Fœmina, Lettres romaines {Figaro du 31 mars
parole trop vague ne sont pas choses grecques, ni belles. Renée Vivien resserre en un français incisif et déterminé le corps de ses nuées immenses; mais, ce corps indécis, le poète lesbien ne Taurait point conçu, et la Sapho moderne l'introduit de sa seule grâce.
Par exemple, un fragment de Sapho conservé par Libanius demande, en une énergique prière, que « la nuit soit doublée 2^ our elle ». Ces six mots deviennent le thème de quatre strophes éloquentes, où l'on peut lire :
Et le vin des fleurs, et le vin des étoiles M'accablent d'amour,
Je vois la clarté sous mes paupières closes Etreignant en vain la douceur qui me fuit, Déesse à qui plaît la ruine des roses, Prolonge la nuit !
La vraie Sapho aurait peut-être aimé à la folie cette petite fille dont la paupière laisse passer le jour à travers son tendre tissu ; la douceur qui la fuit, la vaine étreinte de ce bien lui paraîtraient aussi des locutions pleines de charme : mais elle ferait des objections à la « ruine des roses », eu égard au génie de notre idiome : une rose ne fait pas figure de vieille tour ; et, quant au vin des fleurs, c'est une chose, et le vin des étoiles en est une autre, fort éloignée.
Nous sommes contraints de supposer que Sapho eut Poeil juste. Elle décrit avec trop de vérité stricte pour s'embarquer dans les images de sept lieues. Ecoutez ; bien mieux, regardez. Je cite encore la ver-
sion en prose de Renée Vivien, document qui montre que le poète romantique se double heureusement d'un traducteur exact : « Les femmes de la Crète dansent en rythme, de leurs pieds délicats, autour du glorieux autel, foulant la fine et tendre fleur de l'herbe. » Voilà ce que disait Sapho. Telle est la verge droite et pure à laquelle l'enfant de Baudelaire enlace les bandelettes, le feuillage et les fleurs maléfîcieuses :
De leurs tendres pieds les femmes de la Crète Ont pressé la fleur de l'herbe du printemps. Je les vis livrer à la brise inquiète Leurs cheveux flottants,
Leur robes avaient l'ondoiement des marées; Elles ont mêlé leurs chants de clairs appels Eu rythmant le rire et les danses sacrées Autour des autels.
Chapelain, qui faisait remarquer au jeune Racine que Ton ne pêche point de tritons dans la Seine, observerait ici que les bords de la Crète et les bords lesbiens ne connurent pas les marées. Cependant la peinture est vivante. Elle a couleur et âme. Mais, combien Ton regrette « la fine et tendre fleur de l'herbe » !
Sapho dit : « Au-dessus (de la tombe) du pêcheur « Pélagon, son père Méniskos plaça la nasse et la « rame, en souvenir dune vie infortunée. » Renée Vivien a écrit là-dessus quelques strophes élégiaques où la vie du marin, tout d'abord déplorée, se trouve ensuite exaltée et magnifiée : en effet, Pélagon aura gonflé sa poitrine du « vent du large » ; il aura « bu
l'odeur et la couleur des vagues » et vu flotter, « ondoyantes et vagues », « les brumes du Nord » ! Toute cette Scandinavie peut encore se défendre j mais pourquoi appeler l'infortuné pécheur
fils errant des étoiles
Et fils du Destin?
Ce Pélagon ressemble comme un frère au voyageur du dernier poème des Fleurs du Mal. Je connais bien au Louvre une figurine de Tanagra dont les vêtements et la pose ne rappellent point mal le vicomte de Chateaubriand et pourraient servir à illustrer ses Martyrs ; mais il subsiste des différences entre les deux arts. Un dernier exemple les fera saisir.
On a conservé ce distique mélancolique et charmant : « 0 soir, tu ramènes tout ce que le lumineux matin « a dispersé, tu ramènes la brebis, tu ramènes la « chèvre, tu ramènes l'enfant à sa mère » Le morceau est arrêté là, et tout indique dans l'intention du poète un retour sur lui-même, triste plus que joyeux. Mais quelle pouvait être la tonalité de cette tristesse? Métaphysique ! répond, d'instinct, Renée Vivien : métaphysique et surnaturelle! A peine a-t-elle écrit que le repos, l'oubli divin redescendent avec le soir sur les corps fatigués, son imagination retourne aux Enfers : aucun jour ne finit ni ne recommence, ditelle, pour les âmes des morts, prisonnières d'un crépuscule invariable. Ce voyage aux Enfers se double même et se surcharge d'un symbole psychologique. Le poète nous insinue que notre âme est dans un enfer,
que cet enfer partout la suit, qu'elle ne repose jamais et qu'elle s'agite sans cesse. Nulle étoile du soir ne vient lui dispenser la consolation de la paix.
Chose curieuse : dans cette rêverie aussi anti-grecque qu'il est possible, notre baudelairienne passe tout à côté de ce que j'appellerai la vérité saphique. Elle écrit une strophe entière pour évoquer la voix d'Eranna, les yeux de Gurinnô, les lèvres d'Atthis^le sein de Gorgô, ses délices ! Mais le sujet vrai à peine effleuré, un démon la raivit en pleine Asie mystique, dans la religion de Psyché :
Autour du foyer et de l'essor des flammes, Le soir a versé le repos comme un vin. Ah 1 que ne peut-il, apaisant et divin,
Réunir les âmes.
Que de souvenirs à la chute du jour ! Songeant aux sanglots assoupis vers l'aurore. Gomment ai-je su garder vivant encore
L'amour de l'amourl
Que de souvenirs à la chute du jour! Aucun lecteur n'aura la folie de bouder à ce grand soupir. Mais il serait plus beau tout seul. Il serait meilleur, exhalé de la maison de Renée Vivien, de l'angle d'un fover moderne, loin des rythmes impérieux et des graves leçons de la beauté classique. Cette beauté proteste contre le voisinage et le rapprochement. Elle réprouve tant de langueur, de mollesse, de trouble et inquiet mouvement. Non, ce n'est pas ainsi que la lesbienne à chevelure d'hyacinthe avait pu conclure sa plainte du soir. Celle-ci se reconstitue et se complète tout seule :
Mauuras. Avenir 12
« 0 soir, toi qui ramènes tout ce que le lumineux « matin a dispersé, tu ramènes la brebis, tu ramènes
« la chèvre, tu ramènes l'enfant à sa mère » Ou
bien Sapho n'ajoutait rien, l'élégie suspendue, comme un commencement de reproche réfréné par l'orgueil et par la pudeur, ou bien c'était un trait déterminé et net, ressemblant un peu à ceci : « Tu ne ramènes plus mon Atthis [ou ma Gurinnô]. » Un soupir aussi, certes ! mais pour des misères prochaines et dont le sens général, humain et philosophe n'en était que plus apparent. Soupir plus vrai aussi, peut-être ! Le seul humain et pur. Aimer, ce n'est qu'aimer quelqu'un et toujours un peu malgré soi, mais, de quelque façon qu'on tortille l'analyse du cœur humain, aimer ne fut jamais, d'aucune manière, cultiver « l'amour de l'amour ». L'amour de l'amour tue l'amour. Mais n'en réservons pas le reproche à Renée Vivien. Lamour de l'amour est un des fléaux endémiques du romantisme. L'amour du péché, en tant que péché, en est un autre, aussi fameux. Il se retrouve dans telle curieuse déformation de l'Antique. Une « faunesse » a « ravagé » et « saccagé » ses victimes, c'est-à-dire ses amants ou ses amantes. Notre peintre-poète la flagelle avec complaisance et délectation. Une « satyuesse » est flétrie dans le même sentiment d'horreur et d'amour que Baudelaire avait conçu pour ses Femmes damnées :
Sa fauve chevelure est semblable aux crinières El son pas est le pas nocturne des lions...
(ne faisons pas les insensibles à tant de rudesse et de fougue).
... Les fronts et les yeux purs Qii^elle aime et qu'elle immole à l'excès de sa joie, Qu'elle imprègne à jamais de ses désirs obscurs...
Voilà le ton secret de certaines églogues. Et c'est raecent d^une conscience très religieuse méthodiquement pervertie, mais qui garde la notion du mal moral. Cette lectrice de Sapho arrange en pécheresse la prêtresse de Mitylène. Elle est meilleure chrétienne que vous et moi.
Laissons donc s'entr'ouvrir le péplum, tomber la chlamyde ; une femme moderne paraît, toute vêtue, pourvue des notions de la vie et des idées du monde que les vieux romantiques lui ont élaborées. Ses meilleurs vers sont ceux où notre contemporaine, désertant Lesbos et Psapphâ, ne traduit qu'elle-même. Son premier mouvement trahit les grandes lignes de ce christianisme anglo-saxon qui exalte le mal afin d'en ressentir l'agréable pitié. « La ténuité morbide », « le regret », « Tavorté »^ « l'inachevé », « le vague », voilà les beaux noms qui la charment. Ils la font crier de bonheur. Elle en joint les mains, elle prie. Quel Dieu ? C'est le Dieu douloureux ; pis encore, le Dieu qui a fait la douleur, qui, en l'infligeant, la subit. C'est un Dieu féminin, en l'honneur de qui la fameuse théorie de la décadence est remise à neuf :
Déesse du couchant, des ruines, du soir!
Et la pièce d'où je tire cette invocation célèbre, avec une éloquence dont on est pénétré, la beauté de tous les déclins :
L'odeur des lys fanés et des branches pourries S'exhale de ta robe aux plis lassés : tes yeux Suivent avec langueur tes pâles rêveries ! Dans ta voix pleure encor le sanglot des adieux.
Tu ressembles à tout ce qui penche et décline. Passive, et comprimant la douleur sans appel Dont ton corps a g-ardé l'attitude divine...
... Au fond de l'angoisse infinie
Tu savoures le goût et l'odeur de la mort.
Mais voici l'admirable : où Baudelaire avait produit l'impression d'un mystificateur éloquent, cette jeune fille nous touche par l'accent de sincérité.
Elle est pourtant bon virtuose. Mais il est impossible de se borner à dire qu'elle utilisa le calice modelé par son maître en y versant un liquide plus chaleureux. Car elle ajoute encore aux habiletés, aux finesses, aux ruses innombrables de l'art baudelairien. Je ne parle pas seulement des molles inflexions, des promptes transitions qui lui sont familières et dont on sait que Baudelaire fut de beaucoup plus incapable que Despréaux lui même. Je ne parle pas des poèmes pareils à cette Ondine, maligne et douce, où les mots sont si bien jetés, les syllabes si pures ! Comparée à la fameuse pièce du maître : Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, elle l'emporterait par le tour facile, le ton libre et heureux :
Ton rire est clair, ta caresse est profonde ; Tes froids baisers aiment le mal qu'ils font...
Ta forme fuit, ta démarche est fluide Et tes cheveux sont de légers réseaux, Ta voix ruisselle ainsi qu'un flot perfide, Tes souples bras sont pareils aux roseaux,
Aux longs roseaux du fleuve dont Fétreinle Enlace, étoulTe, étrangle savamment...
Le génie parcimonieux de Baudelaire se reconnaît dans la manière de compter et de distiller le mot propre. Peut-être y aurait-il lieu d'admirer encore Tapplication nouvelle d'un principe inventé par lui. Gautier qui le félicitait d'avoir annexé au royaume de la poésie le département des parfums et qui citait avec enthousiasme les vers de ia Chevelure :
Gomme d'autres esprits voguent sur la musique, Le mien, ô mon amour, nage sur ton parfum,
Gautier louerait Renée Vivien d'avoir accompli une annexion nouvelle en rendant poétiques et belles les complexes impressions du sens du toucher.
Les vers A'Ondine ne sont-ils pas liquides, onctueux et charnels jusqu'au point de faire sentir les sinuosités d'un corps tiède et lascif? Les mots s'impriment à l'épiderme de l'âme, ils semblent y laisser une trace vibrante. La pièce étant du premier recueil du poète, je ne sais s'il se rendit compte, en ce temps-là, de ce caractère matériel de son art. Le deuxième volume témoigne que la conscience formelle lui en est venue. Il fait la théorie de son « frisson nouveau » :
L'art du toucher complexe et curieux égale Le rêve des parfums, le miracle des sons.
Et, tandis qu'il traduit les suggestions nouvelles d'un sens presque méprisé des poètes, il perfectionne,
d'autre part, les recherches habituelles des décadents sur « les couleurs de la nuit », ou sur le symbolisme des nuances qui lui sont chères, et qui vont du « vert au violet ». Ces rêveries renouvelées de M. des Esseintes vont nous rajeunir de vingt ans.
Encore une fois, distinguons. M. des Esseintes, dans le roman de J.-K. Huysmans, comme chez le poète des Chauves-souris et des Hortensias, n'est qu'un plaisant sinistre et froid. Renée Vivien ne badine jamais. Elle n'est jamais froide, elle ne laisse pas le lecteur indifférent, c'est un Floressas convaincu et même furieux. Elle croit. Le vain jouet des artisans de la littérature devient entre ses mains instrument de joie et de peine, d'où s'élancent des élégies sincères, ou des tragédies déchirantes. Le style a pu vieillir ; les cris et les pleurs d'une enfant lui ont restitué l'intérêt pathétique et le charme invaincu du vrai.
Une âme le remplit, l' Aphrodita puissante aux colères diviiies, celle qui ne souifle point de paroles vaines. Elle inspire le sentiment, compose les idées, choisit les sujets et leur forme. Des « rêves singuliers » que nous communique sans pudeur le poète, pas un qui ne semble éprouvé ! Si donc l'on se souvient inévitablement des romantiques, on vérifie que leurs pires absurdités, trouvant ici leur place, ne sont plus absurdes du tout.
Qu'un Vigny ou qu'un Baudelaire vienne nous assurer que le génie les fait solitaires et que la solitude issue de leur génie les voue mathématiquement au malheur, nous savons que c'est là sophisme de fats.
Mais que Renée Vivien, passant en revue toutes les plus fameuses beautés de l'histoire ancienne et moderne, leur fasse confesser successivement qu'ayant été marquées de « l'astre fatal » qui allume l'amour, aucune d'entre elles ne put se dire « heureuse » ; la conclusion, le rapprochement, la conception même de ce poème, sans cesser d'être déraisonnable, ne choquent point dans l'esprit d'une jeune fille, où l'enfantillage apparaît plus convenable que la raison. Nous n'attendons point de Renée Vivien des idées philosophiquement vraies, mais des émotions justes, quelle qu'en soit la cause, folle ou sage, pourvu qu'elle soit puissante et profonde.
— Ces belles femmes n'ont pas été très heureuses. Cette beauté, ce bien que l'on désire par-dessus tout, ne fera donc pas le bonheur ? Elle détermine donc le malheur ?
Ces enchaînements de rêveries ne se jugent point en eux-mêmes. Il ne faut point dire qu'ils sont faux. Ils sont femmes. La nature a voulu que les femmes fussent portées à concevoir à peu près tout ce qui les touche dans une connexion étroite avec les idées vagues du bonheur, de la chance, de la fatalité, du destin. L'avenir est dans leur obsession naturelle. C'est en vain que le sage Horace les prévient que les choses futures ne sont pas aussi régulièrement arrêtées. Elles se sentent les providences de l'être. Toute femme écoute magnifiquement résonner jusqu'au fond des entrailles les moindres conjectures sur le rapport de ce qui est ou fut avec ce qui sera. Un instinct
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maternel construit leur univers en forme de berceau, tout n'y doit conspirer qu'à recevoir leurs fruits. Superstition, sans doute ! La superstition les complète. Une femme sans superstitions n.'est qu'un monstre. On observe, non sans plaisir, que, entre toutes ses diableries, Renée Vivien n'a pas songé à se faire esprit fort. Un saint homme murmure : — Voilà ce qui la sauvera... C'est, du moins, l'élément le plus naturel de cet art si profondément féminin.
De s'être dit : Qui sait ? elle frissonne et nous frissonnons avec elle. Elle a fait son devoir, et nous faisons le nôtre, qui est de recevoir, par les sens de la femme, l'impression de l'inconnu et de l'inexpliqué. Où Vig-ny et Baudelaire nous condamnaient à rire d'eux, avec tous les respects qui se doivent à de grands noms, nous sommes bien contraints de subir et de reconnaître ici de rudes parfums de nature. Nous découvrons de nouveaux cieux. Sans les pénétrer fort avant, nous ne pouvons plus les nier.
Elargissez un peu le thème ; qu'il devienne plus général, tout en demeurant essentiel au cœur de la femme ; l'auteur de Cendres et poussières menacera d'éclipser ses meilleurs modèles, en raison de la nudité de la plainte et de la révolte. Baudelaire avait indiqué en termes abstraits la « peur de vieillir >, mais son frémissement apparaît un simple exercice de rhétorique en comparaison de Renée Vivien, quand elle imagine la fin de beautés qui font son bonheur. Rien d'échevelé. Un trait net. Mais c'est le chœur des regrets, des effrois et des désespoirs féminins. Jamais,
à mon avis, n'ont été rendues plus sensibles, par la magie du chant, certaines cruautés pénétrantes et définitives du sort, exactement reflétées en certaines âmes. Ecoutez cette amante dessécher, flétrir à l'avance, les charmes dont elle est encore enivrée. De femme à femme c'est Tessence du diabolique et de l'exquis !
Les yeux attachés sur ton fin soui'ire,
J'admire son art et sa cruauté^
Mais la vision des ans me déchire Et, prophétiquement, je pleure ta beauté. Puisque telle est la loi lamentable et stupide,
Tu te flétriras un jour^ ah! mon lys!
... Tes pas oublieront le rythme de l'onde,
Ta chair sans désirs, tes membres perclus
Ne frémiront plus dans l'ardeur profonde, L'amour désenchanté ne te connaîtra plus.
De pareils vers pourraient suffire à Thonneur d'un poète. L'Anthologie éternelle les sauvera. Je ne sais pas beaucoup d'accents plus directs et plus sûrs.
Ta te flétriras un jour, ait ! mon lys !
Cette image et ce rythme, pour un tel cri, c'est la passion pure, dans la plus intelligente perversité.
« La mère de Gillette était créole... Gillette, ber- « cée sur les genoux de la vieille négresse Cœlina « qui avait suivi sa mère en France, gardait un sou- « venir brumeux des choses qu'elle lui avait con- « tées... Ces récits abrégés ou augmentés par la fan- « taisie de la négresse influencèrent son jeune esprit. « Elle s'habitua toute petite à considérer l'invraisem- « blable comme possible, les dénouements les plus « funestes comme des conséquences quelconques... « Les contes de Cœlina tinrent éveillés en elle Fata- « visme de sa race aventureuse, romanesque et sen- « suelle. »
L'auteur de l'Inconstante, un sieur Gérard d'Houville, n'avait pas encore fourni ces curieuses notes d'allure autobiographique, qui ne sont pas sans rapport à notre sujet, lorsque les premiers vers de M""" de Régnier firent leur apparition dans la Revue dea Deux Mondes. Elle n'eut pas à les signer de son nom de jeune fille. Trois étoiles ont servi jusqu'à ces derniers temps. Je ne sais ce qu'il en sera quand le Souhait, l'Automne, le Sommeil et l'Ombre seront réunis en
volume. Cependant, la dernière « table » de la Revue porte en toutes lettres un état civil très complet. Il serait dès lors impardonnable d'écrire un seul mot de M"" de Régnier sans parler de son père et de son mari.
Tout le monde salue en M. de Heredia le chef de chœur de la poésie parnassienne ; on n'a pas besoin de définir le solide éclat de sa poésie, elle-même se définit couleur et son. M. Henri de Régnier n'est guère connu que pour ses romans qui sont spirituels, et sa qualité de poète, de noble poète, ainsi qu'on écrit volontiers.
Ce noble poète fut un des jeunes gens que groupaient, il j a vingt ans, Mallarmé et Verlaine, et qui s'efforçaient de continuer le romantisme par un système de poésie auquel le nom immérité de symbolisme restera. Ils s'efforçaient de jouer des airs moins monotones, moins bruyants que ceux des Trophées et dissolvaient l'alexandrin au lieu de le glacer. Quant au rythme, de peur de le marquer, ils l'oubliaient. Verlaine et Raimbaud avaient fait des vers « délicieusement faux exprès ».M. de Régnier et son groupe firent peut-être exprès de faire des vers faux, mais abominables, résultat qu'ils ne cherchaient point. Cherchant l'abandon et la grâce, ils négligèrent la syntaxe, lâchèrent le style et s'exprimèrent par allusions à peine indiquées.
Ainsi, originaire des Antilles espagnoles, née dans l'un des centres de la déformation imposée au langage, au style et à la poésie, la jeune fille ne changea point
de milieu quand elle changea de foyer. Ce qu^elle trouvait chez son mari pouvait être appelé le contraire de ce qu'on lui avait enseigné chez son père, et ce contraire, au fond, c'était la même chose. Son exotisme de naissance s'unissait à un exotisme qu'on pourrait nommer d^élection ;car M. Henri de Régnier, alors même qu'il sembla se mettre, comme en ces derniers temps, à l'école d'André Chénier, de Ronsard et des autres maîtres français, n'a jamais quitté cette pente des imitations germaniques sur laquelle notre xix" siècle a glissé. Un mauvais petit élément latin, renouvelé de Victor Hugo, l'antithèse et la symétrie dans Je discours, n'en accuse que mieux son vrai fonds, tiré des rêveries shakespeariennes.
Donc^ l'action romantique et l'action parnassienne s'accordaient et se confirmaient. Le romantisme de 1830 ne cesse pas en 1868; il se transforme et se renforce, comme au Consulat la Révolution. Comme le Consulat a été la Révolution « dessouillée », le Parnasse est un art romantique ébranché, nettoyé et mis dans une espèce d'ordre qui fait illusion au vulgaire... On dit : C'est du classique ! — C'est du classique faux- C'est le contraire du classique. Un peu plus tard, les habitudes du romantisme furent troublées lorsque symbolistes et décadents vinrent liquéfier la fragile reconstruction de Victor Hugo et de Banville. On cria à la barbarie. Il y avait soixante ans que la barbarie sévissait. Avec leurs airs dévastateurs, les nouveaux venus obéissaient à tous les principes de leurs aînés ; ils n'y ajoutaient qu'un peu de brutalité. Ils ne repré-
sentaient, en définitive, que le troisième état d'un seul et même mal, le mal romantique, comme les Parnassiens en montraient le deuxième état.
M""* de Régnier avait ouï recommander autour de son berceau les bonnes et loyales compositions qui détachent le vers et gonflent la rime. Sous le toit conjugal, elle apprit comment, à son tour, le mot peut être libéré. Elle lut les poèmes de M. Mallarmé où c'est rharmonie propre des premiers mots venus qui détermine le choix ou plutôt la venue des autres. L'imagination du poète, tentée par un vocable, remet à ce vocable la souveraineté absolue, l'autorité illimitée ; le sens lui-même perd son droit de direction et de composition : il ne subsiste qu'une orientation indécise, fondée sur des ressemblances de syllabes et des analogies de son, qui permet d'entrevoir sous l'apparat des matériaux plus ou moins agréables, les fumées d'une insaisissable rêverie. Sorte de tachisme littéraire, tantôt visant à des effets de pure euphonie et tantôt animé d'une obscure philosophie. Si M. Henri de Régnier s'est toujours gardé de donner toute sa confiance à cet art, il lui a témoigné de l'inclination et de la sympathie. Un de ses confrères, M. Retté l'appela un opportuniste du symbolisme. C'était bien définir l'ambiguïté de cette attitude repoussée et charmée tour à tour. De quelque façon qu'il s'y prît, qu'il inclinât vers le Parnasse ou qu'il se tournât vers M. Mallarmé, son art conspirait également à la destruction de l'art français par le maintien du désordre intellectuel.
Si donc M""^ de Régnier eût été douée d'une intelligence docile, la nature et l'histoire la vouaient à quelqu'un des trois états du romantisme, sauf à en découvrir, pour son compte, un quatrième. Mais le monde et la vie ont plus de fantaisie imprévue ou plus d'ironique sagesse que ne leur en prêta l'esprit de système. On subit quelquefois son milieu et ses ascendants : il arrive aussi de les contredire. Rien ne dut être plus amusant à considérer que la rébellion secrète de cet esprit contre les deux autorités les plus dignes de sa tendresse et de son respect.
La conséquence en fut piquante ; car ses premiers vers enthousiasmèrent précisément les esprits auxquels une strophe des Poèmes anciens et romanes- «7 «es, un seul vers des Trophées ondes Conquistadors causaient depuis longtemps une espèce d'horreur nerveuse. Des ennemis intimes de Régnier et d'Heredia passèrent leur hiver à se répéter le distique qu'ils avaient lu ;
Le rameur qui m'a pris Tobole du passage
Et qui jamais ne parle aux ombres qu'il conduit,
Quand ils Pavaient bien répété, ils ajoutaient l'expression inlassable de leur surprise ;
— Quoi ! dans la maison du vieux peintre coloriste des lignes d'un dessin si fier ! Quoi ! chez le détestable tourneur de petits vers libres et mous, un rjthme, un ton si vigoureux ! Chez des hommes qui n'eurent jamais que des mots, sonores ou coloriés, dans Tesprit, on sait donc inscrire une idée ! Cette idée du Garon
pourrait être admirée dans un carton de Michel- Ange 1 Ils ont cultivé l'épithète ; il n'y en a pas une ici. Ils ont fait la chasse au vocable rare : nul mot voyant dans ce distique ; sauf obole (et encore !) on pourrait tous les entendre chez la fruitière. Mais quelle noblesse d'agencement 1 Quelle simplicité ! D'où nous vient ce génie-enfant qui a su concevoir l'abstrait au milieu d'écrivains qui se noyaient dans le flot du particulier ? Engendrée par un romantique, épousée par un romantique, quel est ce classique naissant ? Ah ! petit philosophe, petit sculpteur, ah ! grand poète, que d'espérances au creux des repos de ces deux grands vers !
...On trouverait dans les revues et les journaux du temps des témoignages plus précis de cette admiration d'un très petit nombre de têtes attentives.
En durant, en se motivant, cet enthousiasme a perdu de la surprise première. Le curieux accident arrivé à M"" de Régnier ne s'expliquait point mal par le poids réuni de l'influence, de l'éducation et de la tradition qu'on reçoit dans ce pays-ci. L'histoire universelle ne cite pas de trésor intellectuel et moral qui puisse être égalé à l'ensemble des faits acquis et des forces tendues représenté par la civilisation de la France. La masse énorme des souvenirs, le nombre infini des leçons de raison et de goût, l'essence de la politesse incorporée au langage, le sentiment diffus des perfections les plus délicates, cela nous est presque insensible, à peu près comme l'air dans lequel respire et va notre corps. Nous ne saurions nous en rendre compte.
Cependant nul être vivant, nulle réalité précise ne vaut l'activité et le pouvoir latent de la volonté collective de nos ancêtres. La puissance plastique en fut sans doute autrement vive du temps où, s'exerçant presque seule en Europe, elle francisait un Hamilton, un prince de Ligne. Mais on ne peut pas dire qu'elle est éteinte, car elle conserve ses grands moyens assimilateurs, elle agit, avec lenteur et sûreté, par un invisible ferment. Si la négresse Gœlina, si Fauteur des Trophées, si l'auteur d'Aréthiise appuyaient en un même sens sur la pensée de M"' de Régnier, dans le sens opposé s'exerçait une multitude mystérieuse d'esprits, de corps partout présents. La forme d'un palais, le dessin d'un beau meuble, le son d'un mot furtif, ce jardin solitaire où la verdure, l'eau, la disposition des balustres parlent au cœur, en faut-il davantage pour insinuer, à travers tout ce qui la voile, l'idée supérieure de l'art et du style français ?
Idées rapides, vues sommaires qui se formulent en éclairs. Mais, pour former un style ou le régénérer, ces impressions soudaines, nouvelles, fulgurantes, veulent être organisées avec soin et conservées en quelque centre bien défendu qui commande la vie de l'âme et qui la soumette à une règle constante. Point de style sans fidélité. Point de fidélité sans discipline héréditaire ou volontaire. Il la fallait volontaire ici. Le distique de VOmbre dut être écrit en 1896. Je doute que les années suivantes aient fourni à M"" de Régnier des occasions fréquentes ou propices d'aiguiser ce sens du classique, qui lui était venu comme un Maukras. Avenir 13
paradoxe très naturel. La nature sans culture, comme un élan sans ordre, ne saurait persévérer dans ce chefd'œuvre et ce miracle : dans le bien. Un goût natif est peu de chose sans les habitudes qui l'entretiennent et l'affinent. Or, il n'existe plus de compagnie littéraire où soient cultivées des habitudes de cette qualité. Les applaudissements que reçut le distique de M"" de Régnier avaient été très vifs, mais perdus dans quelque périodique obscur ou dans l'arrière-salle d'un café du pays latin. Il leur manqua Tautorité, celle qui vient d'une haute influence personnelle, ou celle qui découle de l'assentiment collectif. Ni le murmure du public ni la voix d'un maître ne vinrent dire à cette enfant ce que chantent les Muses dans la strophe de Théognis : « Ce qui est beau, nous l'aimons, et ce qui n'est pas beau, nous ne l'aimons pas '. » Le public était corrompu. Le maître était absent, méconnu ou distrait. Il n'y a pas un seul de nos critiques littéraires qui mérite d'être appelé un juge. Celui qui tenterait de faire voir le beau et le laid dans les vers serait montré au doigt. Quant aux poètes à la mode, avant de rien juger, ils devraient commencer par aller cacher leurs volumes.
Les vers magnifiques de l'Ombre :
Le rameur qui m'a pris robole du passage
Et qui jamais ne parle aux ombres qu'il conduit
n'étaient pas les seules promesses de ce poème. Des
1. M. Jean Moréas a placé cette strophe en épigraphe de son beau poème à la mémoire de Paul Verlaine.
beautés presque aussi fermes et plus touchantes y faisaient figure d'agréables faiblesses. On lisait par exemple :
Mon front encor fleuri par ma mort printanière Sur l'immobile flot se pencha triste et doux, Mais nulle forme pâle, image coutumière. Ne troubla l'eau sans plis...
Et sans doute tout n'était pas de cette qualité. Des lectures mêlées, une facilité redoutable s^'annonçaient en même temps qu'un don supérieur. Ceux qui admiraient, qui louaient, qui savaient pourquoi, demandaient avec inquiétude quel était Télément destiné à prédominer.
Ce qui devait être a été. Pendant que M. de Régnier faisait dans Aréthiise et dans les Médailles d'argile une régression parnassienne du plus médiocre intérêt, le poète de r Ombre arrêtait, mais sans tremblement, ni hésitation, ni reprise, le premier mouvement qui nous avait émerveillés. On pourra relire par exemple les vers qu'elle a donnés à la Revue du 15 janvier 1903. Le don paraît le même.- L'imagination mythologique n'a point faibli, ni la faculté de tracer de hautes images. Gomme en témoigne la fin de la pièce dite V Automne^ le désir du sublime, de l'absolu du pur, la tient éveillée. Mais c'est le monde qui s'est trouvé le plus fort. Je dis le monde au sens des prédicateurs : l'air ambiant, le goût du dehors, le courant trivial du commun des petits lettrés. N'oublions toujours pas que cet esprit classique était logé dans une femme -
L'héroïne de l'Inconstante^ le petit conte impertinent que l'on attribue à M"* de Régnier, nous est proposée pour le portrait de TÈve éternelle. Nous voyons Gillette sourire « sans attention » à un passant par cette raison qu'elle n'a rien de mieux à faire. Du tempérament par bouffées, de la tendresse par surprise, « un cœur triste et changeant », un esprit de « voyou candide ». Prendre de son moi féminin une idée si modeste établit clairement qu'on y est
très supérieure. Dès lors, chez les femmes d'élite, que Ion sent de rudes combats I
Une femme capable d'atteindre à certain style héroïque, au langage même des dieux, sera toujours exposée à redescendre vers le romantisme natal. Heureuse si elle réussit à le tempérer par quelques éléments qui lui sont personnels : de l'esprit, et féroce, l'observation, le goût, et le bon sens.
A la différence de son père, elle préférera la vie des choses à la sonorité des mots. A la différence de son mari, elle cherchera dans la vie des points d^appui solides, dessinés, définis, des idées plutôt que des songes, des mots et des phrases plutôt que des airs de musique. Son imagination pourra bien élever les réalités à la hauteur d'une allégorie, d'un petit symbole : on verra, au travers, le jeu, la ruse, la fiction. Des Stances agréables en peuvent témoigner, et d'autant plus posées de ton que leur coupe rappelle inévitablement une modulation de M°" Desbordes- Valmore. L'ardente Marceline s'étonnerait d'une tendresse si correcte et qui ne s'applique guère à autrui :
Qu'ètes-vous devenue, enfant songeuse et triste
Aux sombres yeux ?
Vous dont plus rien en moi maintenant ne persiste.
Rêves ou jeux ?
Qu'êtes-vous devenue, enfant paisible et tendre,
Au cœur pensif ?
Dans quel étroit tombeau repose votre cendre,
Corps grêle et vif ?
Vous êtes morte au fond de moi, vous êtes morte,
Petite enfant !
C'est moi qui vous abrite et moi qui vous emporte
Tout en vivant.
Ah ! vous aviez si peur de cette ombre lointaine
Que fait la mort Et l'écartiez déjà d'une main incertaine
Tremblant très fort.
Vous étiez douce et caressante, et souvent sage,
Je vous revois, Mais les yeux clos, car je n'ai plus votre visage.
Xi votre voix.
Ainsi je vais mouinr tout le long de ma vie
Jusqu'à ce jour Où, de l'espoir qu'on rêve au regret qu'on oublie.
Tristesse, amour,
Je ne serai plus rien, dans la nuit sûre et noire
Qu'un poids léger Et pourrai sans reflet, sans ombre et sans mémoire,
Ne plus changer.
Oui, l'auteur de ces vers ingénieux semble un peu trop lucide pour faire une bonne romantique. S'en croira-t-il et pourra-t-il être dupe quand il faudra ? Son petit roman témoigne çà et là d'un cynisme tendre et de ce vrai poétique et brutal qu'approuverait M Anito • France, La jeuiu' Gillette Vern y. quf arrive en retard pour dîner, répond « véridiquement à monsieur son mari : « — Mon amant ne voulait pas me
laisser partir... » Et son mari considéra toujours cette excuse comme une plaisanterie de mauvais goût. » Gomme elle a trompé cet amant et comme elle confie à son amie Marion le vertueux projet de faire l'aveu de sa faute, la même Gillette prononce ces mots, qui lui valent une bonne réponse : « Quant à l'aveu que je veux faire à Valentin, ne supposes-tu pas que je souffrirai autant à le faire que lui à l 'entendre ? — Non, dit Marion nettement : je te connais. »
A la bonne heure ! Gette connaissance parfaite, dont on aime la saveur et la drôlerie^ n'exclurait ni la passion sincère ni les sincères folies qui en dérivent. Ce qu'elle exclut, c'est la bonne foi dans l'absurdité et dans l'enfantillage ; c'est le degré de niaiserie dont la poésie romantique ne peut plus se passer. Qui persifle dans la manière d'Anatole France, qui est celle de Jean Racine et de Voltaire, est profondément^ incapable de recommencer des complaintes à la mode des continuateurs de Victor Hugo. Un eifort décisif aurait dû affranchir M"" de Régnier de la mécanique hugolienne. Get effort n'a pas été fait, et sa personne littéraire en gardera quelque chose de composite.
Ses idées de la vie et son entente même de Tamourpassion dérivent sans contredit de cette source romantique, colorée et vivifiée par les contes de sa négresse. Mais elle a puisé dans l'air de France d'autres instincts. Le charme du livre de prose tient à ce qu'elle y narre sans déclamer. L'auteur y a ressuscité et rajeuni cet amour-goût, qui a été le délice de l'avant-dernier siècle. Et le faible du livre, le défaut de cette œuvre
de gaminerie et de gentillesse, tient à la conclusion sérieuse que l'on y a cousue.
Je sens bien que ce dénouement plein de sensibilité, ce ton exalté et jureur, ces airs penchés, ces mensonges de la tendresse sont prescrits par nos modes sentimentales. Mais je ne traite pas de l'exactitude historique de la peinture ou de sa ressemblance avec les mœurs du temps. Il s'agit de savoir le mérite d'une œuvre d'art. Le Daphnis et la Chloé de M"' Henri de Régnier n'en sont certes pas à ce point où le caprice et le jeu d'amour se transforment subitement en passion ardente et profonde ; mais ils ont lu Tolstoï, qui leur a enseigné qu'il fallait être bon. Les pauvrets s'y appliquent : faute de mots justes pour exprimer avec simplicité une minute d'attendrissement fugitif, ils en arrivent à pervertir un sentiment vrai et les deux beaux enfants en restent déformés et estropiés ! A la dernière page, leur petite paire de larmes inutiles nous est plus désagréable que la tache de sang. Jamais les nobles larmes n'ont souffert l'affectation, l'artifice, la volonté. L'hypocrisie contemporaine ayant obligé notre auteur au métier de pleureuse, il s'en est mal tiré. Telle est son étoile, bonne ou cruelle. Et voilà les fadaises que M"* de Régnier n'écrira jamais de bon cœur. Elle fera habilement la version ou le thème imposé par les convenances, elle n'y mettra ni conviction ni amour : trop clairvoyante pour divaguer dans le ton des contemporaines, trop incertaine pour les quitter et se retrouver.
La critique devrait élever des poteaux revêtus d'ins-
criptions dans Tépaisse forêt où courent ces âmes obscures.
La critique n'existe plus '.
1. Le dernier livre de Gérard d'Houville, Esclave, nous donnerait à regretter plus vivement encore ce malheur des temps et des circonstances. Une pensée vraie, forte et triste, établit un fond magnifique; l'aventure presque tragique détermine un beau drame; le style, souple, s'anime parfois jusqu'à l'éloquence. Mais l'action est trop lente, le tableau trop fourni, les détails pittoresques abondants jusqu'à l'inutile. Il aurait fallu dessiner, abstraire, condenser. Grand art, leplus noble de tous, etdontM°°°de Régnier eut la révélation, tout au moins une fois, le jour du distique.
ni
Tout poète sincère, fût-il né Shakespeare ou Virgile, confesse Tinfluence des lectures qu'il a faites dans sa jeunesse : elles ont eu la même importance pour la direction de sa vie que la terre natale ou le sang paternel. Si le rêve consiste à émigrer de soi, il faut des excitants qui donnent l'idée du voyage et tracent le contour des rivages à visiter : l'imagination des hommes d'autrefois s'enflammait dans les contes de nourrices, sur les récits des voyageurs et des marins, sur l'ancien fonds des mythologies religieuses. Aujourd'hui les livres nous concentrent toutes ces sources. Qu'ils soient sacrés, qu'ils soient profanes^ collectifs ou étroitement personnels, nos premiers rêves sortent des livres. Il y a plus de sot orgueil à le contester que de modestie à en convenir simplement.
On ne peut donc exagérer le poids d'une lecture sur l'imagination solitaire d'une enfant vierge que le rayon de la poésie a touchée. Cette action, si elle s'exerce de bonne heure, ne s'arrêtera pas seulement aux thèmes, aux sujets de la rêverie, elle descendra
jusqu'au plus intime, et le mode de la pensée, le Penser lui-même, dans la façon de se construire et de s'agencer, se trouvera atteint et modifié. Comme la feuille de chaque arbre témoigne d'un ordre d'insertion gravé à l'infini dans le germe de chaque germe, les esprits ont un style qui préexiste à Texpression et au langage ; mais ce style n'est pas aussi arrêté et définitif que celui de l'innervation végétale : pendant les années de croissance, il est sujet aux plus curieuses métamorphoses, et Ton voit la race, l'énergie du climat ou celle de l'éducation alternativement contrariées ou renforcées par la sorcellerie d'un poète fortuit venu de l'autre bout du monde, qui se sera fait écouter.
Née dans la grasse et verte Normandie, M"* Lucie Delarue n'a retenu des paysages de sa province que la brume noire et la pluie, dont se désolait son compatriote Jules Tellier : « Je suis né, ô bien-aimée, un « vendredi treizième jour d'un mois d'hiver, dans un « pays brumeux, sur le bord d'une mer septentrio- « nale. » Ce qu'elle voyait à l'horizon de la mer natale c'étaient les promontoires confondus et les rives injdiscernables de la pâle Thulé, ennemie des navigateurs. Si l'on voulait porter sur ses lectures de ce temps-là un diagnostic précis, générique, il faudrait dire qu'elle tenait à son chevet tous ceux de nos poètes que M. Léon Daudet a nommés, au juste, des Kamchatka. Elle se penchait avec préférence sur les plus abstraits et les plus abscons d'entre les derniers romantiques français ou belges, norvégiens ou russes,
mais surtout, semble-t-il, Rimbaud, Laforgue, Maeterlinck, Verlaine, Kahn et Mallarmé. 11 est d'ailleurs possible qu'elle n'eût jamais ouvert aucun de ces différents écrivains jusqu'à telle ou telle date précise à laquelle son art se trouvait déjà au complet. Mais celane signifie rien. 11 y a du Rimbaud, du Laforgue, du Mallarmé et du Maeterlinck, quoique latent et en puissance, tant chez Victor Hugo que chez François Coppée. 11 y a du Laforgue, du Rimbaud, du Kahn et du Verlaine, diffus et dilué, parfois accentué, dans les poèmes réguliers d'Albert Samain, de Rodenbach, de M. Jean Lorrain, de M. André Gide et de quantité d'autres versificateurs ou poètes contemporains, qui se rencontrent au hasard du journal ou de la revue. Quand on s'oublie à prononcer les noms de ces « artistes littéraires ^ », à propos des lectures du très jeune auteur d'Occident, on doit entendre que cette âme curieuse et cet esprit hâtif se pénétraient avec une ardeur particulière de tout ce qui flottait de mallarméen et de rimbaldique, de maeterlinkiste et de laforguien.
Elle croissait dans ce tourbillon de fumées un peu lentes, veillant sur ses complications, attentive à ne rien exprimer que d'énigmatique et de personnel, en un mot cultivant l'idiosyncrasie comme un pot de fleurs. Mais, née imaginative, beaucoup plus Imaginative que sensible et que passionnée, son goût du bizarre ne s'exerçait, en définitive, que sur les formes qu'elle trouvait dans son esprit : les mots, les ima-
1. L'expression est de M. Maurice Spronck, les Artistes littéraires (Paris, Calmann-Lévy, 1890).
ges, le rythme, le style, matériel antique assemblé par la tradition, vieux capital civilisateur, qu'elle prenait plaisir à gâcher et puis à refaire de toute l'ardeur de ses sauvages petites mains. Quand on songe qu'elle aurait pu gâter aussi son cœur et compliquer irréparablement une fraîche nature, on est tenté de se féliciter des autres ravages, comme de la bénédiction du meilleur des sorts. Les pires déformations qu'elle se soit permises sont relatives à quelques types verbaux qui ne dépendaient guère d'elle et qui n'en recevaient qu'un dommage très relatif, puisqu'ils subsistaient bien intacts dans la multitude des autres esprits.
La joie de M"' Lucie Delarue était d'accommoder ses impressions à des sauces un peu bizarres, propres à la retrancher du commun. Hanter est déjà un bon verbe. Mais que direz-vous, grands-parents, de.Aanteur et de hanleuse ? Héler ne manque pas de singularité. C'est une locution propre au métier des matelots. Mais je vais m'en servir comme si j'étais matelotte. Il existe des tours de langage un peu triviaux qui ont l'air de rouler les choses et les gens dans un tourbillon de poussière ou de cendre.- 0 respectables grands- arents, vous m'en donnerez des nouvelles :
Je suis la hanteuse des mers fatales Où s'échevèlent les couchers sanglants...
Ma solitude orag-euse s'y mêle Au désert du sable vierge de pas Et où, sans craindre d'oreille, je hèle Je ne sais quel être qui né^ vient pas.
Oh ! la mer ! la mer 1 Toi qui es mon âme, Sois bonne à cette triste au manteau noir, Et de toute ta voix qui s'enflamme et clame, Hurle ta berceuse à son désespoir.
Ellipse claire, ellipse obscure ; hiatus doux et hiatus dur ; fines condescendances, ordes vulgarités : les
tons fondus et les tons tranchés, ou voyants, se heurtent dans le même vers. La beauté de l'un est faite d'une allusion presque inextricable, la beauté de Tautre d'une vieille paire d'images très brusquement désaccordées, la laideur d'un troisième d'une image trop neuve, ou d'un couple contradictoire forgé sur une enclume sourde qui ne connaît point la pitié. Tous ces éléments dont l'auteur qualifierait la rencontre de « spontanée » semblent, au contraire, assemblés par le plus volontaire des jeux, pour le plus agressif des défis, dans le plus fantasque des rêves ; caprices d'une petite fille, au surplus fort originale, plus encore désireuse de le paraître.
Et cela revient, en somme, à Tétat d'esprit de Petrus Borel aux premières heures du romantisme, mais recommencé et revécu de bonne foi. On veut étonner le bourgeois, car il faut que le bourgeois soit saisi d'horreur. Il le faut, si l'on tient au véritable objet de la poésie, qui est l'exposition complète, l'expression totale d'une âme : non de l'âme humaine dans son étendue et sa profondeur, mais bien de l'âme de cette jeune demoiselle dans ses différences et ses particularités. Il ne s'agit pas d'être le plus humain possible, mais d'être jusqu'au bout Lucie Delarue : et non point parce qu'elle est charmante, mais parce qu'elle est elle. Il s'agit donc d'être Elle, dans son elle au superlatif.
— Ce langage m'exprime et m'exprime seul tout à fait, telle que je me sais, en ma personnalité fondamentale. Moi, je parle bizarre, comme d'autres parlent
français. Le bizarre peut bien avoir l'impertinence de ne pas être beau : il est moi ; que puis-je désirer de plus ! Je serai de plus en plus mienne. Je trouverai, de mieux en mieux, en mon jargon privé, les doubles et les analogues de ma nature. Rien autre au monde ne m'amuse que de rencontrer soit dans les mots, les tons et les rythmes existants, soit dans ceux qui n'existent pas encore, les correspondances exactes de cet u/iique élément qui m'est personnel. Je me fabrique des reflets minutieux. Voilà mon principe et ma méthode. Voilà mon art.
Le fait est que la jeune fille trouva souvent de ces ingénieuses images qui faisaient une projection vraiment pittoresque de son monde. secret, de manière à causer au lecteur un degré à peu près pareil de plaisir et d'agacement :
Grand ange désailé qui rôde dans ma vie,
Ame, mon Ame !
Violon sans archet, triste barque sans rame,
Ame, ô mon Ame inassouvie !
Toi qui voudrais aller autre part qu'où te mène
Mon impuissante chair humaine, 0 mon Ame, âme trouble, âme en peine I
Mais un jour ceci paraît fade. Le bourgeois ne s'est pas fâché suffisamment. Le philistin ne bondit pas. Les grands-parents, hélas ! menacent même de comprendre. 11 faut approfondir les fossés en abîmes, élever des murailles, les hérisser de tours et les denteler d'échauguettes contre ce vulgaire public, et c'est à
quoi l'on jugera être parvenue, en multipliant, dans quelques strophes bien senties, les échappées naïves de prosaïsme baudelairien, comme en ces Litanies féminines ou Madame la Vierge est prise à témoin de tous les péchés :
0 dame ! regardez celles qui tournent mal, Les épouses en qui la chair ne peut se taire...
Ou l'on invoquera devant le masque de la lune des imaginations très compliquées, dans un vocabulaire très biscornu :
Tu ris dans ta pâleur de cap guillotiné, Grimaçante d'horreur à l'œil halluciné,
et Ton rira sous cape des lecteurs ignorants de l'étymologie qui se demanderont en quoi la lune ressemble à un cap ou comment un cap peut être guillotiné. Mise en verve par le succès, on recommencera, en redoublant. On écrira le macabre Poème de la vie et de la mort :
Quelle épouvante ! Où fuir ! J'ai peur ! J'ai peur ! J'ai peur !
On se souviendra de ce que l'on a lu sur les tentatives humaines « pour s'enfuir n'importe où hors du monde », et l'on récapitulera, sur tous les airs connus, le Voyage, la Villégiature-à-la-campagne, la Morphine, TAlcool, la Dévotion, l'Amour, pour conclure avec une magnifique bravoure ;
Maurras. Avenir 14
Ah ! qui me donnerait l'abrutissement ! Qui me donnera l'abrutissement ?
Il faut savoir que ce sont là de simples « gaietés » romantiques comme il n'a cessé d'en ruisseler sur les lettres françaises, de l'année des Ballades de Victor Hugo à Tannée des Blasphèmes de M. Richepin.
Et le même scandale d'un habitant de la bonne province de Normandie aura sans doute suggéré (de plus en plus fort !) les strophes amusantes de ce Sommeil:
Comme une que berça la viole d'amour,
La belle toute en pâleur s'endort, Les volets joints avec, dessus, des rideaux lourds Pour empêcher sur sa tranquillité de mort Que ne vienne jouer l'estival clair de lune. Mais des gouttes de lune ont chu une par une...
(Combien l'auteur a dû être ravie de ces vers-là ! Ils laissent en effet loin derrière eux tous les vers analogues de ce M. Stuart Merril, jusque-là prince régnant de l'Allitération, roi de l'Assonnance et empereur de la Gonsonnance bien redoublée.)
Mais des gouttes de lune ont chu une par une...
Aux fentes de ces volets joints...
Et sur ses seins quiets où se croisent les paumes.
Sur ses pieds sag-es réunis, Sur tout le luxe prude et raffiné du lit Où elle se coucha sans bagues et sans baumes, Ce corps sans robe d'or et sans huppe à la tète...
Les pieds sages, le luxe prude, dans cet aimable méli-mélo de couleurs, feront la joie de gens qui savent lire, comme le jeune auteur, en son extravagance, savait voir et interpréter. Il est presque agréable de trouver une note juste si follement placée. Folies pures, excentricités offraient ici le caractère dêtre tempérées çà et là par un goût naturel, supérieur aux partis pris, par ce petit instinct de la pureté et de l'ordre, qui est toujours vivant dans les cœurs délicats et qui doit correspondre chez une écolière-poète à l'instinct de propreté chez la ménagère. Ce goût, cet instinct, ce bon ange élevait M"° Lucie Delarue audessus de bien des embrouillamini ; au-dessus des neiç^es et des brumes, elle s'approchait du ciel clair par la pointe de ses rameaux.
Un jour, enfin, le poète de V Occident épousa ce fils du soleil, le D' Mardrus, né au Caire d'une famille orientale. Ce n'est pas le lieu de détailler quelle gratitude ont vouée les lettres françaises au traducteur des Mille et Une Nuits. Mais je pense qu'avant de l'expédier à son imprimeur il a lu à sa femme cette version belle et nouvelle. Il n'existe pas beaucoup de lectures aussi fraîches, aussi brillantes, aussi riches en toutes sortes de plaisirs de l'esprit et des sens. Ce vaste recueil de contes arabes, traduits, dit-on, presque mot à mot, nous mène quelquefois à ce que les bonnes gens du désert appellent sous la tente, d'un langage mathématique, la limite de la satisfaction.
Gœthe écrit je ne sais où : « Veux- tu les fleurs du printemps et les fruits de l'automne ? Veux-tu ce qui charme et ravit ? Veux-tu ce qui nourrit et satisfait ? Veux-tu dans un seul nom embrasser le ciel et la terre ? Je te nomme Sacountala et. j'ai tout dit. » Il ne faut qu'enlever un peu de verdure indienne, ajouter aux palmes et aux grenades des oasis le chœur des jeunes filles belles comme la lune, et la louange gœthienne peut s'appliquer aux Mille et Une Nuits. Mais elle paraîtra singulièrement incomplète à qui aura goûté comme il convient la joie des poèmes arabes qui y sont insérés. Ces poèmes tout grâce, tout fougue,
tout jeunesse, montrent une vivacité, une souplesse dont on ne se lasse point. Je laisse aux Orientalistes le soin de discuter le procédé du traducteur Mardrus. Un fait reste éclatant : le bon Galland nous avait laissé ignorer une douce forêt, un jardin de délices, ces vers improvisés des Mille et Une Nuits : Mardrus nous les a fait connaître, et cela dit tout. Il est notre évergète, et nous sommes ses obligés. Voilà pour le D' Mardrus.
Il aura été l'évergète et docteur de M°" Mardrus. Une des pièces caractéristiques du deuxième recueil de la jeune muse, Ferveur, porte un petit hommage de gratitude très précise, qu'il convient d'isoler et de placer sur le socle, bien en lumière, si l'on veut avancer dans la connaissance de notre auteur. L'Occidentale écrit à Tépoux méditerrané :
Toute ma sourde intimité
D'ombre, de deuil et de mystère.
D'horreur et de complexité A fui, pour quelque étrange et douloureuse sphère,
Ton incompatible àme claire ;
Mais toute ma bonne santé
Se trempe au bain de ta clarté Comme un corps vigoureux se trempe dans l'eau claire.
A parler franchement, je ne crois pas grand'chose de cette sourde intimité d'ombre et d'horreur. Quand le poète alléguait, dans le premier livre,
Notrecœur gros d'angoisse et de mauvais secrets,
OU, dans Ferveur^ quand on lui voit esquisser encore, d'un geste félin, son voyage à la découverte de certains mauvais coins naturels, le « coin gâté » dont traite M. Marcel Prévost,
Certain intime fond dont on ne parle pas,
prenons garde que c'est, tout bonnement, la Poétique du romantisme qui dévide ses conséquences : à force de creuser l'étrange, il faut bien en venir tôt ou tard jusqu'à la notion de ce que la rude antiquité nomma sagement l'Infamie. Ce n'était pas de l'infamie (ni de la vertu) que s'occupait, en réalité, le génie pittoresque de M°° Mardrus. Elle n'eut le souci de « l'âme » que pour le plaisir d'en tirer un effet d'art.
Ce qu'elle poursuit, c'est l'image coloriée, propre à traduire sensiblement ce qu'elle a senti : ce n'est donc pas la joie de s'éprouver, de s'affiner, de s'exalter, de jouer avec elle-même au moyen de sensations neuves provoquées par aucune curiosité. Son goût, sa passion me semblent d'une artiste ou d'une praticienne : elle songe à trouver des images qui soient l'exacte et subtile figuration de son sentiment ; quant à traîner, à peser sur ce sentiment, simple objet, simple thème, elle n'y songe presque pas. C'est son art qui est perverti ; nullement sa nature ; la tête, non le cœur.
Et cet art corrompu est bien ingénieux. Avez-vous observé combien les petits vers Toute ma sourde intimité... montrent de netteté, comme ils disent précisément ce qu'ils veulent dire ? C'est un menu tableau
conjugal, dont l'intention allégorique transparaît à chaque touche. L^image, inattendue, définit, enclôt, circonscrit, plus encore qu'elle ne chante. Ce n'est pas un petit bonheur : il n'est pas rare ici. Par la force et la vérité de ses colloques avec son seigneur et docteur, cet esprit autrefois obscur, ennuagé, précise ses moindres concepts. Il ne savait que peindre. Le voilà qui dessine de légers tableautins dans la manière de Verlaine et de M. Coppée {Du bout de ses tuyaux gris Dans le ciel fume Paris. Le jardin se ramifie Sur cette lithographie. Tout le long d'un rameau sec Les moineaux se font le bec.) On laisse de côté les outrances ; on en conserve juste de quoi donner du corps, de la couleur, un léger montant aux images. On dira par exemple :
... Rien n'est plus nécessaire Que d'aimer toute chose avec des cœurs charnels.
On s'écriera, dans un raccourci vif :
Genève, teints proprets et prunelles contentes...
On diluera le pittoresque dans un peif d'éloquence ; on corrigera l'éloquence par un rude éclat de couleur :
Va ! tends tes bras à tout pour que tout soit ton bien, Hante, après la campagne aux heures parfumées, La Ville trépidante et ses nuits allumées, Que ton cœur soit solaire et soil saturnien !
On s'exaltera, fort paisiblement :
Femme, amphore profonde et douce où dort la joie, Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie,
Œuf douloureux où gît notre pérennité,
... Humanité sans force, endurante moitié
Du monde, ô camarade éternelle, ô moi-même !
On s'appliquera aux douceurs de la compassion sur soi, aux violences de la révolte humanitaire ; on criera même un peu à l'idée de devenir mère, on gémira sur l'avenir et sur le passé. Pour le présent, on se retournera vers qui de droit.
Cher ! cher ! presse-moi bien contre ton âme claire, Que je n'écoute pas, que je n'entende pas !...
« Le doigt levé », un « sage doigt levé », on méditera sur les choses au lieu d^y rêver en tumulte comme au bon vieux temps ; on se livrera aux débauches de la Pensée :
Nous serons sur le banc que nous aimons le mieux, Et, levant un index grave qui certifie. Ta petite fera de la philosophie.
Mais, par-dessus tout, on assurera son progrès dans le métier. On se perfectionnera dans l'art d'imaginer et de rimer. On en viendra à dévider une métaphore aussi congrûment et continûment que le père Hugo :
J'aime à songer aux mains de mon Ame, filant A l'aveugle...
Il y a douze vers sur les mains de l'Ame qui filent avec des tours et des détours d'une sûreté inouïe. Le romantisme, ici, tourne au Parnasse, heureusement sans trop de froid. Mais on garde, comme un souvenir de temps héroïques, la religion de 1830. On s'attendrit, comme Verlaine, plus que Verlaine, sur l'orgue de Barbarie qui viendra moudre de tendres rengaines entre-croisées, Marguerite Gautier, Emma Bovary, Lamartine : Si tu meurs aux trois temps d'une valse lointaine... Ces stances sont des plus caractéristiques. Elles révèlent une ironie indulgente, du regret, de la nostalgie et, tout au fond, le sentiment que le romantisme n'est jamais mort, qu'il existe peut-être un romantisme éternel.
Mais la petite pièce l'Orage à la fenêtre fait encore mieux sentir à quel point en est arrivée M"" Mardrus. Selon son habitude, elle ne paraît point toute seule. Elle serre la main de son mari et lui parle bas :
Contente simplement d'être à côté de toi, Encor que défaillante et la sueur aux tempes... Car, hors la dureté moderne, nous étions — A la fenêtre avec de candides frissons — Un couple d'' autre fois un peu mélancolique Qui regarde noircir Forage romantique.
Quelques saisons plus tôt, le poète se fût mêlé à ce noir orage. Que dis-je ? Il nous l'eût barbouillé plus orageux que nature. Bien que le D' Mardrus (les dédicaces de son grand livre en font foi) ne soit pas le moins mallarmiste des deux époux, il a dû mettre à
la porte de son ménage quelques fantômes de détestables inspirateurs ; il a jeté dans le jardin les plus mauvais livres. Aussi la romantique est-elle en voie de s'apaiser et de s'épurer. S'éclaircira-t-elle ?
C'est une erreur de croire que la raison ne soit que Tabsence de la folie. Mais il serait curieux de voir ce qu'une femme évidemment douée de l'imagination du langage saurait donner dans l'ordre d'un art tout à fait sain. Celle-ci s'est rageusement complu à défaire le précieux composé auquel nos ancêtres avaient appliqué leur génie. Comment s'y prendra-t-elle si elle veut recoudre après avoir taillé ! L'osera-t-elle ? Et quel sera son pouvoir ? Entrevoit-on chez elle un goût dominant qui soit capable de discipliner les autres, et les ordonner tout vivants ? Ce que j'ai lu permet de poser ces questions, mais ne permet pas d'y répondre.
Un critique et un sage qui est grand admirateur de M""' Mardrus, M. George Malet, méprise nos doutes. Il affirme déjà la maîtrise du poète. « Pour ceux qui ne l'auraient pas senti, que dire ? » ajoute-t-il. « On ne prouve pas plus la beauté et la grâce d'une Muse que le charme d'une femme ^ » S'il ne se prouve pas, le charme s'analyse, et celui-ci accuse l'incertitude et l'acidité du printemps ^