‹ L'avenir de la philosophieChapitre 137 sur 265 · Fragments pliil., préf. de la 3° éd · texte numérisé non relu

Fragments pliil., préf. de la 3° éd

3. Biran a connu Reid el Dugald Stcwart, mais assez tard et — le dernier surtout — assez peu.

qu'il est impossible de dépasser et <rexpliquer, mais qu'il est indispensable de constater et qu'il faut tous admettre. Que de fois on a répété de conliauce sa sentence fameuse : « On ne divise pas l'homme, on ne fait pas au scepticisme sa part; dès qu'il a pénétré dans l'entendement, il l'envahit tout entier ' » !

Cousin débuta donc par la psychologie : le philosophe de qui Royer-Collard disait : « Il est notre maître à tous », et qu'il a lui-même déclaré « le plus grand mélaphysicien qui eût honoré la France depuis Malebranche », Maine de Biran, lui en fit approfondir la conception et, — comme il l'a reconnu, — après la sensibilité et la raison, l'amena à étudier la volonté -. — Mais le grand problème était alors d'unir le tnoi et le non-moi, le moi et le Tout : Maine de Biran, avant sa philosophie religieuse, ne pouvait le contenter — pas plus d'ailleurs qu'il ne l'eût fait après sa philosophie religieuse; et les théories timides des Ecossais sur la raison l'excitaient à chercher au delà. 11 étudia Kant. Il devina l'importance de la métaphysique post-kantienne. Il partit pour l'iVllcmag-ne en 1817; il y retourna en 1818; il y voyagea encore en 1824 et en 1830. Sa philosophie est née d'une longue élude des philosophies; elle est — elle veut être — le confluent des

1. Fragments de Hoyer-Collard, à la suite de la trad. de Ileid par Joiiffroy, t. IV, p. 451 : voir Ferraz, op. cit., p. 154.

2. Passage des Fragments cité plus haut. — Voir le Journal de Maine de Biran : « Dîner à l'École polytechnique, chez .M. Durivau, avec le jeune professeur de philosophie, Cousin. Nous avons beaucoup parlé de métaphysiiiue et j"ai été content de moi; il m'a semblé que les autres l'étaient aussi.... » (8 mai 1816). « J'ai eu à dîner des métaphysiens : MM. Ampère, Laboulinière, Durivau, de Gérando, et le jeune professeur Cousin. J'étais disposé à causer... » (16 mai). Cousin « professe la philosophie de Thomas Reid, qui est certainement la plus sage, si elle n'est pas la plus savante et la plus élevée.... Le jeune Cousin a contracté avec moi dans ces derniers temps une affinité particulière et je m'honore d'avoir quelque influence sur la direction de son cours. Vous voyez donc que s'il chasse sur vies terres, c'est de mon plein consentement; j'ai ma bonne part du r/iOier, car mon livre sera bien mieux entendu par ses disciples que par ceux de Condillac. On verra ce que j'ai ajouté à la philosophie de Reid, qui est à mon avis un point de départ bon et solide. » Lettre à M. Lacoste du 6 août 18i6. Voir Fonsegrive, Ann. de la Faculté des Lettres de Bordeaux, et Bertrand, Correspondance entre Maine de Biran et Ampère {Rev. de Met. et de Mor., i^"- année, n"' 4, 0 et 6).

trois courants de la Pensée moderne : mais, si conciliante qu'elle soit, elle prétend rester bien française et personnelle. « Oui, sans doute, rAllcniagne — écrivait-il au moment où il la quittait — est une grande école de philosoptiie; il faut Tétudier et la bien connaître, mais il ne faut pas s'y arrêter. La nouvelle philosophie française, s'il m'est donné de lui servir de guide après M. Royer-Gollard, ne cherchera pas plus ses inspirations en Allemagne qu'en Angleterre : elle les puisera une source plus élevée et plus sûre, celle de la conscience et des faits qu'elle atteste, et celle de notre grande tradition nationale du xvn" siècle. Déjà par elle-même elle est forte du bon sens français; je l'armerai encore de l'expérience de l'histoire entière de la philosophie et. Dieu aidant, nous saurons bien échapper ainsi au scepticisme de Kant, traverser la philosophie du sentiment de M. Jacobi, et parvenir sans hypothèse à un dogmatisme un peu meilleur que celui de la philosophie de la nature '. »

S'il ne se contenta point de reproduire leurs idées, Cousin subit fortement l'influence de Schelling et de Hegel, — et d'ailleurs il ne le contesta pas, — • plutôt d'abord celle de Schelling, puis celle de Hegel davantage^. l\ se rattachait à l'école française et à l'école écossaisse en persistant à voir dans la psychologie et dans la méthode d'observation le point de départ de toute vraie philosophie : mais il s'efforçait, en analysant les données de la conscience, de ne rien omettre de tout ce qu'elle contient; et pour cela il consultait les systèmes philosophiques, convaincu qu'ils renferment tous une part de vérité. Tel est Yéclectisme primitif, qui répondait à un besoin du temps ^ Cousin voulait tout à la fois rester sous

1. Promenade philosophique en AUemaqne, Rcv. des Deux Mondes, 1" ocl. 18o7.

2. C'est ce que M. .Tanet a dit et prouvé. Sur tout ce qui concerne l'évolution de la pensée de Cousin, il faut consulter : ]'ictor Cousin el son œitive phifnsoiihiqi/e.

3. Voir pour cetio pliasc le cours de 181S, dii Vrai, du Beau el du Bien, d'après la V édition (1836); les leçons de 1820, publiées en partie par M. Vacherot (ISil) et retrouvées par M. Janet; la préf. de la r° édit. des Fragments Phil. (1826).

la tutelle de la méthode positive, recueillir les bénéfices de la science du moi, mais rapprocher les opinions extrêmes et résoudre ainsi la question des rapports du moi et du non-moi. Et comme on comprend l'action de celle parole, jeune et confiante, où vibrait la joie d'orienter le siècle dans la bonne route : « Il faut que le xix" siècle, fidèle au xvni% mais différent de lui pour en être digne, trouve dans une analyse plus profonde de la pensée les principes de l'avenir et dresse enfin un édifice que puisse avouer la raison '.... Il s'ag-il de commencer en France, avec la méthode du xvm" siècle, mais dans un esprit éclectique, la régénération de la science intellectuelle. Puisque l'esprit exclusif nous a mal réussi jusqu'à présent, essayons de l'esprit de conciliation : c'est justement cet esprit qui a manqué à la philosophie moderne, et qui l'a empêchée de cueillir le fruit de ses travaux '! » Restaurer et fonder le dogmatisme sans renoncer à l'expérience : vaste programme et, il faut le dire, noble entreprise ^

Ni le moi ne crée le non-moi, ni le non-moi ne crée le moi : il y a une unité de l'un et de l'autre, qui est Vabsolu; et l'absolu est donné dans la conscience par la raison. La métaphysique est légitime; mais la métaphysique naît de la psy-

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