‹ L'avenir de la philosophieChapitre 178 sur 265 · P. 312, 4" édit · texte numérisé non relu

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dire qu'il y a, au delà des phénomènes, des réalités inconnaissables : il n'y a que des phénomènes, en deux séries, physiques et moraux. Et cependant, comme Condillac, comme les idéologues, comme les positivistes, comme tous les Français, Taine ne peut renoncer à l'ancre sûre d'un savoir solide : « Nous considérons la substance, la force, et tous les êtres métaphysiques des modernes comme un reste des entités scolastiques. Nous pensons qu'il n'y a au monde que des faits et des lois » ; mais nous tenons à ces lois, aurait-il pu ajouter, et le scepticisme d'un Hume ou d'un Mill sur leur valeur et leur portée nous répugne. Il ne faut donc pas ramener la cause à une association fortuite, s'il ne faut pas en faire un être distinct; il n'y faut point voir non plus un mystère : la cause est l'élément simple qui enferme les faits complexes. Une nécessité géométrique relie le fait générateur et les faits eng-endrés; l'esprit, par le pouvoir ôi' abstraire, remonte des faits aux causes, c'est-à-dire des faits eng'endrés aux faits générateurs : et la science est une analyse qui implique, qui affirme dans l'ensemble des phénomènes une unité; c'est une marche à rebours qui assimile le monde mouvant, cet « écoulement universel », à une géométrie en acte. La mathématique est « comme un exemplaire préalable, un modèle réduit, un indice révélateur » de ce que les sciences d'expérience doivent devenir. La nature, considérée dans son fond subsistant, apparaît à nos conjectures « comme une pure loi abstraite qui, se développant en lois subordonnées, aboutit sur tous les points de l'étendue et de la durée à l'éclosion incessante des individus et au flux inépuisable des événements ». Le principe d'identité est le fondement de toute science, il en désigne le terme, et il donne l'espoir, puisque ce qui est primitif est dans tout, d'y atteindre. « Au suprême sommet des choses, au plus haut de l'éther lumineux et inaccessible, se prononce l'axiome éternel, et le retentissement prolongé de cette formule créatrice compose par ses ondulations inépuisables l'immensité de l'uni-

vers..,. Celui qui d'un élan pourrait se transporter dans son sein, y verrait, comme d'une source, se dérouler par des canaux distincts et ramifiés, le torrent éternel des événements et la mer infinie des choses '.... » Voilà une conception qui vient de Hegel, de Spinoza- et, en définitive, de Descartes : seulement la Substance a disparu, semble-t-il, pour ne laisser subsister que la Loi; et, au lieu de s'établir d'un bond dans cette loi, Taine veut qu'on s'y élève par degrés.

Comment, d'ailleurs, concilier son phénoménisme et son rationalisme — car, sous un nom difîérent et sous une forme simplifiée, l'abstraction, c'est toujours la raison? Que sont les faits, qu'est-ce que la Loi, et quel est leur rapport? L'intention est intéressante plus que la conception n'est claire. La psychologie de Taine aboutit à une philosophie de l'immanence, tout à la fois expérimentale et qui comporte la connaissance progressive de l'absolu. — Mais cet absolu, qui fonde la nécessité, ce « fond subsistant » de la nature, qui apparaît à nos conjectures comme une « pure loi abstraite » et dont la loi de conservation de la force est une « dérivée peu distante », comment l'expliquer? L'éternité de la loi suprême donne « le fond immuable des êtres, la substance permanente ^ » : mais alors, au lieu de déclarer que la substance, c'est « le groupement des faits », le rapport nécessaire, ne faut-il pas dire que le groupement des faits, le rapport nécessaire, implique la substance? N'est-ce point l'idéalisme que Taine entrevoit comme la conclusion de la science, au lieu de le poser à la façon de Hegel comme donnée première? Par quelques passages on pourrait le croire. Mais la nature, pour lui, n'existe pas seulement dans la pensée : il y a une réalité antérieure à la conscience; et il pourrait sembler que ce soit, au fond, un atomisme matérialiste dans lequel se développe la Formule suprême. Cepen-

1. Les Philosophes classiques du XIX" siècle, fin. L'ordre des phrases est ici interverti.

2. Voir Réforme de l'Entendement, trad. Saisset, t. III, pp. 336 sqq.

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