Romanes, op. cit., pp
4. M. Martin, dans une thèse sur la perception extérieure et la science positive, s'efforce d'établir une loi d'évolution de la science, d'après laquelle à une interprétation substantialiste, puis finalisle, succède une interprétation mécanistc de la nature. « Voilà que l'entendement réfléchi... entreprend d'exprimer par de simples formules algébriques ces personnes libres, ces forces intelligentes qui remplissent de vie et de splendeur l'immensité du
science positive : or la science positive — disent, en général, les savants — a pour objet purement et simplement de constater ce qui s'olTre dans le déroulement des phénomènes. Pas plus que le non-moi n'y révèle son essence, — si tant est qu'il y ait autre chose que des phénomènes, — le moi — en admettant qu'il soit autre chose qu'un miroir — n'y révèle un principe actif. Enregistrons donc les phénomènes, sans prétendre connaître à fond par la science ni ce qui est enregistré ni ce qui enregistre.
En réalité, que l'anthropomorphisme se soit dépouillé de sa forme primitive, grossière et choquante, cela est incontestable; mais il n'a fait que se modifier et se restreindre, de façon précisément à rendre possible cette assimilation au moi du non-moi. La science positive, considérée dans son essence, dans ses principes et ses méthodes, n'est autre chose que l'instrument de cette assimilation. L'anthropomorphisme primitif était la condition de l'intelligibilité de l'objet, et la science ne peut que le continuer en le corrigeant. Il y a dans la science, en définitive, un anthropomorphisme indéniable et inévitable.
Laissons de côté pour le moment le contenu, en quelque sorte, de la science; examinons-la dans son principe, dans son rapport général, non avec l'objet qu'elle étudie, mais avec l'esprit qui la formule : il est aisé de constater d'abord qu'elle est, dans toute la force du terme, une création de cet esprit.
On peut le montrer, on l'a montré par le raisonnement. — Il n'y a de science que du général, non est fluxorion scientia, voilà qui est bien établi. Pour qu'il y ait du général, il faut qu'il y ait des uniformités, des ressemblances; et la ressemblance n'est point attachée aux choses, elle leur est attribuée par l'esprit qui reconnaît les semblables ; elle résulte de la façon dont l'unité du moi est affectée par l'objet. L'ordre le plus élémentaire, la succession du jour et de la
temps et des espaces » (p. 287). Il faut ajouter que, pour M. Martin, — disciple de Kant, — l'esprit crée la nature, y retrouve par suite les catégories sur lesquelles il l'a modelée, mais d'ailleurs ignore la substance.
nuit, l'esprit, en un sens, le crée : le Cosmos n'apparaît à l'esprit que parce qu'il est dans l'esprit \ Il y a des uniformités, un ordre, que toute intelligence reconnaît, et tout langage implique un rudiment de science. Mais les intelligences sont inégalement créatrices : il en est qui , non contentes de relever, d'étudier les ressemblances manifestes, en recherchent impatiemment de cachées. L'observation, semble-t-il, c'est la dictée des choses à l'esprit : erreur absolue. L'esprit ne voit que lorsqu'il veut voir; il est actif quand il observe, à plus forte raison quand il expérimente : et s'il découvre une loi, il ne la découvre que parce qu'il sait qu'il y a des lois, que parce qu'il veut qu'il y en ait. La loi, au reste, n'est autre chose qu'une idée : sans l'esprit, il n'y a pas de loi, mais des faits seulement. Les fails par euxmêmes sont muets; ils n'expriment pas leurs rapports, à plus forte raison la nécessité de ces rapports : c'est le savant qui les fait parler. Son mérite est de dire toute sa vie : Pourquoi? — comme l'enfant. Pour lui, tout est sujet d'étonnement, c'est-à-dire de gêne, dans ce qui n'est point ordonné; et cet étonnement fécond, ce besoin d'ordre, il le porte toujours plus avant : ordonner, classer, expliquer — unifier, c'est même chose. Tout esprit crée sans peine de l'unité; dès lors avec peine quelques esprits veulent créer l'unité K La science est l'unité des phénomènes affirmée et confirmée par mille moyens divers et mille biais ingénieux ^
1. « Pour pouvoir affirmer qu'il y a de l'ordre dans la nature, il faudrait pouvoir comparer la nature à quelque chose d'autre (?), ce qui est impossible, puisque tout est dans la nature. Quand donc vous dites : il y a de l'ordre dans la nature, vous ne faites que reporter à la nature l'idée que vous en avez tirée; vous dites seulement ceci : la nature est comme elle est. » Voir Lefèvre, la Renaissance du matérialisme, p. 433. — Mais la conception d'ordre est quelque chose d'humain, de rationnel — et dire qu'il y a de l'ordre dans la nature, c'est dire qu'il y a quelque chose de rationnel dans ce qui est extérieur à la raison humaine.
2. Voir Cournot [Essai sur les fondements de nos connaissances, t. II, p. 393), sur cette faculté supérieure « qui saisit dans les choses ou qui y poursuit la raison, l'ordre, la loi, l'unité, l'harmonie ».
3. Sur le caractère de la science, sur le rôle de l'idée, qu'il suffise de citer: Naville, la Logvfue de t'ih/po/lièse; Stallo, la Matière et la PJnjsique modernes pp. TT-IS); Wundt, Rabier, Liard, Lof/iques; des Manuels récents ou des
Mais au lieu de raisonner dans l'abstrait, il vaut mieux
consulter l'histoire des sciences et le témoignage des savants.
— On a trop peu étudié jusqu'ici, — j'en ai déjà fait la remarque, — le mécanisme psychologique de la recherche scientifique; et les chercheurs eux-mêmes se sont trop rarement interrogés sur les conditions et les antécédents de la découverte \ Cependant les témoignages ne manquent pas pour établir que, de l'antiquité jusqu'à nos jours, les découvertes de la science positive procèdent de cette conception anthropomorphiquc, qui, dans sa grossièreté, chez l'homme primitif ou le métaphysicien, semble en si violente contradiction avec l'esprit de la science. « Non, la nature ne nous paraîtra jamais être un ouvrage sans lien, un composé d'épisodes, comme une mauvaise tragédie »; autrement dit : il y a dans les phénomènes une unité, par suite une cohérence, une harmonie semblable à celle que l'esprit met dans ses œuvres : cette conviction d'Aristote est celle de tous les savants ; et ce n'est jamais pour l'avoir eue que des hommes se sont leurrés, mais pour l'avoir voulu faire triompher trop vite.
Le Feng-Shoui est l'ensemble des principes de science naturelle conçu par les Chinois il y a plus de deux mille ans : le fond en est « la reconnaissance de l'uniformité et de l'universalité des lois naturelles ». Le Feng-Shoui est comme « la fille folle d'une mère sage... ; confiant dans la force de quelques
Lectures de philosophie des sciences, Lalande, Bertrand, Bliim.... « De même que l'esprit de l'homme ne trouve son plaisir suprême, bien au delà du domaine des vérités scientifiques, que dans les idées qu'il fait sortir des profondeurs créatrices de son àme, de même il ne peut se consacrer avec succès au travail <àpre et sérieux de l'investigation scientifique, sans, pour ainsi dire, se reposer dîns l'idée, dans la pensée universelle, et y puiser une vigueur nouvelle. Les idées de genres et de lois nous servent, d'un côté, comme Ilelmholtz l'a prouvé très judicieusement, de moyens mnémonique*, de récapitulation pour une somme d'objets et d'événements qui, sans cela, se prolongeraient à perte de vue; d'un autre côté ce résumé, qui ramène à l'unité la multiplicité des phénomènes, répond au pencliant synthétique qui caractérise notre entendement, avide d'unité dans toutes ses études... n Lange, Hisl. du mat., t. H, p. 182; voir la suite.
1. Voir Hannequin, l'Étude de l'histoire des sciences, Revue scienlif., 18 avril 1891. L'élude de l'histoire des sciences est l'étude des découvertes
— du génie inventif — plus que des résultats.
formules magiques et de quelques figures mystiques, il s'est efforcé de résoudre tous les problèmes de la nature et d'expliquer tout ce qui existe, en haut dans les cieux, en bas sur la terre, avec quelques formules mathématiques. Le résultat naturel est un mélange de sottises et d'absurdités puériles. » Ce n'est donc qu'un semblant de science parce que les Chinois n'ont pas su « observer et expérimenter, critiquer et progresser ' ». Or, que l'on suive les tâtonnements de la science, on peut partout voir, dans l'antiquité grecque comme au moyen âge, que l'erreur n'est jamais dans l'idée directrice unifiante, mais dans les intermédiaires interposés entre cette idée directrice et les phénomènes à unifier. Ce que les savants ont acquis de durable, ils l'ont découvert grâce au besoin d'unité dont l'esprit est travaillé; ce qu'ils ont imaginé de provisoire et de précaire, ils l'ont hasardé par une décevante impatience de l'unité, — jusqu'au jour où l'esprit a pris ses précautions contre lui-même et s'est imposé des lenteurs qui le rapprochaient du but. Les Grecs observaient peu; ils n'expérimentèrent pas : « ni Démociite, ni Aristote-, ni les successeurs d'Aristote, n'ont pensé à instituer une seule expérience ». (( Le mot Ta cpat.v6jji.sva qu'Aristote emploie souvent pour désigner les faits naturels est caractéristique; c'était le terme usité pour désigner les phénomènes célestes. On observait les faits qui se produisent sur la terre de la même manière et de loin comme si on ne pouvait exercer aucune action sur eux ^ » Encore dressait-on les catalogues de faits à interpréter avec beaucoup de crédulité et d'imprécision. Les anciens « sont tous plus préoccupés d'expliquer les faits que de les constater S). Il est curieux que l'expérimentation ait eu un carac-
1. Voir Feng-Shoui — ou principes de science naturelle en Chine — par Ernest J. Eilel, missionnaire anglais, traduit par de Milloué, Annales du musée Guimet, t. I (-1880).
2. Egger, Science ancienne et Science moderne, Revue intern. de l'Enseignement, 1890, t. II, p. 146.
3. Thiirol, Recherches historiques sur le principe d'Archiynède, cité par Egger, ibid., p. 145.
4. Tliurot, dans Egger, ibid., p. 147. « Les premiers philosophes de la nature s'élevèrent immédiatement à des hypothèses très générales aux(iuelles ils
tère anti-scieiilifique, une apparence de mystère et de magie'. Mais, et cela est curieux à constater aussi, l'esprit a un tel besoin d'ordre et d'unité qu'il y eut des principes, une science, dans cette anti-science, — jusqu'au jour précisément où l'esprit s'avisa de la rattacher à la science authentique et d'en faire le moyen détourné de savoir. Dès lors il multiplia la puissance de son idée par une richesse croissante d'instruments, d'appareils, d'institutions. Le caractère de la science moderne, at-on dit, est le renoncement à l'intellig-ibilité des choses : il faut plutôt dire que c'est la patience prudente à les rendre
intellig-ibles.
On sait que les fondateurs de l'astronomie et de la physique furent guidés non seulement par des idées a priori, mais par des conceptions parfois étranges et pourtant fécondes. — La complication du système de Ptolémée - mit en branle la pensée de Copernic % et son inspiration maîtresse fut « la solidarité de toutes les pièces constitutives du monde ». Il n'expliquait pas, d'ailleurs, les mouvements des planètes, et de la gravitation universelle il n'eut qu'un pressentiment*. « Quant à moi je pense que la pesanteur n'est autre chose qu'une certaine appétence naturelle dont le divin architecte de Cunivers a doué les parties de la matière, afin qu'elles se réunissent sous la forme d'un globe. Cette propriélé appartient
s'arrêtèrent, bien plutôt parce qu'elles satisfaisaient aux conditions d'intelligibilité que leur dictait leur pensée, que parce qu'elles correspondaient au plus grand nombre des faits qu'ils avaient observés. ■> H. Lachelier, la Foi'inule logique du raisonnement inductif. Revue phiL, octobre 1896. — Sur l'exception d'un Ménodole de Nicooiédie et sur les indications èparses dans les auteurs anciens, voir Egger, ibid., et Brochard, les Sceptiques grecs.
1. Les Égyptiens, les alchimistes. Voir Egger, ibid., pp. 148, 21)2; Berthelot, les Orig. de l'Alchimie; Boutroux, Revue pfiil., 1889, t. \, p. 302.
2. Le système déjà compliqué de Plolémée le devint davantage encore par l'effort de ses successeurs pour le compléter. Au xiii'= siècle, Alphonse de Castille, devant qui des astronomes expliquaient le système du monde, déclarait que « si Dieu l'avait consulté, il aurait disposé les choses bien plus simplement ». Poggendorf, Histoire de la physique, trad. fr., p. 85.
3. « Nous trouvons donc, dans cette ordonnance, une admirable symétrie du monde, un rapport précis d'harmonie pour le mouvement et la grandeur des planètes — comme on ne le peut pas découvrir autrement. » De revol. orbium cœlestium, t. l, chap. x, cité par Cournot, Essai sur les fondements..., p. 6.