Mémoire cl cœncsthésie
multiplicité une du moi. — Ainsi l'homme blanc, civilisé, adulte, ne dirait moi que par un accord de parties composantes. Il ne faudrait pas croire, avec Maine de Biran, que chacun trouve en soi-même moi et non-moi, mais bien que chacun sent en soi une pluralité harmonieuse, qu'il découvre en son unité une union. Le corps apparaît extérieur; et en même temps il reflète cette unité multiple de la réalité intérieure : à vrai dire, il est la limite du moi et du non-moi, la projection du connu sur l'inconnu.
Les phénomènes divers qui manifestent le moi intimement et qui affleurent, en quelque sorte, à l'intersection du moi et du non-moi, le psychologue essaye de les classer; et, dans leur multitude jaillissante, ils se sont laissé ranger sous les catégories très distinctes en apparence de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté. — Pourtant cette division — exacte, commode et conforme à la psychologie spontanée du langage — provoque l'efTort de l'analyste que gêne celte pluralité, réduite mais subsistante, dans l'unité du moi, et qui cherche s'il n'y a point de subordination à établir parmi ce qu'on appelle les facultés. — Certains ont fait de la sensibilité la faculté première d'où les autres dérivent : et les sensualistes n'ont pas eu un mince mérite, si la sensibilité est précisément la faculté pour le moi de s'éveiller au contact du non-moi. Mais pour que le moi s'éveille, il faut qu'il soit. Sans la sensibilité, il n'y a pas de conscience; avec la sensibilité seule, il n'y a pas conscience d'un moi : point d'être sensible, rien qu'une poussière éparse de sensations. « La conscience empirique, disait Kant, qui accompagne diverses représentations, est par elle-même éparpillée et sans relation avec l'identité du sujet. » — Dans l'intelligence, les intellectualistes ont vu ce quelque chose de foncier qui avait échappé aux sensualistes : la raison implique des principes permanents qui ordonnent les phénomènes et une unité d'où procèdent ces principes permanents. — Mais l'intelligence même est une activité, disent les « volontaristes » ; et ils délinissent
la psychologie « science de la volonté » ou encore de r « action » ; et c'est de la force active du moi que leur semblent provenir toutes ses facultés : nos connaissances ne s'expliquent point par notre constitution intellectuelle; elles s'expliquent par notre constitution « comme êtres capables à^appétit et de volonté^ ».
Mais, au fond, pas plus que de la représentation on ne peut tirer l'appétit, — en quoi les intellectualistes ont eu tort,
— de l'appétit on ne peut tirer la représentation — ce qui fait hésiter les volontaristes; tandis que la sensation — en quoi les sensualistes ont vu juste — se dédouble en représentation
— par suite en intelligence — et en émotion — par suite en appétit et volonté : ce n'est pas sans raison que le langage spontané a créé ce verbe ambigu, sentir. Mais il y a quelque chose dans l'intelligence et la volonté qui n'est pas dans la sensibilité — c'est pourquoi intellectualistes et volontaristes critiquent à bon droit les sensualistes. Et ce quelque chose, ceslV Utiité réelle qui fonde le moi : c'est elle qui meut l'intelligence, et c'est elle qui règle la volonté. L'intelligence et la volonté ne sont point nées l'une de l'autre, mais d'un longcontact, d'un long commerce du moi et du non-moi. Le moi est Uiiité sentante, unité mitoyenne, en quelque sorte, au nonmoi : ce non-moi qu'il sent, il maintient contre lui son unité;
\. Dans la Psycholor/ie des Idées-forces de M. Fouillée — qui est si intéressante et, quoiqu'elle résume tout le travail des contemporains, si originale, parce qu'elle est, elle enfin, dynamique ■ — il semble bien qu'il y ait quelque hésitation. Tantôt la volonté est l'origine radicale de notre structure intellectuelle : « Sous le dualisme de la volonté et de l'intelligence, auquel s'est arrêté Schopenhauer, il faut chercher l'unité. Ce sera, selon nous, rattacher la genèse des idées aux lois les plus fondamentales de la réalité que de l'expliquer par les lois mêmes du désir »: le déploiement de la volonté engendre la loi logi(iue : Je veux, donc je suis. Tantôt on peut croire que l'intelligence et la volonté sont parallèles et indissolubles : l'unité du penser et de l'agir, c'est « la loi psychologique d'importance capitale que nous résumons par le terme idée-force ». Tantôt encore « tout fait de conscience est constitué par un processus à trois termes inséparables : 1° un discernement quelconciue, (jui fait que l'être sent ses changements d'état et qui est ainsi le germe de la sensation et de l'intelligence; 2° un bien-être, un malaise quelconque, aussi sourd qu'où voudra, mais qui fait que l'être n'est pas indiffèrent à son changement; 3° une réaction quelconque, qui est le germe de la préférence et du choix, c'est-à-dire de l'appétilion ».
et le seul moyen de la maintenir, c'est de l'étendre, c'est de la communiquer — diversement — à tout ce qui l'attaque et la trouble. Unité unifiante, tel apparaît, en définitive, le moi; tel se manifeste-t-il par rapport au non-moi'.
L'analyse psychologique aboutit et aboutira de plus en plus à dégager le moi essentiel de tout le contenu mixte, de toutes les formations secondaires que la conscience réfléchie découvre en elle : elle atteint le moi à peu près comme la paléontologie retrouve des êtres disparus dans l'empreinte qu'ils ont laissée. Au surplus, ce témoignage que le moi se porte à lui de lui-même en la conscience spontanée subsiste, on ne saurait trop y insister, tandis que s'exerce la réflexion. Ce moi qui analyse, par le sentiment qu'il a de lui-même, donne donc comme une adhésion sourde aux résultats de l'analyse à laquelle il se livre et dans laquelle tout ensemble il se fuit et il se cherche, il s'éloigne et se rapproche de ce qu'il ne saurait quitter. Etrange chose que la conscience, et comme en termes étranges on en peut parler-!
1. Il n'est pas nécessaire ici de développer la genèse du moi qui apparaît tout formé à l'analyste. On peut cependant la résumer dans ce schème :
Unité sentante
sentiment sensation
émotion: plaisir, douleur CMinaissance : représentation
^ f égoïsme (Protection) industrie j ^ '^
5" < amour beaux-arts • ~ .-s
j^ { altruisme (Extension) science ; ~"
Unité unitianto
•2. Pour ce qui concerne l'analyse psychologique, ses résultats, le dégagement pour ainsi dire de la conscience spontanée, voir par exemple : Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience — où l'elTort est si curieux pour débarrasser le moi de tout ce qui se mêle à lui et l'altère; Fouillée, la Psychologie des Idées-forces (la conscience spontanée est « Vimmcdiation des fonctions intérieures et subjectives, elle n'est pas Vobservation, elle n'est pas la réflexion, elle n'est pas la pensée, elle n'est pas la connaissance... »; la conscience réfléchie est <■ une combinaison nouvelle de faits mentaux qui succède au fait sur lequel nous croyons réfléchir directement », I, xxxii); G. Reniacle {Revue de met. et de mor., 1893, 1894, 1896), dont les articles originaux vont jusqu'à déclarer illusoire la psychologie inlrospeclive aussi
Mais si cet être qu'est le moi imprime son caractère aux multiples phénomènes, issus de son commerce avec le nonmoi, que l'introspection découvre au psychologue, la même marque doit se trouver sur tous les phénomènes objectifs où le moi joue un rôle que la perception externe offre à l'observateur. Or, qu'il en soit ainsi, les preuves n'en semblent point manquer.
Et d'abord la psychologie expérimentale, chez tous ceux qui observent avec soin les manifestations extérieures — normales ou pathologiques — de l'activité mentale, aboutit à des conclusions qui dépassent singulièrement les phénomènes. Faut-il rappeler combien Maudsley — qui, d'ailleurs, se contente de « la propriété fondamentale des éléments organiques )),du « pouvoir plastique des centres cérébraux » comme explication — a mis en lumière le pouvoir constructeur, ordonnateur, unifiant, de l'esprit : pouvoir si profond et si essentiel — si indépendant de la conscience, cet épiphénomène, aux yeux de Maudsley — qu'il est même plus manifeste dans le sommeil que dans la veille '? Faut-il citer les conclusions auxquelles une minutieuse étude de 1' « automatisme psychologique » a conduit M. Pierre Janet, et celles où aboutissent des recherches récentes sur la personnalité et ses altérations? N'y apparaît-il pas que les lois d'association à elles seules ne suffisent point à expliquer la formation d'une personnalité -? Dans l'hystérie, par exemple, s' » il y a un rétrécissement de l'esprit pour les actes, comme pour les sensations et les images », ne constate-t-on point, par sa diminution même, l'existence d'une puissance de synthèse ^?
bien (\\iG la psychologie scientifique — puisque la vraie science, c'est l'intuition de la conscience, la spontanéité qui -s'apparait : pour se conuailre, il faut se faire; l'âme n'est qu'un idéal et la psychologie un art.