‹ L'avenir de la philosophieChapitre 198 sur 265 · P. if · texte numérisé non relu

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philosophes — telle que celte psychologie des écrivains et des artistes qui s'ébauche depuis quelque temps — expliquerait par ce puissant ressort interne la naissance et la croissance des diverses philosophies. Et si l'on embrasse tous les systèmes, ou toute une période de la philosophie comme expression de la pensée collective, — ainsi du reste que nous avons plus haut essayé de le faire, — que voit-on, sinon une unité qui s'affirme dès l'abord, qui cherche ensuite par un travail logique à se confirmer, et dont le progrès, sinon définitif, au moins décisif, est précisément dans la conscience des progrès accomplis par un effort spontané, des progrès à accomplir et des moyens par lesquels ils s'accompliront.

Les œuvres des mystiques sont un curieux témoignage psychologique, elles aussi. On peut dire qu'il y a deux mouvements dans le mysticisme, — qui ne se manifestent pas toujours avec une égale netteté en chacun de ses représentants : remonter des phénomènes à l'unité, redescendre de l'unité aux phénomènes — mais toujours s'établir au sein môme de Tunité unifiante. Dans la voie montante, il arrive — comme on l'a vu précédemment — que le moi atteigne un degré de « simplification » où il ne se reconnaît môme plus, où rien ne peut plus être conçu ni exprimé. Mais alors il semble s'être dépassé lui-même ' : et si, par le jeu constructif de la pensée, se déroule en lui un système complet des choses, le mystique déclare contempler en action une Unité supérieure. — Jacob Boehme se croit

1. « Siddhàrtha sous le figuier sacré à Bôdhimanda s'élève par une méditalion profonde jusqu'au quatrième degré de l'extase : au premier degré il s'alTranchit du péclic et distingue la véritable nature des choses; au deuxième, ayant mis de côté le raisonnement et le jugement, sa nature devient une et son intelligence s'absorbe dans la pensée du Nirvana; au troisième, le plaisir même de celte absorption disparaît et il tombe dans l'indillerence, ne gardant que la mémoire et la conscience; au quatrième, le raisonnement, le bien-être, la mémoire, la conscience, tout s'eiïace; il perd jusqu'au sentiment de son indilTérence; il atteint l'impassibilité voisine du Nirvana. .Mais alors l'explication de la destinée humaine se déroule à lui : il est Bouddha. » Voir Histoire du Bouddha Sakya-Mouni, par Mme iMary Summer avec préface par Foucaux, chap. v. Cf. les degrés de l'extase chez les Alexandrins et les mystiques du moyen âge.

illuminé : « sa méditation est une prière », ses découvertes sont des révélations; au plus profond de son être, il atteint le monde divin, il voit agir Dieu. « C'est parce que Dieu s'eng-endre on l'homme que l'homme peut connaître la génération divine. Quoi d'étonnant si sa connaissance de Dieu est surtout une connaissance de nous-mêmes? » L'opposition du moi et du non-moi par laquelle le moi se connaît, l'assimilation du non-moi par le moi sont analysées et exprimées dans les ouvrages mystiques en termes où la vérité psychologique est simplement transposée. L'unité, dans cette méditation profonde, pour se laisser apercevoir, doit encore s'apparaître agissante; et cette activité, dans le repos illusoire de l'extase, s'apparaît comme étrangère \

En somme, il est juste de dire avec les empiristes que le moi n'est donné à lui-même, n'existe pour lui que dans une succession de phénomènes. Il est juste de dire avec les criticistcs que V unité n'est connue du moi que comme loi imposée aux phénomènes et qui les relie. Et il est juste de dire avec les psychologues — qui ont le mieux compris, qui ont approfondi et restreint tout ensemble la donnée ultime de la conscience — que la loi ici est une réalité. Cette réalité, nous ne la connaissons pas, — au sens habituel du mot, — parce que nous la sommes; mais sous cette loi que nous connaissons, nous sentons la réalité que nous sommes : la réalité fonde ainsi la loi, tandis que la loi exprime la réaUté.

1. Voir Boulroux, le Philosophe allemand Jacob Boehme, notamment pp. 8, 16, 36. — ■■ A prendre les clioses sans préjugé d'admiration ni de mépris, l'élude du mysticisme nous ferait voir en lui un agrandissement de la psychologie. » Secrétan, Pldl. de la Liberté, leçon V, p. 01.

Nous savons ce qu'est le moi : quant au non-moi , nous savons qu'il est, non ce qu'il est. Nous voulons le mieux connaître, et à ce désir répond la Science.

Or, on a le droit de soutenir a priori cette proposition : l'objet ne peut être connu que s'il ressemble à quelque degré au sujet. Pour être de toute évidence, il n'y a pas lieu de s'étonner qu'une telle vérité apparaisse tardivement; mais il faut répéter ce qui a été dit précédemment à propos du moi : en raison même de son évidence, celte vérité doit tardivement apparaître. — Par contre, si on y réfléchit, comment ne pas en convenir * ? Le non-moi n'est intelligible au moi, n'existe pour le moi que dans la mesure où il peut se ramener à lui. Le fait seul qu'il y a un non-moi — qu'il y a un rapport entre le moi et un je ne sais quoi dont le contact précisément éveille le moi — implique qu'il y a, jusqu'à un certain point, analogie entre cela même qui s'oppose au moi et le moi qui se pose par cette opposition. Pour qu'il y ait différence, il faut qu'il y ait comparaison, et il n'y a point comparaison sans quelque ressemblance.

En fait, ce qui est ici raisonnement — et ce qui n'est formulé que tardivement par la réflexion — apparaît originellement comme intuition à la conscience. — Certes il y avait bien de l'illusion dans la théorie écossaise du monde extérieur : mais l'âme de vérité que renfermait cette théorie, c'est que le monde extérieur est, en même temps que donné, déterminé jusqu'à un certain point dans la conscience par cela seul qu'il y est donné. — La science, — tout comme la

1. ■' ... De ce qui n'est en rien connu, il n'est possible de rien déterminer ni dire, pas même qu'il existe; car encore faudrait-il un peu concevoir ce que c'est que cet il dont on parle et qu'on dit exister. •> Renouvier, Logique, I, 43.

mythologie, — c'est une application spontanée de la psjjcholofjie au non-moi\ c'est une hypothèse, et une hypotlièse nécessaire; une hypothèse qui réussit, et une hypothèse qui doit réussir.

Pour bien des savants, — comme pour certains philosophes, — le progrès consiste, dans les sciences objectives, à avoir éliminé toute conception anthropomorphique. — L'homme primitif, le sauvage mettent dans l'arbre et dans la source, dans le nuage et dans le vent, dans la lumière et dans l'orage, de la vie, de l'être semblable au leur. L'anthropomorphisme est si naturel à l'homme qu'il y a chez les enfants une période mythique qui rappelle la phase mythique de l'humanité ^

« Nous voyons que l'enfant, même longtemps après qu'il a commencé à se servir des mots, témoigne d'une forte tendance à considérer tous les objets animés ou inanimés comme àeséjects-. 11 nous suffira de faire remarquer que la tendance n'est point complètement oblitérée même quand la faculté du langage a été pleinement acquise et, avec elle, une connaissance générale de la distinction entre les objets, en tant qu'animés et inanimés. M. Sully, par exemple, cite un cas de ce genre, quand il rappelle cette phrase d'une petite fille de cinq ans : « Maman, je crois vraiment que ce cerceau doit être vivant; il est si intelligent, il va partout où je veux qu'il

aille ^ » » Les métaphysiciens eux-mêmes jusqu'ici ont, très

diversement mais presque tous, animé la nature d'une façon plus ou moins vague : et la science a été longtemps pénétrée de métaphysique ". — Maintenant commence à régner la

1. « Il y fi dans l'inlelligenoe une tendance spontanée à s'expliquer tous les cas de causation en les assimilant aux actes intentionnels d'agents volontaires semblables à l'homme. C'est là la psychologie instinctive de l'esprit humain dans sa première phase... » Stuart Mill, Logique, t. I, p. 398.

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