‹ L'Avenir de l'église russeChapitre 6 sur 23 · partie est cultivée, le reste se composant de forêts et de pâturages · texte numérisé non relu

partie est cultivée, le reste se composant de forêts et de pâturages

Le travail principal de la famille — hommes et femmes — est la culture ; elle cultive pour son propre compte les terres que le seigneur lui alloue, mais chaque personne doit en outre au seigneur trois jours de corvée par semaine : en fait, on ne dépasse pas 125 jours par an, et, après 55 ans, on est exempt de toute corvée.

Les travaux secondaires sont très variés : pour les hommes, abattage et transport du bois de chauffage et d'éclairage, fabrication et entretien du mobilier, confection des sandales (lapti), etc. ; pour les femmes, culture du jardin potager, récolte du chanvre et du lin, confection des étoffes et des vêtements, fabrication des torches d'éclairage (loutchines) , etc. ; car, dans ces pays perdus, la division du travail n'existe pas.

Tous ces travaux sont nonchalants, et la culture est uniquement extensive. C'est que le pays est si lointain qu'on n'y peut introduire aucun instrument compliqué, aucune méthode perfectionnée : — culture intensive impossible ; et si peu peuplé que tout surabonde : — culture intensive inutile. De plus, le paysan est mal nourri, donc il ne peut travailler beaucoup ; ne tra-

vaillant pas beaucoup, il est pauvre, et par suite ne peut se nourrir : c'est un cercle vicieux parfait.

Ce paysan n'a pas une propriété bien définie. La terre arable ne lui appartient pas. Le seigneur lai prête quelques hectares pour une période déterminée, à l'issue de laquelle il peut faire une nouvelle répartition, par les soins du conseil des anciens de chaque village.

Donc la famille rurale ne possède en propre que sa maison, le jardin qui l'entoure, des animaux de labour, quelques vaches et quelques moutons, les instruments de son travail, fort mal entretenus, une réserve d'argent d'une trentaine de roubles (une centaine de francs) ; ajoutez les meubles, et quels meubles ! les plus précieux sont les images saintes ; un banc fait le tour de l'izba ; il y a une table et des escabeaux, mais pas de lit, et on ignore à peu près le linge de ménage.

Par contre, le paysan russe reçoit de larges subventions : il peut prendre dans la forêt autant de bois qu'il veut pour se chauffer ou pour réparer sa maison ; il a, sans aucune restriction, droit de chasse, de pêche et de cueillette ; enfin il sait qu'il sera secouru en cas d'épizootie ou d'incendie.

A tout cela rien d'étonnant : la propriété du sol n'importe guère à un paysan qui voit autour de lui des champs inoccupés qu'il n'aurait pas de peine à ensemencer si on le chassait du sien ; et le seigneur a tant de bois que les vols qu'on y peut faire, si on doit les appeler des vols, sont peut-être des moyens de donner de l'air à ses arbres.

B) Voilà un genre de travail et un genre de propriété tout à fait inconnus en Occident : ces moyens d'existence entraînent un mode (Texis^ tence original aussi.

C'est un régime communautaire. Sans doute il est la continuation de l'existence communautaire que menaient dans la steppe les anciens pasteurs. Môme on ne peut complètement l'expUquer que par elle. Mais sans elle on peut du moins le pressentir, car, dans l'isolement qu'impose l'étendue, on éprouve le besoin de grouper toutes les aptitudes, le travail faible de chacun veut profiter des travaux additionnés de tous, et la propriété indistincte, en diminuant l'autonomie de l'individu, renforce d'autant le groupe.

D'où une double communauté :

a) Communauté dans la famille. Non seulelement le fils nouveau marié vit au foyer de ses

parents, mais Thabitation, les animaux et les instruments de travail sont propriété indivise de la famille, et les jeunes ménages qui en font partie ne possèdent guère en propre que leurs vêtements.

b) Communauté du village ou Mir, A la tête de chaque village est le conseil des anciens. Son pouvoir est incomparablement plus pénétrant que celui de nos conseils municipaux. Il partage les terres, il désigne les recrues, il rend la justice. Dans cet tlot qu'est un village, c'est un parlementarisme omnipotent.

Le Play montre ainsi quel résultat produisent les liens que le régime communautaire établit entre les jeunes gens, les chefs de famille, les anciens et le seigneur : « Le régime patriarcal s'harmonise en Russie avec le classement naturel des influences : dans un ordre social où l'enseignement scolaire ne contribue en rien au développement précoce de la jeunesse, où l'instruction ne s'acquiert que par la pratique même de la vie et des rapports sociaux, les vieillards ont, en fait, une énorme supériorité sur les jeunes gens. Ceuxci ont la conscience de leur infériorité et lorsqu'on s'enquiert, en Russie, de quelque fait auprès d'un homme de quarante ans, celui-ci ne manque ja-

mais de répondre que ces lumières ne peuvent être convenablement fournies que par un plus ancien que lui. Ce régime est d'ailleurs corroboré par le sentiment religieux ; aussi est-il presque sans exemple qu'un fils arrive à une désobéissance formelle et se décide à encourir la malédiction paternelle. Dans les cas comparativement rares où l'ascendant du père ne suflBt pas pour maintenir l'harmonie nécessaire à la vie commune, lorsque surtout les dissensions qui s'élèvent entre les belles-filles tendraient, en se développant, à provoquer la dispersion de la famille, le père a recours à l'autorité du seigneur. L'autorisation de celui-ci est, en effet, nécessaire en principe lorsqu'il y a lieu de diviser une famille : elle l'est également en fait en ce sens que la construction d'une nouvelle habitation ne peut avoir lieu qu'au moyen de dispenses de travail et d'allocations de matériaux faites par le seigneur. De tels recours sont rares dans la terre de Tachli ; mais lorsqu'ils se présentent, le seigneur fait lui-même appel à une réunion formée de tous les anciens du village dont la famille fait partie. L'expérience lui a prouvé que le moyen de remplir, en pareil cas, un rôle utile est de prononcer conformément à l'opinion de ce conseil. »

Tel fut le servage russe. Il ne ressemble qu'en quelques points au servage féodal. Les moralistes peuvent discuter ses effets. Les uns trouveront odieux le droit d'un seigneur qui disposait sans contrôle de l'honneur de ses paysannes. Les autres trouveront excellent le patronage seigneurial qui garantissait aux moujiks le pain quotidien. Peu importe. Il faut Taccepter en ce moment comme un fait, et nous verrons bientôt qu'il fut presque une nécessité.

Cependant ces sujétions multiples pesaient à beaucoup ; depuis longtemps il fallait tempérer le régime : les seigneurs y avaient librement consenti par des concessions d'abroks.

2^ Paysans à Vabrok,

Dans les contrées de l'ouest, du centre et du nord de la Russie, le sol est peu fertile, on exploite ttes mines et des forêts, et on ouvre quelques ihanufactures. C'est là que les seigneurs ont supprimé la corvée en abandonnant aux paysans les plus actifs la libre disposition de toutes leurs terres moyennant une redevance en argent. Elle est généralement voisine d'une centaine de francs par tête. On la nomme abrok.

C'est dans le bassin de TOka (Russie centrale) que Le Play a analysé en 1853 des paysans à

Tabrok. Les membres les plus curieux sont les émigrants.

Ces émigrants sont les jeunes hommes d'une famille de treize personnes, comprenant trois fils mariés. Enfants, ils aidaient aux travaux agricoles de la communauté. A dix-huit ans, ils étaient soumis à Tabrok et partaient. D'abord c'étaient des absences d'une saison, pendant laquelle ils se louaient comme bateliers dans le bassin de l'Oka pour revenir à la saison des glaces, avec une épargne de 100 à 200 francs qu'ils versaient tout entière dans les mains du chef de famille. Au bout de quelques années, l'ouvrier émigrait plus loin, jusqu'à Saint-Pétersbourg, y exerçait pendant dix-huit mois le métier d'izvoschik (cocher) , de maçon ou de charpentier, et rentrait passer l'hiver près de sa femme, demeurée dans la maison paternelle. Vers quarante ans, l'ouvrier redevenait agriculteur, et son fils partait à sa place.

Très caractéristique, la vie pendant l'émigration. C'est encore la vie de communauté. On émigré en troupe ou arlèle. Il y a beaucoup d'espèces d'artèles ; rien qu'ici, on en organise deux : Tune dure ce que dure le voyage, l'autre subsiste pendant tout le temps du séjour dans la grande ville.

La seconde suffira à expliquer le fonctionnement de toutes. Soixante émigrants gouvernés par quatre d'entre eux : Tartelchik cherche Touvrage pour les autres ; le cloutchnik tient la caisse commune ; deux starchi les contrôlent Tun et l'autre . On loge et Ton mange en commun. Les recettes des associés sont réunies pour être réparties également entre tous à la fin de la campagne. Les vigoureux n'ont alors aucun avantage sur les faibles. On établit une compensation en faisant de temps en temps reposer ceux qui ont donné le plus fort coup de collier dans les moments de presse. C'est ainsi que l'artèle assure la continuation de la vie communautaire à laquelle on s'était habitué dans la famille.

L'indépendance que donne l'abrok convient aux caractères les plus entreprenants. Mais l'abrok est une faveur du seigneur, non un droit du paysan. Beaucoup d'esprits réclamèrent la liberté de toute la nation. Nicolas P' craignait, en la décrétant trop tôt, de faire le malheur de tous et s^e contenta de faire étudier la possibilité d'une émancipation. Ce fut Alexandre II qui signa l'oukase en 1861.

3" Paysans émancifés.

J'ai sous les yeux une monographie de bordiers

émancipés de la grande Russie, observés par mon père en 1876 et en 1884 et je viens moi-môme de passer quelques temps dans leur village, à Lipégui, sur la limite des gouvernements de Tambof et de Penza (Bordiers émancipés en communauté rurale de la Grande-Russie, par le lieutenantcolonel Wilbois, Ouvriers des Deux Mondes^ 2* série, Tome I).

On sait ce que fut l'émancipation. On voulait libérer le serf de la corvée, mais, comme son maître était aussi son nourrisseur, il fallait, avec l'indépendance, lui donner le moyen de gagner sa vie. On ne pouvait l'y aider qu'en le rendant propriétaire. Donc on obligea le seigneur à vendre aux paysans, ou plutôt — ceci est capital, — à la commune, une partie de ses terres ; un minimum fut fixé, qui variait avec la richesse du sol, et devait suffire à nourrir le cultivateur : ici c'était une deciatine (un hectare) par paysan mâle, là douze deciatines, en moyenne trois et demie.

Si le paysan pouvait payer tout de suite, il acquérait la liberté tout de suite. Si non, l'Etat se substituait à lui, remboursait le seigneur en 37 ans et se faisait payer par le paysan en 49 ans. En attendant la libération de sa dette, le paysan passait de la tutelle du seigneur sous la tutelle de la

cofflmune. La commune était responsable devant lïtat de la dette de ses membres. C'est une des raisons pour lesquelles l'Etat a voulu que la corn* mune seule possédât la terre. L'oukase ayant été promulgué en 1861, ce n'est qu'en 1910 qu'il devait avoir son effet complet. Nous ne serions donc pas encore sortis du servage si, tout récemment, l'empereur Nicolas II n'avait fait gracieusement remise aux paysans de ce qui leur restait i payer.

Dès lors, rien d'étonnant à ce que, en lisant cette monographie de bordiers émancipés, on la trouve presque pareille à une monographie de paysans à corvées. Avant l'émancipation, le chef de famille était maréchal chez le seigneur ; depuis, il est resté maréchal et travaille pour le seigneur, mais à présent il est payé (0 fr. 65 par jour). 11 ^t vrai que ce prix est inférieur à celui des journaliers agricoles du pays ; mais, par contre, le seigneur conserve au paysan une partie des anciennes subventions qui équivalent à un salaire en nature. Il n'y est point forcé, il s'y oblige luimême pour garder au pays la paix. Ainsi, sous une nouvelle étiquette, l'état primitif subsiste à peu près.

Notons, cependant, que la famille dont il s'agit

peut être un cas particulier de stabilité. L'émancipation a eu des résultats différents suivant Ie& provinces.5

Sur les sols riches du Sud, les serfs libérés ont pu payer leurs terres : ils ont prospéré: l'émancipation a été un bienfait. Sur les sols pauvres du Nord, les terres rapportaient trop peu pour que leurs nouveaux possesseurs pussent s*acquitter ; ils ont abandonné leurs villages pour se louer ailleurs comme ouvriers, moins maîtres de la terre et moins maîtres de leur temps qu'à l'époque du servage, et leur exode, en les ruinant, ruinait les seigneurs du môme coup. Partout la sépara* tion a été mauvaise en aigrissant les propriétairescontre les paysans qui cessaient de les servir, et les paysans contre les propriétaires qui cessaient de les aider. Elle a créé deux classes rivales.

Enfin elle a produit d'abord cet effet inattendu : elle a resserré la communauté. Le paysan n'ap» partint plus au seigneur, c'est vrai, mais il ap^ partint encore à la commune. « Par là, écrit, avec une nuance de critique, M. Anatole Leroy* Beaulieu dans son grand ouvrage : L'empire des^ Tsars el les Russes (t. I, p. 476), par là le Ue» qui enchaînait le paysan à la terre, à la glèbe, n'a pas été entièrement rompu ou a été en partie re-

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noué. La propriété indivise et l'impôt solidaire sont comme une double chaine qui, en retenant les paysans dans la commune natale, les fixe encore au sol ; s'ils ne sont plus légalement attachés à un maitre, ils sont toujours légalement attachés les uns aux autres. Leur liberté comme leur propriété est dans une certaine mesure collective et indivise ; dégagés des liens du servage, ils peuvent difficilement se mouvoir en dehors de la communauté. S'ils n'avaient le droit de se donner mutuellement congé, et si l'exercice de ce droit n'avait été récemment étendu, l'on pourrait comparer les serfs émancipés à un troupeau délivré du berger, mais dont les animaux, liés les uns aux autres et obligés de marcher ensemble, seraient contraints de brouter là où le berger les aurait laissés... Grâce à cette nouvelle solidarité, ajoutée à l'ancienne charge solidaire des impôts directs, on pourrait dire qu'au lieu de renverser la vieille commune russe avec la propriété collective, l'émancipation l'a temporairement fortifiée en intéressant le fisc à son maintien, jusqu'à l'entier payement de la rançon dû servage. »

Qu'on ne dise pas que le paysan n'attend qu'une occasion pour s'affranchir du mir. Les

vieux dictons lui semblent toujours vrais : « Le mir n est pas un maître, c'est un père affectueux qui a la même sollicitude pour tous ses enfants » , ou encore : « Le dernier dans le mir fait toujours partie d'un seul et même troupeau, mais, une fois séparé du mir, il n'est plus qu'un orphelin. »

Ces proverbes ont obscurément raison. Qu'un incident quelconque arrive à dissoudre le mir. Soit le triomphe du socialisme : le sol appartiendra à la nation, et le paysan ne sera qu'un ouvrier d'état. Soit rétablissement de la petite propriété : mais la plupart des paysans ne savent pas se suffire ; si la récolte est bonne, ils ne mettent rien de côté ; quand elle sera mauvaise, ils demanderont secours à des préteurs de profession ; une fois endettés, ils ne sauront qu'accroître leur dette, et leurs nouveaux champs seront bientôt rachetés par de gros spéculateurs, qui les y emploieront comme ouvriers : ce sera encore le prolétariat. Nationalisation du sol et propriété morcelée sont les deux dangers modernes, et le mir, étant aussi opposé à l'une qu'à l'autre, défend le Russe contre elles deux« C'est qu'il est le produit spontané d'une certaine culture extensive, et tant qu'une culture

intensive ne s'imposera pas, le mîr sera nécessaire.

Ces études éclairent singulièrement ce que Dous savons de l'histoire du paysan russe.

Les premiers Slaves sont sans doute issus des pasteurs de l'Asie centrale, qui vivent en communautés de plus de cent personnes, obéissent au patriarche, possèdent en commun le bétail et ne possèdent pas le sol du tout. A preuve, la route suivie par les grandes invasions qui, en traversant les steppes du sud de la Russie, n'ont pu y laisser s'établir des sédentaires, les peuples désirés par des noms de famille et pas par des noms de contrées dans les premiers récits touchant les Slaves, et, chez les Bachkirs d'aujourd'hui, près de l'Oural, le passage, saisi sur le vif, du type pasteur au type agriculteur.

Quand les Slaves se fixent, avant le ix* siècle, ils ont déjà — ou encore — la famille patriarcale et le mir. Existant à l'origine et existant de nos jours, une telle constitution sociale n'a pas pu beaucoup varier. Pour le paysan russe il n'y & pas d'histoire.

n n'y a que des incidents.

A la grande époque de laroslaf (xi* siècle) ce paysan était un homme libre, et je dirai volon-

tiers le plus libre des hommes, car il avait dû hériter de ses ancêtres nomades le goût et presque le besoin de vagabonder. Il y avait bien des esclaves, mais c'étaient des prisonniers de guerre. Sous Ivan le terrible (xvi* siècle) subsistent encore les esclaves, prisonniers, achetés ou fils d'autres esclaves. Il y a quelques fermiers et quelques métayers. Mais le fond de la population rurale, c'est le moujik du mir. Il est vrai qu'il est de moins en moins indépendant. L'Etat, qui se fait de plus en plus puissant, par conséquent de plus en plus besogneux, prélève de lourds impôts dont le mir est responsable. Les seigneurs, dont les charges augmentent avec celles de l'Etat qu'ils servent, demandent aux paysans corvées et redevances. La situation des paysans est encore aggravée par Boris Godounof, sous le règne du fils d'Ivan le Terrible, Feodr, dont Boris est le beau-frère et le ministre tout-puissant. A cette époque les moujiks pouvaient passer du service d'un petit propriétaire à celui d'un grand propriétaire, et les grands propriétaires profitaient de leurs ressources pour les attirer ; les petits gardaient la terre, mais n'en tiraient plus de blé : ils étaient ruinés. Pour les défendre, le tsar, c'est-à-dire Boris, interdit désormais à un

paysan de passer d'une terre sur une autre :

voilà le paysan attaché à la glèbe (1592). Cet acte eut une double cause, politique et agricole. D*abord Boris voulait le trône : c'était se taire l'ennemi des grands boïards : aussi chercha-t-it des amitiés dans la petite noblesse : le moyen, c'était de renrichir. En Tenrichissant il enrichissait TEtat qui recrutait son armée dans la noblesse rurale. Coup double. C'était d'un fin ambitieux et d'un sûr patriote. Mais c'était, consciemment ou non, d'un grand sociologue. Le paysan russe n'a jamais été un vrai paysan ; il ne cultive que par force ; par goCit, il voyage. Aussi les oukases qui veulent l'attacher au sol ont pour premier effet d'augmenter le nombre des cosaques. Du reste, c'est une des lois les mieux établies que la difficulté de transformer un pasteur eu agriculteur, et, si vous en voulez un exemple actuel, je vous renvoie à la fameuse monographie duBaclikir demi-nomade, que Le Play a publiée dans le tome II des Ouvriers européens et que H. Demolins a commentée dans le second volume de La Route, Pour faire rendre à la Russie sa principale richesse, le blé, Boris Godounof employa, faute de contrainte naturelle, la con-* trainte d'un oukase. Le servage fut mieux qu'une

habileté politique, ce fut une nécessité agricole.

Le servage dura jusqu'au xix* siècle à peu près tel quel. On l'aggrava plutôt. Ainsi Pierre le Grand assujettit à la résidence fixe les métayers et les cultivateurs restés libres (1723). Mais, en général, on ne s'inquiéta plus de changer le régime des travailleurs : on s'occupa de mettre en valeur le terrain.

D'une part, on perfectionne les procédés, et les tsars ont souvent fort à faire contre la routine des paysans : il faut un oukase de Pierre le Grand pour qu'on moissonne à la faux et non plus à la serpe.

D'autre part, on colonise. Catherine II appelle des Allemands dans les régions récemment conquises et encore désertes de l'Ukraine. Araktchéef, ministre d'Alexandre P% fonde des colonies militaires, où le soldat, accompagné de sa famille, défriche et défend à la fois les frontières de l'empire. Alexandre III porte ces frontières bien à Test de TOural ; le meilleur effet du chemin de fer transsibérien est de provoquer une émigration dans les bonnes terres de la Sibérie, qui est la grande colonie russe ; ce souci agricole inspire toute la politique asiatique de la Russie.

Sur ces entrefaites, Alexandre II avait libéré les vÎDgt-deux millions de serfs, et je vous ai plus haut décrit leur état actuel : vous voyez comment la méthode que j'ai essayé d'employer éclaire, Fun par l'autre, le passé et le présent.

S'il fallait résumer d'un seul mot tout ce que je vous ai dit jusqu'ici, j'ajouterais que la caractéristique du paysan, c*est la vie commu' nautaire. Nous allons voir qu'au contraire, la caractéristique de la noblesse, c'est la vie indi. vidualiste.

ni

l'existence de la noblesse russe

Suivez-moi chez un barine, propriétaire, pour prendre un type moyen, de quelques centaines ou de quelques milliers d'hectares, dont le père ou le grand-père fut un seigneur souverain et qui n'est plus qu'un noble pamechchik.

Vous avez tout à l'heure aperçu de loin sa maison de bois qui, étant basse, vous a paru modeste. Entrons-y. Brusquement nous apparaît un confort splendide : poêles de faïence occupant des pans de murs, vastes fauteuils de fabrication locale, grossière, mais où l'on est si bien pour les longues siestes et les profondes rêveries, portes épaisses aux lourdes serrures de cuivre, chambres qui sont des maisons, tables qui sont des plates-formes, cuvettes qui sont des bassins.

fenêtres qui forment contre Thiver des fortifica* tions. Le confort est tel qu'il grisé.

Nous sommes en effet chez quelqu'un qui tra« vaille peu. Notre hôte doit être le chef d'une exploitation agricole, mais il loue la terre à des fermiers ou, s'il s'en réserve l'exploitation, c'est le plus souvent par l'intermédiaire d'un intendant, et lui-même voyage par l'Europe. Revient-il se fixer définitivement sur ses terres ? voyageur artiste ou philosophe, il n'a rapporté de l'étranger, aucun précepte d'agriculture, car, dans sa jeunesse, personne ne l'a poussé à l'y chercher ; du reste, fût-il lui-même ingénieur agronome, il aurait besoin de cent fois plus d'efforts pour transformer ses ouvriers qu'il n'en a employé h s mstruire lui-même, et, à cela, il renonce ; enfin, s'il voulait augmenter ses récoltes, ce serait pour devenir plus riche, et, vivant seul, il n'a pas de besoins. Ainsi seigneur et paysans s'entendent pour ne demander à la terre que ce qu'elle veut bien leur donner.

Donc il reste des heures pour les flâneries di verses ou pour la culture de soi. Voici le plan d'une journée. Entre huit et dix heures, lever et premier déjeuner. Dans la matinée, thé. Vers une heure, déjeuner. Ensuite, thé. Vers quatre heures,

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repas principal. Puis thé. Aux environs de neuf heures, souper. Thé avant de se coucher : on se couche bien après n^inuit. Entre les repas et les thés, on mange des fruits et des bonbons. Il y a donc peu de temps, et surtout peu de longs temps, où l'on ne soit pas assis.

Parmi les hôtes de la maison, les plus matériels ont tout ce qu'il faut pour ne penser qu'au manger. Pour se faire une idée de son abondance, il suffit de songer à ce qu'est une soupe. Ghchi, par exemple, est formé d'un morceau de bœuf trempant dans une grande assiette bourrée de choux aigres où l'on verse de la crème aigre, et on avale le tout avec des petits pâtés fourrés de viande ou de riz : cette soupe est un repas à elle seule. Nul estomac ne peut lutter avec un estomac russe. Les spirituels préfèrent le thé. Toujours exquis, toujours léger, on en prend plus de dix tasses par jour, en fumant, hommes et femmes, les fines cigarettes du Midi, et la boisson et la fumée sont un excitant aux causeries délicieuses que je vous décrirai plus tard. Vous voyez qu'une telle vie peut, selon les hommes, engourdir le c«(rps ou affiner l'esprit.

Si engourdi soit-il, le seigneur ne peut supporter le moindre froissement. J'ai dit qu'il dtue

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«. vers » quatre heures : cela signifie tantôt à deux, tantôt à cinq, quand il lui plaît d'avoir faim. Chacun arrive à son tour, de quart d'heure en quart d'heure, le fils revenant de sa chasse, la fille n'interrompant pas sa musique. Là, il n'y a pas de places d'honneur. On ne craint pas de mettre les coudes sur la tablé. On s'étonne que le cérémonial anglais laisse encore de l'appétit, et Von raconte des mésaventures de voyage : « A Paris, un jour de courses, on a mis plus de dix minotes à me trouver une voiture. » (Depuis ce jour il fait attendre un fiacre à sa porte dès sept heures du matin, bien qu'il ne se lève guère avant midi). « A Berlin, on a refusé d'enregistrer mes bagages sous prétexte que le train allait partir. » (Alors qu'en Russie, le train l'attend une demi-heure quand il est en retard). Il veut la vie

large-

U l'offre aussi. Sa maison convient à l'hospitalité. Si lointaine connaissance qu'on soit, on ne se déplace pas pour une visite de moins de quinze jours, et rien n'est charmant comme l'affabilité russe.

Cependant si la table est aussi volontiers ouverte aux étrangers dont les nouvelles distraient, la maison est souvent vide des parents qui ha-

bitent au voisinage. Ce fait étrange s'explique sans peine.

Si les paysans sont cinq cents au fond de leur village, le seigneur y est seul. Eux se serrent spontanément les uns contre les autres, lui est forcé de vivre avec lui-même. A-t-il des parents à quelques dizaines de verstes? par le mauvais temps, c'est un voyage : l'habitude de vivre en loup commence. Réagit-il ? les conversations de ces solitaires sont toujours les mêmes et bientôt on se délaisse pour ne pas s'importuner : l'habi» tude est prise. Il est vrai que les esprits supé» rieurs pourront toujours se voir sans parvenir à se lasser : mais leurs visites ne seront que de passagers échanges d'idées, d'impressions, de superfluités ; n'étant gênés dans la vie par aucun étranger, il ne leur faut l'appui d'aucun ami ; ils n'ont pas entre eux le lien continu de l'intérêt. Ainsi l'étendue du sol serre les petits et sépare les grands. Deux effets contraires sortent d'une même simple cause. Mais voilà expliqués, du même coup, tous les actes d'indépendance que nous venons de signaler.

Insistons. La noblesse russe ignore ce que nous appelons tour à tour, avec sympathie, l'esprit de famille, en mauvaise part, le népotisme.

On trouve tout naturel de ne voir qu'une fois l'an le cousin du village prochain avec qui, du reste, on n'est pas brouillé. Le titre de cousin n'est d'ailleurs pas suffisant pour obtenir de vous une faveur quelconque. Même un frère, on le verrait mourir sans chagrin, s'il n'avait pas vos opinions politiques. Demandez au barine de province s'il n'est pas parent de son homonyme le ministre, il répond nonchalamment, comme s'il craignait de se fatiguer à compulser des papiers de famille : « Qui sait ? Dieu le sait ! Kto znaït ? Bogh znaït ! » I>ès lors, le lien familial n'existant pas, les autres liens sociaux ne peuvent se former.

J'en emprunte un curieux exemple à l'administration du district.

Un district est plus peuplé qu'un de nos arrondissements, moins qu'un de nos départements, et, naturellement, beaucoup plus vaste. L'administration en est confiée à des personnages qui ne ressemblent en rien à nos préfets et à nos sous-préfets. Les plus caractéristiques sont les zemskié-natchalniki. D'une part, ce sont des fonctionnaires, puisque le gouvernement les paie; d'autre part, ils sont souvent choisis parmi les propriétaires de la région. De plus, leurs pouvoirs sont très variés, car à l'autorité administra-

live proprement dite ils joignent l'autorité judi-» claire, jusqu'à une certaine limite i)6duci)up phi» éloignée que celle de nos juges de paix. C'est là une décentralisation que Ton ignore en France et une décentralisation autour de la noblesse résidente. Le principe est à coup sûr excellent. — Or, je sais un district dont les gouvernants — le» zemskié-natcha<lmki, les membres permanents de l'assemblée élue des zemstvos et le maréchal de la noblesse, — appartiennent presque tous à la même famille, c'est-à-dire sont dans les meilleures conditions pour exercer rar le district une tyrannie en grand ou un patronage en grand. — Eh bien, ils n'ont tenté ni l'un ni l'autre ; aucune vie commune, aucune action d'ensemble ; dhacun, dans sa fonction, s'est contenté de traiter ses subordonnés avec une bonté de petit souverain, on de faire de grands sacrifices pour les écoles des zemi^vos dont, maintenant, ils renient l'esprit : le sol ne produisait pas l'instinct social, dans le sens familier aux Occidentaux, et spécialement aux Anglais : de notre point de vue, on dirait que cette noblesse ne peut constituer une classe diri« géante.

Par contre, elle forme une excellente noblesse de service. Vous le devineriez vous-même en

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eiamioaat son travail et sa propriété. Travail de fonctioimaire : les enfants dont tant de parents respectent aveuglément le bon {daisir ne reçoivent pour ainsi dire aucune formation, car l'éducation purement sentimentale du foyer ne virilise pas et l'éducation purement intellectuelle du gymnase déprime en Russie autant cp'ailleurs ; c'est pourquoi, arrivés à l'âge d'homme, ces enfants n'ont d'autre débouché que le service et méprisent les kouptsy que le commerce enrichit ; les maréchaux de noblesse, qui sont des élus non rétribués, mettent leur honneur à être considérés comme des fonctionnaires, et c'est un cas curieux que celui de ce maréchal de noblesse qui ne se défendit d'être au service que parce qu'on voulait le forcer à faire ses Pâques. Quant à la propriété, elle ne tient pas plus au cœur qu'un salaire en nature ; c'est moins tel coin de province qu'un nombre abstrait d'hectares ; on l'a bien vu quand, dernièrement, les paysans agités ont demandé à acheter les champs des seigneurs; c'est avec plaisir que la plupart les ont troqués contre des titres de rente. D'où les vertus spéciales de la noblesse russe : moins elle aime la terre des ancêtres, plus elle vénère les souverains qui la levr

ont donnée, et, parfois sans scrupule pour tirer de l'argent de ses serfs, jamais- elle n'hésite à le rendre au Tsar, en y ajoutant sa vie, avec un fatalisme oriental et une passion dont les Français croient avoir le privilège.

L'histoire en rend encore mieux compte.

Il y a dix siècles, les Slaves étaient morcelés en une multitude de petits cantons ou volosts ; le conseil de volost était leur plus haute autorité ; quand quelques volosts se confédéraient contre leurs voisins, c'était sous un chef purement temporaire. Spontanément les Slaves appelèrent à leur tète des Varègues en leur disant : « Notre pays est riche, mais nous ne savons pas y maintenir Tordre : venez nous gouverner » . C'est ainsi que les trois frères Rourik, Sinéous et Trouvor vinrent s'établir à Novgorod, pendant qu'Askold et Dir s'installaient à Kiev. Ces Varègues semblent des Scandinaves : Scandinaves étaient leurs noms et aussi certains usages des codes de leurs descendants, par exemple le jugement par un jury dans la Rouskaïa Pravda de laroslaf (1016-1054). Ces Scandinaves — pour poursuivre une hypothèse très vraisemblable — étaient des guerriers-marchands qui faisaient le commerce entre la Baltique et lempire byzantin. Leur route

d'aflbires était la Neva, le sud du lac Ladoga, le Volkhov, le lac Ilmen, le Lovât, un court portage entre le Lovât et le Dniepr, puis le Dniepr et la mer Noire. Novgorod, au débouché du lac Ilmen, à la limite entre les Scandinaves et les Slaves — et Kiev, au nœud de l'éventail de rivières qui forment le Dniepr, sont des places qui ne pouvaient tenter que de tels voyageurs, et vous savez le rôle historique de la république de Novgorod, dont la constitution rappelle, pour ne pas dire reproduit, celle des Garthage et des Venise. Clients de Byzance, ces marchands auraient préféré en être les possesseurs. Askold et Dir eux-mêmes, puis Oleg, frère et successeur de Rourik, puis Igor, fils de Rourik, équipèrent des flottilles sur le Dniepr et vinrent, dans le Bosphore, assiéger la Ville-reine : ces expéditions se terminaient tantôt par la défaite des Varègues, tantôt au contraire par d'avantageux traités de commerce (900-950). Dans tous ces événements, ils étaient bien dans leur rôle de commerçants armés.

Les compagnons de Rourik composèrent la première noblesse russe. Autour du chef vivait une droujina, analogue à la truste des rois mérovingiens. Le chef leur donna des terres, mais ils

n'avaient rien de ce qu'il faut pour cultiver : ils se contentèrent de dominer les anciens cultivateurs.

Us prirent des leçons à Byzance ; vainqueurs ou vaincus, leurs contacts avec l'empire d'Orient les avaient fascinés ; en particulier, Tempire leur offrait un gouvernement éprouvé, et le leur, précieux pour des Slaves, était rudimen4aire encore. Gomme les Mérovingiens entrèrent sans peine dans les cadres du gouvernement romain, les Yarègues entrèrent sans peine dans les cadres du gouvernement byzantin. De môme que le code mérovingien est un mélange de lois romaines et de lois franques, les premiers codes russes sont un mélange de lois byzantines et de lois Scandinaves. Cette époque ressemble fort au premier établissement des Francs.

Mais tout de suite apparaît une différence.

Derrière les guerriers francs sont entrés en Gaule des paysans saxons. Ceux-là avaient le génie de la terre. Ils s'enrichirent. Quand Pépin de Landen fut devenu le plus grand propriétaire de France, sa maison évinça sans coup d'état la dynastie qui avait dû émietter son patrimoine pour payer les services de guerre ou d'administration. Les deux dynasties sont donc de deux modèles différents : ce n'est pas une famille qui

succède à une famille, c'est un type qui remplace UD type : après le roi chef de bande, le roi chef de (ailture. La même transformation apparut dsDS la noblesse. La première hiérarchie était fondée sur les services rendus, la seconde sur la possession de la terre ; les an trustions méro- Yingiens étaient, comme leur roi, des dominateurs ; les seigneurs féodaux étaient, comme le souverain féodal, des propriétaires fonciers. Sachant ce <iui s'est passé au Moyen Age français, nous aurons {dus de faciKlé à comprendre le Moyen Age russe, par différence.

Yoîoi la diifièrence. La noblesse française devient vile agricole, la noblesse russe ne le devient pas. Gela est considérable.

€et « état mérovingien » dura pendant le xi* et le XII* siècle. Le centre de la Russie était Kiev. Le voisinage de Byzance lui assurait une civilisation supérieure. Malgré l'absence de classe territoriale, la Russie paraissait aussi avancée que FOc^ cident Vers 1224 une catastrophe changea tout.

€e fat rinvasion <tatare.

Les Tatars de Gengis-Khan étaient des pasteurs cavahers, momentanément réunis sous un chef.

Ils étaient terribles par la soudaineté de leurs attaques, — puiscpi'ils étaient nomades par mé-

tier, — et par leurs massacres au mépris de la parole donnée, — à la façon de tous les primitifs qui ignorent les conventions sociales. Les princes russes cessèrent leurs querelles pour s'unir contre eux. Une rencontre eut lieu sur les bords de la Kalka, près de la mer d'Azof. La déroute des Russes fut épouvantable (1224). Frédéric II puis saint Louis s'émurent à Vautre bout de l'Europe.

La Russie fut en servitude pendant près de trois siècles. La Horde d'Or s'était établie — si des nomades peuvent s'établir, — au sud et à l'est de la Russie actuelle, et sur les bords de la basse Volga Baty avait fondé une sorte de camp appelé Saraï, et qui lui servit de capitale. De là il gouvernait ; lisez : il dominait, à la façon des Turcs actuels, mais avec une brutalité incomparable.

A vrai dire, l'influence tataré a été faible sur tout ce qui tenait à la terre : jamais on n'a vu des pasteurs qui n'ont ni foyer, ni constitution, diriger des agriculteurs, si peu qu'ils aient de l'un et de l'autre ; ils n'ont pas dû s'allier plus à eux que les Mongols aujourd'hui ne s'allient aux Chinois : la terreur de leurs galopades, comme la terreur de l'incendie ou de la peste, voilà tout.

Us ont eu plus d'influence sur les idées, mais

LA SOCIÉTÉ RUSSB 45

une influence négative : les Russes, au lieu de regarder vers Byzance, se tournèrent vers la Mongolie ; de province de l'Europe, la Russie devint dépendance asiatique ; la civilisation en train s'arrêta brusquement.

Mais c'est surtout sur les princes que les Tatars eurent de l'action. Nous avons vu qu'ils ne pouvaient que rançonner les pays conquis : impôt en argent, en fourrures et en hommes, car ils avaient besoin d'esclaves et de fantassins. Ils essayèrent d'abord de lever l'impôt eux-mêmes, c'est-à-dire par l'intermédiaire de marchands de Khiva accompagnés de cavaliers. Us y renoncèrent, et sans doute ils ne savaient pas mieux que nos Turcs se transformer en agents de fisc. Aussi bientôt prirent-ils pour percepteurs les princes russes eux-mêmes. Les princes russes soutinrent les khans contre leurs propres sujets. Ne vous étonnez pas. Les princes sont appelés à la Horde, en signe de soumission ; s'ils reiusent, quelques jours après ce sont les missions pillées, les villes brûlées, le massacre général ; s'ils consentent, ils doivent entrer dans la tente du khan avec toutes sortes de prostrations, et, s'ils laissent tomber une gouttei du lait qu'ils offrent sur les pieds de son cheval, les lécher. Se rencontrant en masse à

46 Là SOaiÉTÉ BUSSE

cette cour, ils cherchent naturellement le» faveurs avec des procédés de courtisans» et les flatteries et les calomnies nécessaires achèvent d'abaisser leurs mœurs. Ils devinrent les simples instruments des khans, et leurs anciennes droujines des instruments d'instruments. On s'éloignait encore de la féodalité terrienne.

Cependant, malgré la soumission, le pouvoir des princes russes croissait. C'était fatal. D'abord pour acquérir l'estime du khan, les plus habiles devaient chercher à faire la police de l'impôt non seulement chez soi, mais chez le voisin ; puis il fallait créer sous un même chef l'unité des vaincus, en prévision du jour où les chrétietis chasseraient enfin ces profanateurs d'églises. Les princes de Moscou eurent la bonne fortune de vaincre les autres princes. Deux furent grands entre tous. Dmitri Donskoï, l'admirable chevalier, enhardi par saint Serge, le fondateur de la laure de Troïtsa, réunit plus de cent mille hommes et remporta à Koulikovo la première victoire sur les Tatars (1380). Après que les Tatars eurent repris Moscou et que les Russes eurent été de nouveau soumis, mais moins désespérément, Iv-an le Grand, après quarante-trois ans de règne, put être surnommé le Rassembleur de la terre

Là soGiM RirssB 47

rasse (1462-1505). Ce patient leva une armée pins forte oacore que cdle de Dmitri Donskoï, ce qui BeTempècha pas, sur les bords de FOka, de temporiser indéfiniment en face des Tatars ; un beau joiBr, les deux armées s'enfuirent l'une devant Fautre : on ne revit plus les Tatars (1480).

Vous comprenez qu'après de telles origines rtûstcHre de la noblesse et l'histoire de l'autocratie seront solidaires. Le grand prince cherchera le powoir centralisé, et la noblesse deviendra fonctionnaire. Aucun événement économique n'étant yenu l'interrompre, cette évolution politique s'est précipitée selon sa loi. N'en retenons que deux étapes. Ivan le Terrible (1533-1584), avec quelques milliers d'exécutions, détruit ce qui, dans la noblesse, le gène. Pierre le Grand (1682-1725) en rétablit une autre en organisant le tchin. Vous en pouvez trouver le tableau dans n'importe ({ael dictionnaire. Tout noble dut servir le tsar, et quiconque servait le tsar devenait noble. Posséder de la terre entraînait une fonction et tout" grand fonctionnaire reçut beaucoup de terre. Peu de différence entre la noblesse héréditaire et la noblesse récente. Et, par-dessus tout, une équivalence entre les grades de la cour, de l'armée ou de la justice, qui fit ressembler les quatorze de-

48 LA SOGI^É RUSSE

grés du tchin à un mécanisme à la prussienne» bien qu'au fond les vieilles familles méprisent les tchinovniks et qu'en dépit des décrets la race soit toujours la race.

Voilà les faits qui aboutissent logiquement aux mœurs que nous observons aujourd'hui. Le travail actuel et l'hérédité lointaine ajoutent leurs effets ; la noblesse russe ne tient pas au sol, elle n'y est que campée ; les paysans, qui ont un grand sens traditionnel, se sont toujours imaginé que c'est en échange de quelque service que leur seigneur détient leurs champs, et ils l'expriment dans un vieux dicton : « Nos dos sont à vous> mais la terre est à nous » .

Ne croyez pas, d'ailleurs^ que ce service soit un esclavage. La bureaucratie russe n'est pas faite sur le modèle de la bureaucratie française. Elle a des tolérances de grands seigneurs. Puis toujours la distance retarde les ordres et arrête les sanctions. Chaque membre de la hiérarchie n'est qu'à moitié responsable devant ses supérieurs et qu'à moitié obéi par ses inférieurs. Tout le monde conserve une autonomie de solitaire. Nous pourrons donc répéter la conclusion annoncée. En Russie, le peuple seul est un parfait communautaire, le noble est avant tout un individualiste.

Aussi les individus de la noblesse russe sont-ils souvent très supérieurs à ceux des autres noblesses européennes ; en tous cas, ils ont plus de « culture générale > ; en Occident, ce que le ^oupe gagne en discipline, Thomme le perd en brillant ; pour qu'un pays soit fort, il faut que les opinions de chacun cèdent aux dogmes nationaux ; mais rien n'appauvrit la riche nature du Russe, et il la laisse éclater avec un mépris de rétiquette qui est une forme de la modestie.

Enfin, si ces nobles n'ont de lien entre eux <iu'en passant par le gouvernement central, ils ne sont, entre lui et le peuple, que des intermédiaires. Il n'y a en Russie que deux vraies puissances : à la base, les communes, organisées comme des empires complets, et qui, à la rigueur, vivraient à l'état sporadique, et, au sommet, le Tsar. Entre les deux, aucune autorité locale qui rappelle l'Angleterre. Dans ces conditions, le pouvoir suprême ne peut être qu'absolu.

Que ce mot ne vous choque pas. En Occident, le pouvoir absolu est regardé comme une forme antérieure qui tend inévitablement vers la mo' narchie constitutionnelle, puis vers la république. Si quelqu'un le rétablissait aujourd'hui, ce serait par un coup d'état et pour tyranniser. Aussi

50 LA SOaBTB RCS6E

les mots « pouvoir absohi » sont-ils odieux à des Français. Mais le tsarisme ne ressemble guère ^ru régime de Louis XIV ou de Napoléon. Le paysan russe ne sait administrer qu'une commune ; le barine russe ne veut pas administrer du tout : aussi la nation s'en rapporte-t-elle à xm homme qui est chef absolu parce qu'il est absolument responsable, n n'a pas pris la puissance comme un moyen, on la lui a confiée comme une charge.

Elle n'est point vestige du passé, mais nécessité permanente. Lui-même n'est pas craint comme un César romain, mais on le vénère comme le •« batiouchka ». Il est ce que fut le Seigneur dans TEvangile, le serviteur de tous.

Si intéressante que soit la question politique, je n'en ai voulu retenir que ce qui pouvait édai*rer l'objet de mon étude. Est-ce assez pour vous montrer ce qui, en Russie, est vraiment russe ? Mais, à côté de l'élément russe, il y a un âément étranger, récent, à vrai dire, mais déjà trop important pour qu'on le puisse omettre. Il n'estpeut* être pas l'avenir, il est sûrement un péril. Ace titre, il vaut une étude, rien que pour qu'on le sépare du Tond national et, par suite, nécessaire^

l'influence de l'occident

Dès que la Russie a connu TOccident, elle a cherché à Fimiter. La Russie, c'est ici le gouvernement et non le peuple. Or, celui qui détient la puissance absolue et la puissance bienveillante doit avoir un idéal démesuré. Il fait des plans divins. Travaillant pour son peuple, il ne travaiUe pas avec son peuple. Aussi n'est-il 'pas étonnant que ses tentatives aient quelque chose d'artificiel. Les réformes russes ont été trop vastes ou trop rapides. Nous allons dégager ce caractère dans l'ordre économique et dans l'ordre politique.

1" Les tentatives éconamiques de la Bussie moderne.

Avec l'agriculture, qui fut toujours le principal

souci, les tsars se mirent à Tindustde. Ils commencèrent vers la Renaissance.

Au début du xtii'' siècle, Michel Romanof appelle le fondeur allemand Marselein et le fondeur hollandais Vinius. Sous Pierre le Grand, un Français, Mauvrion, installe à Moscou une fabrique de bas, un Anglais, Humphrey, perfectionne le cuir de Russie et le tsar ordonne à un certain nombre de cordonniers d'aller prendre de ses leçons, sous peine des galères. Mais c'est surtout au XIX* siècle que les gouvernements imposent à leurs sujets l'industrie en grand atelier. Or, le Russe y est naturellement rebelle. Communautaire, il n aime ni l'isolement parmi les camarades de Tusine, ni la continuité d'efforts que toute fabrication exige. C'était un cultivateur novice, c'est un plus médiocre ouvrier. Aussi les produits russes sont-ils mauvais et chers. Pour les faire accepter, il a fallu établir des tarifs douaniers, protecteurs d'abord, puis prohibitifs. Ce n'est pas tout. Le Russe est encore moins bon contremaître qu'ouvrier, moins bon ingénieur que contre-maître. On a donc fait venir de l'étranger te des contre-maîtres et des ingénieurs. Des capita- :ki^ listes les ont suivis. En conséquence, les plus u^ gros profits de cette industrie ont été pour des

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Allemands ou pour des Juifs. Ne pouvant forcer la douane, ils se sont établis à l'intérieur. La barrière qu'on croyait élever contre eux n'a servi qu'eux. Ce fut une vraie invasion. Le seul moyen de développer l'industrie eût été de développer l'agriculture, parce que, quand une agriculture est prospère, elle provoque spontanément des industries pour utiliser l'excédant de ses produits. C'est en traversant dans toutes ses phases le régime économique russe qu'on aurait atteint le plus vivement le régime économique occidental. Au lieu de cela on a voulu mener simultanément deux œuvres consécutives. On a retardé la première et manqué la seconde.

2*Za politique extérieure de la Russie mo^ deme.

L'élément nouveau de la politique russe, ce sont les entreprises maritimes. Elles datent de Pierre le Grand. A ses agriculteurs il veut donner des vaisseaux avant même qu'ils en aient besoin. C'est avec du bois vert que vingt-six mille ouvriers construisent sur les rives du Don la flottille qui, en 1696, ira prendre Azof. Cette hâte animera toutes les entreprises maritimes. Pierre et ses successeurs désirent des ports partout^la fois :

54 LA SOCnBTB RUSSE

En Baltique. C'est la création de Pétersbourg, la lutte avec la Suède et les alliances avec le Danemark.

Vers le Bosphore et les Dardanelles. Pétersbourg veut Constantinople ; les puissances s'y (posent : d'où la guerre de Crimée, la guerre de Turquie, et les efforts pour soulever contre fa Porte les nations sud-slaves.

Vers la mer des Indes. Il s'agit de traverser les massifs de F Arménie et de l'Iran. Deux chemins s'ouvrent. L'un part de la Transcaucasie ; c'est Kars, Erivan et l'embouchure de TEuphrate. L'autre part des oasis du Turkestan ; c'est Meirv, Hérat, Kandahar et les bouches de l'Indus. Les Russes y trouvent les Anglais qui les arrêtent.

Vers le Pacifique. Enfin la Russie prétend à un débouché sur les mers d'Extrême-Orient.

C'est d'abord au Kamtchatka, Pétropavlosk, presque toujours fermé par les glaces et qui n'est un port que snr les cartes. Puis se fondent Nicolaievsk, Mariinsk, Alexandrovsk (1851) et Vladivostok (1860). Au sud de Vladivostok la baie de Possiet est occupée en 1876, et, plus au sud encore, en face de Pékin, on sait comment la Russie obtint ou créa le double port militaire de Port-Arthur, marchand de Dalny, et comment elle

perdit l'un et Tautre daas sa lutte contre le Japon.

Tous ces ports sont à Textrémité de longues li^es jalonnées au prix d*iminenses efforts, comme le Transsibérien, ou seulement souhaitées, comme la route de Merv à Flndus. Ils ne sont pas le complément fatal d'un commerce exubérant entrepris par une foule de colons isolés, ils sont le décret anticipé d'un seul esprit qui veut donner des amorces à un commerce languissant. A l'iny^se de la politique anglaise qui s mSltre dans le monde homme à homme, la politique russe descend sur lui en un réseau construit d'avance. On l'a dessiné dans un palais en tenant le globe en main. On n'a pas admis qu'ayant contre soi l'espace il fallait se donner pour auxiliaire la durée. On a méconnu, en brûlant les étapes, les lois de l'évolution.

Aussi a-tpil suffi d'nn seul événement pour rompre toutes ces tentatives téméraires. La dernière guerre, de la torpillade de Port-Arthur à la bataille de Tsoushima, en détruisant ce chefd'€Buvre de confiance que fut la flotte de la Russie, lui ont interdit pour longtemps toute prétention maritime. Ni l'Inde ni la Corée ne sont plus menacées. Le Transsibérien et le Transcaspien

n'auront pas de têtes de lignes. Ce seront des^ chemins d'exploitation agricole. Le bon sens bru* tal d'une défaite ramène la Russie de sa politique d'aventures maritimes, qui se hâte trop, à sa politique de colonisation continentale, qui tarde un peu. Dans ses arsenaux comme dans se»

usines, elle n'a rien gagné à jouer à l'occidentale. Gomprendra-t-elle que le mieux est de rester Russie ?

Ainsi dans la Russie se trouvent deux forces opposées, l'esprit oriental et l'esprit occidental. La lenteur du premier ne peut s'accorder à la hâte du second. D'une part, la Russie en est au VII* siècle ; d'autre part, elle en est au xx*. Elle a reçu de l'Europe l'imprimerie avant la charrue. C'est de là qu'est née la crise.

3** La crise.

Elle s'est manifestée, il y a un demi-siècle, par le nihilisme. Le nom est admirablement choisi, bien que les nihilistes s'en défendent. Leurs projets ne diffèrent pas de ceux d'un Ravachol ou d'un Vaillant. Pourtant ils sont d'une autre classe que nos anarchistes : les Bakounine, les Krapotkine, les Lavrof, les Tikhomirof, les Stepniak, sont des nobles ou des intellectuels. Le fait a étonné même des Russes. Les livres-

de M. de Cyon l'ont fort bien analysé. Il a deux causes.

La première est locale. Plusieurs nihilistes sont des nobles, parfois endettés, toujours éloignés de la terre, qui, critiquant leur sort avec un excès de sincérité, n'ont rien trouvé de pire, et, au lieu de s'accuser eux-mêmes, ont accusé la société : ils rentrent dans le type du mécontent. Beaucoup de nihilistes sont des fils du peuple, entrés dans le tchin au concours, unissant en eux les défauts contradictoires du communautaire de village et du fonctionnaire urbain, et aigris contre tout le monde par une jalousie de parvenus : ils rentrent dans le type du déclassé. Chez tous, il y avait un fond anarchique hérité des anciens Slaves. Quelques faits semblaient les justifier. Chaque commune se dirige elle-même, et, si la bureaucratie n'est pas parfaite, du moins elle n'est pas utile ; un paquet de communes dans une Russie sans gouvernement peut encore faire un peuple heureux ; pour revenir à cette désorganisation biblique, il suffit de faire sauter quelques ministres : c'est un peu par esprit de charité qu'on a prêché la bombe.

La seconde cause du nihilisme est l'influence étrangère. Bien qu'ils se flattent d'être Y « in-

teljigentzia » , tous les nihilistes sont des esprits vierges, car ils ont peu appris, et plus que vierges, car ils n'ont même pas de tradition intellectuelle. Aussi, lorsqu'ils ont voulu slns-^ truire en Occident, inconscients des tâtonnements et des évolutions, ils n'ont didmandé à la science qu'un mot, et le dernier ; ce dernier mot, c'était tout simplement le mot à la mode ; pire : à la science d'aujourd'hui ils préféraient la science de demain, à l'humble point de vue du chercheur, l'harmonieuse prophétie du vulgarisateur ; comme des adolescents ils ont été enivrés d'idées générales. Ainsi leurs évangiles furent les livres de Buchner ou de Moleschott. Pour eux ils auraient souffert la potence. C'est là qu'ils apprirent que tout au monde n'est que matière et monve* ment : plus de morale ; que les individus sont absolument autonomes : plus dé société; que l'univers tient en quelques formules : plus de ré&exion. Ces constructions logiques sont en fait destructives. Qr, elles formaient un trop violent contraste avec la réalité de la campagne slave pour qu'on pût concevoir le moindre accord entre elles. Pas de réformes possibles, rien qu'un bouleversement.

Mais depuis cinquante ans le nihilisme a fait

des progrès, jusqu'à devenir ce qu'on pourrait appeler le nihilisme parlementaire.

La première « douma » , élue dans un moment de malentendus, était folle d'imiter l'Occident. Elle s'amusa du parlementarisme comme d'un nouveau jovjou, un joujou naturel à ceux qu'ont formés les longues discussions de l'izba, un joujou impuissant sous l'action désorganisatrice des inteHeetuels. Ainsi, à propos de la loi agraire, cent cinquante orateurs étaient inscrits rien que pour la discussion générale. Mais d'abord on rédama avec enthousiasme Tabolition de la peine de mort, le suffrage des femmes, la confiscation des biens d'église, jusqu'au démembrement de l'empire. Des semaines se passèrent avant qu'il fût question d'un vrai travail législatif. Yoilà de la démolition pure. L'œuvre négative s'accentua, après te dissolution de la douma, dans le manifeste de Viborg. Paysans, ne donnez à l'empereur ni impôts, ni soldats ! Cela est dit sur un ton auquel ne s^est jamais abaissé aucun club et colporté dans le pays par des bandes d'incendiaires. Vens croyez que l'incendie annonce un progrsmMue positif? Pas du tout. Aux yeux d'un étranger qui ji^e sans passion, cette assemblée ne méritait que d'aller aux galères, ou à l'école.

60 LA SOCIÉTÉ RDSSE

Une autre assemblée fera-t-elle mieux ? J'en doute. Le parlementarisme n'est pas une panacée universelle. Il a poussé sur le sol anglais, pour des raisons très simples que vous savez mieux que moi. Il n'est pas transportable sur la terre russe, pour les raisons très simples que j'ai essayé de vous dire.

Si on veut résumer l'influence de l'Occident sur la Russie, on doit reconnattre qu'elle a été mauvaise surtout parce qu'elle a été trop rapide. Selon le mot de M. Demolins, la Russie actuelle souffre d'un « surmenage social » . N'allons pas l'augmenter en tâchant de le guérir. Les Russes ont été trop modestes en nous prenant pour modèles.

Je ne veux pas faire de politique» non parce que j'aurais peur de me dire libéral, si je Tétais, ou conservateur, si je l'étais, mais parcs que les deux termes de cet apparent dilemme sont des concepts occidentaux qui n'ont pas de sens pour un Russe. Ne pas chercher le point de vue russe, voilà le danger dont on ne saurait trop se garder ; il est grand en politique, il l'est bien plus en religion. Si ces pages n'avaient servi qu'à le signaler, elles ne seraient point perdues. Je voudrais insister, mais ma lettre est déjà trop longue.

JLA SOGIÉTB EUSSB 61

Peut-être aussi la trouverez-vous décousue. Dans la prochaine, j'en reprendrai les éléments pour en faire la synthèse. Il se peut qu'en attendant vous la fassiez vous-mêmes. Pensez-y et pensez à moi.

Deuxième lettre*

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