L^église neuve a attiré de nouveaux moines. On avait tellement foi en Siméon qu'on a fini par l'appeler saint dans les suppliques pour sa canonisation et dans les prières qui n'étaient pas encore permises. Tout un monde religieux était sorti de terre avec lui, qui ne devait jamais recevoir de consécration officielle. Et voilà comment, partout, en Russie, la piété de la foule se satisfait Qlle-méme en faisant des saints dont elle ignore la vie et dont elle invente le nom.

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11 en est de même dans la plupart des affaires religieuses. L'initiative vient du peuple. Le Saint-Synode ne la provoque ni ne la gène. Il la ratifie.

Cherchons-nous à interpréter ce double attribut du Saint-Synode, omnipotence administrative et désintéressement religieux ?

Assurément le Synode est une institution artificielle, comme beaucoup d'œuvres de Pierre le Grand. Mais il suffit de remarquer que cette institution a duré pour y reconnaître au moins un artifice utile. Le Russe, svichchénik ou ktitor, aime si peu gouverner qu'il abandonne volontiers tout gouvernement à l'autorité la plus lointaine, qui, dans l'espèce, est le synode, et, à son tour, le clergé qui en fait partie est, par tradition, si éloigné des besognes de bureau qu'il s'en décharge sur le Haut Procureur ; mais, en même temps, le Russe a une foi trop spontanée pour qu'elle n'échappe pas aux contraintes d'un pouvoir local, à plus forte raison aux contraintes du pouvoir central. Les rapports du Synode à la paraisse sont de même nature que les rapports du ministère au mir. En bas^ une presque autonomie d'une petite république^ en haut, un effort de centralisation plus nécessaire qu efficace.

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L'organisation ecclésiastique reproduit l'organisation civile. Toutes deux sont des produits du tempérament russe.

4* Sur le monachisme.

Ce que je viens de dire suffirait. Si je m'attarde sur les moines, c'est pour expliquer, du même coup, la psychologie du culte des saints et ce qu'il donne de cohésion à l'ËgUse.

Rappelez-vous que le Russe est servi par sa communauté beaucoup plus qu'il ne la sert. Ce communisme paresseux est son second péché origineL Or il n'y a nulle part de hépos que les victorieux du vice national. Las donc de la dépravation que la vie commune eogendre, les héros russes fuiront le monde pour pratiquer ce qui leur est le plus difficile, la solitude ; c'est pour cela qu'ils exciteront radmiratioB de leurs compatriotes, et, en effet, à part les Apôtres et les Pères, à part les saints historiques comme Vladimir et Alexandre, la piété populaire n'^ donné l'auréole qu a des anachorètes. Cependant la perfection est discontinue, même chez les parjlaits de profession. Bien des hommes qui ont su fuir le siècle n'ont pu se passer du groupe et, ayant d'abprd le même amour de l'isolement, ils se sont doucement rapprochés pour le pratiquer

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en commun. Ces saints qui n'ont pas réussi sont devenus les moines ordinaires. Il y a donc deux espèces de religieux dans les couvents. Massés au centre, les fuyards des embûches, mais aussi des tracas du monde, dédaigneux de cultiver, aimant chanter des hymnes^fidèles aux jeûnes et quelque peu buveurs : ceuxJà reproduisent les défauts et les qualités traditionnels du paysan. Mais, dispersés daas les skytes de la forôt, vivent des hommes dont le type supérieur est saint Serge : ils se nourrissent de racines, pénètrent les pensées ^ leur vertu est telle qu'elle apprivoise les ours : ceux-là ont mis leur perfection à con« trarier leurs instincts, et peut-être sont-ils russes encore par cette exagération même. Voilà pourquoi on peut dire qu'en Russie monachisme et sainteté sont exclusivement nationales.

On peut dire davantage. Il y a un monachisme que tout rOrient ignore, celui de nos Dominicains, par exemple. On y met en commun son argent et son aaJûtion, et on se sépare pour des oeuvres de missions ou d enseignement. Voyez la différence. Tandis que le m<Hue oriental choisit soit la communauté, soit la solitude, le religieux d'Occident les pratique toutes deux à la fois. Tandis que le moine oriental accote la communauté pour ce

qu'elle a de protecteur, le religieux d'Occident la subit dans ce qu'elle a de contraignant.Enfin alors que l'ascète russe aime la solitude pour sa sanctification négative, le missionnaire français aime la dispersion pour son efficacité conquérante. Ne comparons pas l'un à l'autre, situons-les l'un et l'autre. En France, il y a, de la vie communautaire à la vie particulariste, toute une variété de groupements où chaque congrégation peut choisir ceux qui conviennent le mieux à son œuvre. En Russie, il n'y a guère de milieu entre la famille toute-puissante et l'individu tout seul, et nous avons vu le Russe ballotté sans cesse de la soumission à l'anarchie, et, pour finir, presque toujours impuissant à diriger toute société. Ce caractère de la vie publique se retrouve, à sa façon, dans la vie monastique. Voilà pourquoi il n'y a que deux types de moines. Voilà surtout pourquoi ni les soumis, ni les indépendants ne sont le ferment de l'Eglise. Tout à l'heure le type russe apparaissait dans ce que le monachisme est ; à présent il se montre dans ce qu'il n'est pas. La ressemblance entre les couvents et la société est prouvée, et prouvée deux fois.

L'étude du monachisme confirme ainsi l'analogie établie à propos du Synode, des éparchies

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et des paroisses. Ce quadruple examen explique en même temps les deux caractères signalés à la fin du paragraphe précédent :

A. L'orthodoxie ne veut point de tête visible parce que, dans la vie prof ane^ le Russe ne corn-' prend Vautorité que comme un patronage^ et que, transposée dans la vie religieuse^ une telle autorité n^ aurait plus de sens.

B. L'orthodoxie est très peu organisée, parce que la société russe est très peu différenciée.

Il est vrai que, dans les temps modernes, s'est établi en Russie un gouvernement centralisé. Mais c'est une institution artificielle pour combattre l'anarchie naturelle. Un intérêt humain l'a produit. L'Eglise n'avait pas les môme desseins. Elle a donc pu rester plus originalement nationale.

Le fait est donc acquis : « La religion russe convient exactement à la société russe. » La sociologie est sauve. — Le christianisme F estil ? Il ne peut l'être qu'à condition que l'Eglise russe soit vraiment une Eglise, Or, à voir la même inorganisation dans la société et dans l'Eglise, ceux qui pensent que la société se dissout en anarchie estiment que l'Eglise se dissout en protestantisme. Certes, il s'en est séparé une foule de sectes. Tout de même je prétends

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que rorthodoxie n'a rien de protestant, n me reste à le prouver.

Le protestantisme, — au moins le protestantisme extrême que Maurice Legendre et vous avez si brillamment étudié dans la Revue catho* lique des Eglises^ — a deux caractères : un cet* tain orgueil de la raison qui isole dans le libre examen, un certain élan vers les nouveautés qui détache des traditions. Or, les nations occidentales ont deux caractères analogues : Tesprit d'individualisme qui a suivi, par réaction, la décadence des anciennes communautés, l'esprit de révolution que donnent aujourd'hui les bouleversements industriels. L'Occident est le terrain du protestantisme.

Au contraire, il n'y a pas pour le proiesian'iisme de plus mauvais sol que la Russie communautaire et conservatrice.

A. Le Russe est communautaire : toute la morale lui apparaît en fonction de l'amour du prochain, et tout culte est d'abord un groupement : il croit que le Christ n'est présent qu'à ceux qui se réunissent pour prier : son Christianisme peut cesser d'être « religieux », il ne cessera jamais d'être « ecclésiastique » . Mais il ne s'agit là que d'Eglises communales : un semis de paroisses

ne lait pas même un diooèse ; comment « ces » Eglises forment-elles « une » Eglise, c'est, semble-t-il, le point délicat.

B. C'est là qu'intervient le sens conservateur du Russe. Ces Eglises isolées ne risquent pas de devenir protestantes parce qu'elies gardent [Evangile des apôtres avec autant de fidélité que la charrue des ancêtres. Si rares que soient les rapports de ces villages perdus, leurs rythmes de foi sont d'accord comme ceux de parfaites liorloges. L'air de la Russie est tellement immobile que les paroles divines qui y ont été prononcées y flottent pour Téternité. Parmi ces paroles est la promesse du Sauveur d'être avec son Ëglise. Promesse suffisante pour unir à elle seule des êtres si mystiques qu'à Finverse de Didyme, qui avait besoin de mettre ses doigts dans les plaies, ils clouteraient peut-être de Dieu, s'ils le voyaient. Le vrai centre de l'Eglise russe, c'est son Fondateur. Elle est d'autant plus cohérente qu elle est plus invisible.

Ce qui n'empêche pas les adjuvants. Des courants humainement explicables unifient les spon- ^iiéités locales. — Tantôt ce sont des pèlerinages aux tombeaux des saints, comme saint Serge, au monastère de Troïsta, près de Moscou, ou de saint

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Séraphim, à Sarof, dans le gouvernement deTambof : les vieilles se rappellent avoir entendu dans leur enfance les prédictions de Séraphim; et F ami de Dmitri Donskoï ne menait pas au xiv* siècle une autre vie que le moine du xix* ; du reste, Toffice qu'on chante sur leurs châsses est Fordinaire office des morts ; Tun et Vautre sont présents comme des défunts d'hier ; ils sont plus vivants que les métropolites. Si l'on songe (jue, seulement à Kiev, il vient plus d'un million de pèlerins par an, on peut mesurer l'influence qu'ont des moines immobiles, rien que comme gardiens de tombes vénérées, et on doit admirer quelle part ont les reliques des saints dans la communion des vivants. — Tantôt, au contraire, des Jean de Gronstadl parcourent le pays, préchant, donnant et guérissant ; Taflluence est telle à la gare où ils s'arrêtent quelques minutes que la voiture du gouverneur peut à peine s'y faire un passage : la Russie est le seul pays du monde qui suscite encore des « prophètes » , et vous vous rappellerez que Vladimir Solovief, dans Vidée russe, parle du ministère prophétique comme d'une des trois grandes fonctions de l'humanité. — Enfin, quand l'isolement risque d'altérer la foi, quelque. Nikone corrige les livres corrompus, quelque Ni-

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colas P' châtie les schismatiques ; l'Eglise invisible demande assistance à l'Eglise visible et TEglise visible se sert du bras séculier. Hais quelque importance que l'Occidental attache à leur œuvre, en Russie l'Eglise mystique prime l'Eglise institution.

Vous vous en rendrez mieux compte en compa* Tant les conditions actuelles de PEfflise de RuS" iie et de r Eglise de France.

En France, la société est foncièrement antichrétienne : qui fera croire à de braves gens normaux que les heureux sont les pauvres d'esprit, qu'il faut tendre la joue gauche, qu'il ne faut point amasser dans les greniers, qu'il faut porter sa croix et qu'on doit se perdre pour se trouver ? La doctrine chrétienne et la doctrine du monde sont trop contraires pour pactiser, et la séparation de l'Eglise et des Etats est accomplie depuis des siècles. En se séparant l'Eglise a dû se constituer assez fermement pour se défendre. Elle n'eût pu y réussir si elle n'avait été une institution. Mais, pour résister à l'Etat, elle a dû ressembler, par le dehors du moins, à l'Etat ; afin d'avoir prise sur nos mœurs, elle a dû imiter, extérieurement encore, nos lois ; pour chercher un but surnaturel, il n'en faut pas moins prendre

L EGLISE ORTHOBOXE

des moyens naturels. Or nos sociétés centralisées nous ont accoutumés à abdiquer notre initiative devant celle du pouvoir» à considérer la discipline aveu^e comme la première vertu d'un groupe, à ne participer à la vie que quand die nous est venue d'en haut en respectant les intermédiaires. De même TEglise a dû être un corps dépendant d'une tête très forte, qui exige, d'abord, la soumission absolue et donne» en échange, l'impulsion nécessaire. Un Occidental a besoin d'une Eglise solidanent constituée en ses cadres humains. Sans eux, F Eglise invisible eesseraii d exister.

En Russie, la société est si chrétienne que nos vertus surnaturelles lui servent, pour ainsi dire, de vertus naturelles : la foi est facile au mysticisme russe, l'espérance nécessaire dans œ climat mauvais, la charité inséparable du régime patriarcal. Même le Russe a, pardonnez-moi le paradoxe, des défauts chrétiens. Bienheureux les pauvres d'esprit : pour dire « idiot » il n'a que le mot « blagenny > ; tendez la joie droite : combien il exagère la servitude ! aimez ¥0S ennemis : il aime mieux être 0{^rimé que victorieux; voyez le lis des champs : la nation se meurt de paresse, de routine et d'impré-

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voyance. Dans ces conditions le problème de l'existence est tout résolu pour l'Eglise. V Eglise invisible est aussi solide que VEglise visible. On est chrétien parce qu'on est Russe, voilà tout.

l'église et la. foi

Donc l'Eglise russe s'explique : à son tour elle explique le culte russe. Il manquait un complément à ma dernière lettre : celle-ci le lui donne.

— Ainsi les Russes ignorent les grands efforts dans la vie surnaturelle : or TEglise ne leur offre point les cadres qui soutiendraient leurs clans. — Ils aiment la piété confuse : or leurs paroisses sont inorganisées aussi. — Ils craignent révolution des. rites : or ils n'ont pas de corps enseignant assez fort pour la diriger sans cesse.

— Le chapitre de l'Eglise est capital parce que le chapitre de la piété s'interprète mal sans lui.

Mais on peut aller plus loin et dire que, sans la notion d'Eglise, c'est la notion même de la foi qui reste incompréhensible.

•lie

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Pour le prouver, permettez-moi de reprendre la question de la croyance d'un peu plus haut : ce sera une occasion de repasser la psychologie de la deuxième de mes lettres et de reconnaître qu'elle aussi aboutit à Tétude de l'Eglise.

Je vous rappelle d'abord deux caractères de la pensée russe. 1** Le Russe aime les idées confuses, qui disent plus que les idées claires. S"" Le Russe recherche l'absolu, parce que ces idées confuses sont assez riches pour se suffire à elles-mêmes. Transposons ces remarques dans la spéculation religieuse.

{""Dans la plupart des cas, les croyances russes se distinguent des nôtres en ce qu^elles ont moins de contours intellectuels ^ mais plus d'attaches sentimentales ou volontaires. C'est le Russe qui professe qu'une erreur n'est jamais innocente (voilà pourquoi il est si intolérant pour les sectaires,) ou que l'infaillibilité entraîne l'impeccabilité (c'est une des raisons qui l'empêchent d'accepter l'infaillibilité pontificale). Il est donc probable que pour lui la foi ne sera pas un acte <le l'esprit seul. Il refuse en effet d'admettre notre distinction entre la foi et les œuvres, car, séparée des œuvres, la foi ne serait plus la foi, et la polémique de la justification ne lui semble qu'une

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querelle de mots. Tous ses théologiens le répètent à Tenyî. J'emprunte des textes à l'un des plus illustres. Alexis Stépanovitch Khomiakof — que Morel nous a fait connaître — fut un des plus grands esprits de l'Europe et un des premiers écriyaiDS français. Si nette que soit sa personnalité, elle exprime complètement le type russe : c'est que sa personnalité consista à synthétiser ce qu'il y avait d'original dans Forthodoxie. Sous le titre: «L'Eglise latine et le Protestantisme du point de vue de l'Eglise d'Orient > , il a publié à Lausanne une série d'œuvres apologétiques écrites de 1853 à 1860. On y lit : « La foi, vie et vérité en même temps, est l'acte par lequell' homme, condamnant sa propre individualité imparfaite et mauvaise, aspire à s'unir à l'être moral par excellence, à Jésus, le juste, à l'Homme Dieu. » (p. 134) — et encore : « Elle n'est pas un acte de la raison seule, mais un acte de toutes les puissances de Tintellî* gence saisie et subjuguée dans ses plus intimes profondeurs par la vivante réalité du fait révélé. Elle n'est pas seulement pensée ou sentie, mais pensée et sentie à la fois. En un mot, elle n'est pas la connaissance seule, mais la connaissance et la vie en même temps. » (p. 51) — et surtout :

« La foi qui sonde les mystères divins n'est pas

une croyance : elle est une connaissance. Mais elle n*est pas non plus une connaissance semblable à celle que nous avons du monde extérieur : elle est une connaissance intérieure semblable à celle que nous avons des fiadts de notre propre vie intenectuelle. Elle est donc un don de la grâce divine : elle est la présence de l'Esprit de vérité dans nou&>mémes. Or, Funion de Thomme terrestre avec son Sauveur est toujours imparfaite : elle ne devient parfaite que dans la région où Thomme dépose sop imperfection dans la perfection de Tamour mutuel qui unit les chrétiens les uns aux autres. Là^ Tbomme ne se repose plus sur ses propres forces qui ne sont que faiblesse ; il ne compte plus ^ sur sa propre individualité ; il ne compte que sur la sainteté du lien d'amour qui l'unit à ses frères, et son espérance ne peut pas le tromper r car ce lien, c'est le Christ lui-même qui fait la grandeur de tous de l'humilité de chacun. » (p. 265-266). Il faut relire, mot par mot, cette page qui, par sa largeur indéfinie, est une des plus « russes » que je connaisse. Tout Russe fait de la foi, dans la pénombre de la pensée et la chaleur du dévoûment, l'acte le plus riche de sa « riche nature > . Cest pour cela qu'il dédaigne d'épilo* guer sur le purgatoire et, pour la même raison»

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il n'ose pas assigner aux Sacrements une matière et une forme. Toute scolastique, par ses précisions intellectuelles, rapetisse à ses yeux la majesté des mystères, et il méprise « la foi du charbonnier », parce que, en divisant l'homme en un esprit athée et un cœur crédule, elle détruit la complexe unité de la foi véritable.

^ De plus, la foi est pour le Busse un « a6sotu • tandis que la croyance latine lui semble « relative. »

Selon Khomiakof, quand les Latins, pour des raisons purement spéculatives, ajoutèrent le Filioque au symbole sans consulter leurs frères d'Orient, en punition de ce « fratricide moral » , ils subirent toutes les suites du rationalisme. Leur foi était devenue une foi de tête. Une foi de tête devient vite une foi d'individu. Le jour du schisme, le protestantisme était né. Pour prévenir • rémiettement fatal, l'Eglise de Rome dut constituer une autorité doctrinale d'autant plus forte que le libre examen était plus menaçant, jusqu'à affirmer, en fape de la raison devenue complètement autonotae, l'infaillibilité papale. C'est à cette infaillibilité qu'est « relatif » le dogme latin. Mais j'aime mieux laisser parler Khomiakof.

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« J'ai dit, écrit-il en 1855, qu'au premier siècle et jusqu'à Tépoque du grand schisme d'Occident» la connaissance des vérités divines avait été considérée comme appartenant à la totalité de TEglise réunie par l'esprit de charité et d'amour. Cette doctrine, conservée jusqu'à nos jours, a dernièrement été hautement proclamée par l'accord unanime des patriarches et de tous les chrétiens d'Orient. L'Occident, infidèle à la tradition de l'Eglise, s'arroge au ix* siècle le droit d'altérer le symbole oecuménique sans le concours de ses frères d'Orient, au moment même où ceux-ci lui donnaient un témoignage de déférence fraternelle en soumettant à son approbation les décisions du Concile de Nicée. Quel est l'inévitable résultat logique de cette usurpation ? Le principe logique de la connaissance exprimé par la rédaction du symbole, étant une fois séparé du principe moral d'amour exprimé par l'unanimité de l'Eglise, l'anarchie protestante se trouvait établie de fait. Tout évêché pouvait s'arroger vis-à-vis du patriarcat occidental le droit que celui-ci s'était arrogé vis-à-vis de la totalité de l'Eglise ; toute paroisse le pouvait vis-à-vis de l'évêché, tout individu vis-à-vis de tous les autres. Il n'est pas de sophisme qui puisse éviter cette conséquence.

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Ou la vérité de la foi est donnée à Funion de tous et à leur amour mutuel en Jésus->Christ, ou elle peut être donnée à tout individu sans aucun rap« port aux autres. Pour éviter cette conséquence et Tanarchie cpii en résulte, il fallait remplacer la loi morale qui s'était trouvée gênante pour le jeune orgueil des nations germano-romaines, par quelque loi nouvelle, soit intérieure, soit extérieure, qui pût ou qui parût au moins donner une autorité indubitable aux décisions de la société ecclésiastique en Occident. Cette nécessité fit surgir peu à peu l'idée de TinfaiUibilité du pape. En effet, sa suprématie administrative et judiciaire (qui du reste ne soutient pas une critique sérieuse; ne pouvait pas, même si elle était admise dans son sens le plus large, servir de justification à une doctrine ou à un acte schismatique. Une infaillibilité conditionnelle (telle, par exemple*, que celle qui exige l'accord de la décision papale avec la totalité de l'Eglise) ne le pouvait pas davantage, puisqu'une nouvelle décision dogmatique avait été introduite dans le symbole œcuménique sans le concours des patriarcats d'Orient, dont aucun n'avait même été averti. Le romanisme restait schismatique aux yeux de l'Eglise, ou se trouvait avoir justifié toute la licence du prêtes-

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iaiitisme,à moins d'une infaillibilité absolue attribuée à révéque de Rome. Telle est la conséquence inévitable, qui a fini par être admise par un nom* bre très considérable de latinisants et doit l'être par tous. Cependant cette infaillibilité absolue n'a jamais été reconnue comme dogme indubitable et ne l'est pas de nos jours (Khomiakof écrivait ces pages en 1855) : c'est une question que la cour de Rome n'ose point aborder. D'un autre côté, cette infaillibilité papale était, de l'aveu même des latinisants, complètement ignorée dans les premiers temps de l'Eglise ; elle était hautement niée par les pères des premiers siècles (témoins l'œuvre de saint Hippolyte et la condamnation prononcée par un concile œcuménique contre la mémoire d'Honorius pour erreur dans le dogme) ; elle n'a point été mise en avant dans les premières discussions des Latins contre les Grecs, ni même dans les conférences postérieures ; elle n'est enfin évidemment qu'un principe conventionnel admis après coup par nécessité pour justifier un acte illégal qui lui était antérieur. » {VEglise Latine et le Protestantisme, p. 99-102).

A cette foi, relative parce qu'elle est appauvrie, Khomiakof oppose la foi russe, en montrant le lien entre le complexe et labsolu, dans cette page que

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je cite encore tout au long : « La foi dans rhomme individuel et soumis au péché est éminemment subjective et, par là même, elle comporte un doute constant : elle sent en elle-même la possibilité de Terreur. Pour (fu'elle s'élève au-dessus du doute et de Terreur, il faut qu'elle s'élève audessus d'elle-même, qu'elle jette ses racines dans un monde objectif, dans un monde de saintes réalités dont elle fasse partie, mais partie vivante et intégrante : car on ne croit indubitablement ou plutôt on ne sait que le monde dont on est soimême. Ce monde ne peut se trouver ni dans l'activité des individualités isolées, ni dans leuraccord fortuit (rêve des réformés), ni dans un rapport extérieur d'esclavage (folie des Romains) : il ne se trouve que dans Tunion intime de la subjectivité humaine avec l'objectivité réelle d'un monde organique et vivant, d'une unité sainte dont la loi n'est ni une abstraction, ni une chose d'invention humaine, mais une réalité divine. Dieu lui-même dans la révélation de Tamour mutuel. C'est TEglise.L'intelligence grossière et bornée,Tintelligenco aveuglée par les vices de sa volonté perverse, ne voit point et ne peut pas voir Dieu. Elle lui est extérieure comme le mal dont elle estTesclave. Sa croyance n'est qu'une simple opinion

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logique, et ne peut jamais devenir la foi dont elle usurpe quelquefois le nom. C'est la sainteté qui convertit la croyance en foi, et qui la rend intérieure à Dieu lui-même par la grâce de l'Esprit vivifiant dont elle est le don. La foi, c'est donc l'Esprit- Saint apposant son cachet à la croyance; mais ce cachet, l'homme ne s'en empare pas à sa volonté, Fhomme isolé dans sa subjectivité ne s'en empare pas du tout. Il n'a été donné qu'une seule fois pour tous les siècles, au grand jour de la Pentecôte, à l'Eglise des Apôtres réunie dans la sainte unité de l'amour et de la prière^ et depuis ce temps le chrétien, homme subjectif, protestant aveugle par l'effet de sa faiblesse morale, devient voyant et catholique dans la sainteté de l'Eglise des Apôtres dont il constitue une partie intégrante. » {L'Eglise Latine et le Protestant tisme, p. 240-242).

Donc, pour Khomiakof, la foi^ c'est F Eglise. C'est là ce que les psychologues modernes appelleraient une « théorie de la croyance » . Théorie — si c'en est une — d'une ampleur et d'une profondeur singulières. Si un catholique romain n'a pas reconnu, tout à l'heure, l'histoire de l'infailMbilité papale, dans le récit du théologien russe, par contre, à cette dernière conception de

TEglise, il peut souscrire sans réserve. Je n'ai pas à discuter ces thèses en détail. Mais il me reste à monirer comment^ en Russie^ dès que la foi s*appuie sur l'Eglise^ elle est absolue. Khomiakof se contente d'affirmer, comme un croyant : « C'est la sainteté qui convertit la croyance en foi et qui la rend intérieure à Dieu lui-même. » Il n'est pas défendu d'ajouter à cette affirmation un peu de psychologie sociale.

Les canons des sept conciles — tout le dogpie orthodoxe — racontent les mystères de Vamour de Dieu pour nous et cet amour nous donne la force de nous aimer les uns les autres. Seul le mystère d'amour soutient la loi d'amour, et seule la vertu d'amour comprend le mystère d'amour. Plus brutalement, le Russe est un communautaire. Comme tel, psychologiquement, il n'a pas de qualité plus courante que la charité, et, socialement,il n'a pas d'autorité plus ordinaire que celle des conseils. Ses conditions d'existence ne lui permettent pas, comme à l'occidental, de juger la charité au nom de la science, et d'en appeler de la décision d'une assemblée à la critique de sa raison. Au contraire, par tempérament, il jugerait une œuvre d'art à la bonté qu'elle lui suggère et il ne sera sûr d'avoir raison que quand tous

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