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LA TERRE RUSSE

Si variées que soient les races établies à la ceinture de TEmpire russe, au milieu vit un peuple homogène comprenant plus de la moitié des sujets du Tsar. Ce sont les Russes propre^^ ment dits. D'eux vient l'unité : en eux il faut chercher le type. Or, la vraie Russie est un pays essentiellement agricole. La moitié sud est formée de terres très fertiles, les terres noires, le tcher-naziom. Elles produisent des céréales. Une po^ pulation peu dense y fait une culture primitive. Elle ignore l'engrais et presque le labour. Ce sol incomparable rend, à l'hectare, trois fois moins que le sol anglais. La récolte n'est considérable qu'à cause de l'étendue du terrain.

Commençons donc par une promenade au

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cœur du pays, en grande Russie, et, pour préciser, dans les plaines de terres noires du gouvernement de Tambof.

Plaine plate comme une Beauce démesurée.

Peu d'eau. Assez peu de bois. Mais un magniâque terreau qui forme la route comme les champs et dont les chevaux de votre tarantass, qui galopent à droite et à gauche, vous lancent parfois en pleine figure des mottes noires. Sur ce fond noir, le premier blé qui pousse est d'un vert plus solide. La poussière sombre qui se lève au loin parait bienfaisante comme une buée. Une forte émo« tion sort de la monotonie de cette fertilité.

Voici un village. Toutes les maisons sont en bois, couvertes de chaume. Les troncs entiers qui en forment les parois leur donnent l'air d'être à peine dégagées de la forêt. Elles sont souvent éloignées les unes des autres, par peur du feu, et une izba neuve n'est pas un spectacle gai, car il signifie qu'on a brûlé Tan dernier. Souvent, au milieu, est la demeure de l'ancien seigneur. Elle est en bois aussi, rarement en briques ; elle n'a non plus qu'un étage ; seul le toit est en métal ou en écailles faites d'écorces d'arbres ; à l'extérieur, elle ne se distingue guère des habitations depay^ sans. Tout le village semble un rien que quelques

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coups de hache suffiraient à refaire comme une cigarette suffirait à le détruire, et il est juste qu'il se détache à peine de la terre, quelquefois caché tout entier par les petits bouleaux qui poussent entre les izbas.

Donc la première impression est celle de la pauvreté. La seconde est celle de l'isolement. Les chemins de fer sont récents, et leur réseau est à mailles très larges : quand on habite à trente vers te s (trente kilomètres) d'une station, on dit qu'on a le train à sa porte. La saison des transports est l'hiver, en traîneau ; mais alors il faut craindre les tourmentes de neige, pendant lesquelles on a connu des voyageurs égarés tournant toute une nuit pour venir mourir de froid à quelques pas de chez eux. En été, il n'y a que les routes. Or, en grande Russie, il n'y a pas de carrières de pierres. Presque aucun chemin n'est pavé ou macadamisé. Les routes ne sont que des espaces de plus de cinquante mètres de large où Ton n'a pas le droit de semer. Quelques ornières parallèles en marquent la direction. Dans les fonds humides, on les pave parfois avec des troncs ronds posés en travers et sur lesquels les roues dansent. Partout ailleurs, quand il pleut, c'est un bourbier : les Russes l'appellent le « grias »

etTharmonie de ce mot dispense de description. C'est pourquoi un cocher ne craint pas de passer à gué beaucoup de petites rivières : le pont est en réparation ou même on renonce à le réparer : les voitures descendent dans Teau et, de Tautre côté, se débourbent comme elles peuvent.

On devinerait cette difficulté de communiquer rien qu a Faspect d'un village. En France, beaucoup de villages sont allongés le long d'une route ; des bornes kilométriques, des auberges, une poste, un garage d'autos montrent que le village est un produit du transit ; sur la chaussée les habitants ne sont pas chez eux et, si elle pouvait se déplacer, ils seraient forcés de se déplacer avec elle : nos routes sont des artères. — En Russie, ce type est rare. Un village est formé de rangées parallèles de maisons entre lesquelles poussent de l'herbe et des arbustes. On ne sait pas toujours où est la vraie entrée et la vraie sortie. La partie du chemin qui sépare deux maisons est beaucoup plus une pelouse communale qu'une piste de traverse. Le tout, au lieu d'être accroché à cette piste, est posé en un point indifférent de la solitude uniforme. Posé est exact, car il n'y a point de fondations. Aucune boutique n'indique un commerce avec l'extérieur. Au pas-

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sage d'un tarantass, les chiens aboient pour défendre leur chez-eux, comme si le village était une île que la distance isolerait aussi bien que la mer.

La sensation d'isolement est plus poignante quand on revient au village après le coucher du soleil : quelques lumières à travers les petites fenêtres des izbas font paraître plus pauvre cette vie rentrée ; tout autour, la brume rend plus plate et plus lointaine cette terre que n*égaient ni la silhouette d'un arbre ni le sifflet d'un train ; des quelques villages qu'on devinait en plein jour à l'horizon, il ne reste qu'une barre blanche et un point d'or qu'on sait ôtre un clocher et qui dis^^ parait à son tour : Moscou doit être au bout du monde.

Dans ces cadres se meuvent des en£ants très blonds, vêtus de couleurs claires, allant pieds nus, et des vieillards chaussés de bottes ou de sandales, enveloppés d'un long manteau de bure, avec de longs cheveux coupés courts sur les yeux ^ et des barbes ondulées et penchées qui les font ressembler à des statues du xiii'' siècle. Les vieillards s'inclinent profondément à votre pas* sage et les enfants semblent jouir de la vie avec le sans-entrave des petits d'animaux. Res-

pect et liberté, voilà au moins deux traits apparus au premier coup d'œil et qu'il faudra expliquer par le milieu qu'on vient d'apercevoir. Mais le milieu, vous le savez, n'a pas sur le caractère d'influence directe. Son intermédiaire est le travail.

Nous examinerons successivement le travail du paysan et celui de la noblesse. Ne croyez pas que ce soit pour simplifier que je me contente de ces deux pôles extrêmes. Ici il n'y a pour ainsi dire pas de classes moyennes, car les marchands, qfuoique fort riches, sont longtemps restés serfs, comme les laboureurs. Il n'y a pas non plus de classe ouvrière, car la plupart des ouvriers urbains sont des paysans de passage, qui possèdent un champ et rêvent d'y mourir.

l'existence du paysan russe

Je ne puis mieux faire que de profiter des recherches de Le Play et de son école. Parce qu'elles ont commencé il y a plus de cinquante ans, elles sont l'histoire d'une évolution sociale sans laquelle on aurait peine à saisir le sens des événements d'aujourd'hui, et, comme ce sont des monographies de familles extrêmement minutieuses, elles nous restituent ce passé avec toute la vie d'un document immédiat. Pour expliquer l'aujourd'hui, il faut connaître l'autrefois : mais on ne comprendrait pas les faits d'autrefois si on n'y mettait les sentiments observés aujourd'hui.

Cercle vicieux. On n'en peut sortir que par un compromis. Ici le meilleur consiste à ne remonter qu'un demi-siècle en arrière.

Vous savez qu'il y a un demi-siècle presque

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toute la population de la Russie était soumise au servage. — Une faible partie avait été à demi émancipée par le régime de Tabrok. — Le reste a été émancipé, au moins en droit, par Toukase de 1861.

Les Ouvriers Européens et les Ouvriers des Deux Mondes analysent des types des trois phases. Je vais résumer quelques-unes de ces observations, en me donnant le droit de négliger les variétés et d'oublier les revirements, et en ne cherchant d'abord ni un classement parfait, ni un enchaînement rigoureux.

1" Paysans à corvées.

Le Play a trouvé en 1853 un type de paysans à corvées dans une famille habitant les steppes de terre noire d'Orenbourg (Russie méridionale).

C'est une famille de dix personnes, le père, yeuf,!ses trois fils mariés (l'ainé ayant deux petits enfants), et sa fille non mariée. Tous vivent en communauté sous l'autorité du père.

Comment vivent-ils ?

A) D'abord les moyens d'existence.

Ces paysans habitent dans une plaine analogue à celle que nous avons décrite, sur une propriété de plus de 100.000 hectares, dont une faible

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