TRANSPOSITION DES PROBLÈMES MÉTAPHYSIQUES EN PROBLÈMES SCIENTIFIQUES
Je me connais; je puis définir mon moi. Je connais un non-moi; et je crois pouvoir le définir d'après moi. — Mais, si le monde extérieur est de même essence que mon moi, il y a néanmoins objet et sujet. Le moi que je suis m'apparaît comme tombe du ciel, — pour parler le langage des sens, — quand j'ouvre les yeux sur le spectacle des choses. Parcelle distincte dans ce qui est, et ne connaissant de ce qui est qu'un fragment plus moins étendu, je comprends qu'il y ait pour le penseur un problème de ce qui est, en tant qu'ensemble. — Or si le problème de l'unité du moi et du non-moi, de la place du moi dans le Tout, peut être résolu, il ne saurait l'être que par la Si/mboh'qKe : le moi est moi et non pas tout; mais le moi ne peut connaître le tout que par le moi. La vertu de la Science est plus profonde qu'il ne semblait au chapitre précédent : elle est une hypothèse que le moi applique, non seulement au monde extérieur, mais au tout et dont il réalise graduellement la preuve. L'homme ne saurait avoir
du Tout qu'une conception antliropomorphique; et les progrès qu'il peut faire ne sauraient consister qu'à épurer cet anthropomorphisme.
Les théologies, pour répondre à l'instinct d'unité, que fontelles sinon mettre soit au cœur des choses, soit au-dessus des choses, des puissances hiérarchisées ou une puissance unique, plus ou moins analogues à l'homme? Et qu'est-ce que la métaphysique, par rapport à la théolog-ie, sinon un effort pour satisfaire le même besoin d'unité en épurant déjà cet anthropomorphisme? Et qu'est-ce que l'histoire même de la métaphysique sinon un effort pour l'épurer toujours davantage? Le philosophe se rend compte de la disproportion qu'il y a entre la connaissance du moi et celle du tout : il interpose la raison entre le moi et le tout; et, soit que la raison lui paraisse refléter le tout dans le moi, soit qu'elle lui semble fournir des principes pour dépasser le moi, il s'élève jusqu'à YEtre, ou la Substance, ou la Cause, ou V Absolu, ou Y Unité, — sans jamais sortir du moi réellement. « In eo vivimus, 7?îoveniur et sumus. »
La théologie et la métaphysique, sous leurs diverses formes, sont une primitive science intégrale, où éclate un anthropomorphisme plus ou moins grossier. Or, cela ne veut pas dire que le positivisme ait raison, qui condamne la théotog'ie et la métaphysique, mais qui méconnaît la science. La science, en somme, avec les mêmes données, s'attaque patiemment aux mêmes problèmes que la philosophie avait posés et témérairement résolus. Et voici qui est curieux à constater : de l'histoire de la philosophie la réflexion avait tiré une conclusion provisoire et une méthode pour établir le vrai; or cette méthode, au fond, implique non seulement le principe d'unité d'où la philosophie est née, mais la conception unifiante où celle-ci a abouti. La thèse du philosophe devient l'hypothèse prudente qui vivifie la science et que la science vérifie. Et l'anthropomorphisme subsiste dans cette philosophie transposée.
Insistons donc ici sur la portée véritable de la science. Cessons de la prendre en bloc, mais sans la morceler en menus fragments. Considérons-la comme Empirique, comme Mat/uhtiafique, et comme Historique : car telles sont, me semblc-t-il, les catégories de la connaissance. — J'appelle empirique ce point de vue — moderne ou, du moins, caraclérisliqiie de la science moderne — d'où l'on recueille les phénomènes, tout le divers, le changeant et le discontinu. Quant a la connaissance mathématique et à la connaissance historique, qui procèdent des principes, il n'est pas opportun de les définir à l'avance, puisque noire tâche est précisément d'éclaircir le rôle qu'elles jouent pour parfaire l'Empirique — disons, plutôt, pour approfondir l'Empirique*, qui est bien moins science que matière de la Science.