Lettre à messieurs les Doyens et Docteurs
dèles et des impies que dans celui de sa philosophie même. Mais quand, après avoir feint de tout détruire par le doute, il prétendit tout reconstruire, parmi les fondements du savoir, à la base de la raison, il en trouva qui du doute ne surgissaient à nouveau que par la force peut-être de la tradition. Il ne les avait pas mis sincèrement à Tépreuve '. Il ne l'avait pas fait, et il ne le pouvait faire. Sa foi condamnait son doute à n'être qu'un semblant pour tout ce qui était commun à la révélation et à sa philosophie.
D'ailleurs, une fois son besoin de certitude satisfait et, pour ainsi dire, la caution de la science obtenue. Descaries s'est renfermé, autant que la polémique le lui a permis, dans la science. Si c'était le lieu de le démontrer, on pourrait faire voir que son système tendait à se développer en sens contraire de la tradition Ihéologique. C'est la méthode qui lui donna sa « morale provisoire » ; c'est la science qui devait lui donner la morale déllnilive : malgré la révélation, c'est à sa raison qu'il demanda une règle de vie. Et, s'il hésita à la formuler, il ne faut pas croire pour cela qu'il fut peu soucieux de la morale : son premier souci, au contraire, comme de l'auteur de V Ethique et de tous les cartésiens, était de la fonder. Mais il avait peur, plus ou moins consciemment, que la contradiction n'éclatât : « 11 est vrai que j'ai coutume de refuser d'écrire mes pensées touchant la morale, et cela pour deux raisons : l'une, qu'il n'y a point de matière d'où les malins puissent plus aisément tirer des prétextes pour calomnier..., l'autre, que je crois qu'il n'appartient qu'aux souverains, ou à ceux qui sont autorisés par eux, de se mêler de régler les mœurs des autres- ». Spinoza n'est-il pas, pour modifier le mot connu, un Descaries qui ose davantage?
1. L'idée de Uieu el l'idée d'âme reparaissent sans avoir élé vraiment critiquées. L'idée de Dieu ne disparaît même pas dans le doute, puisqu'il s'en sert — avec la fiction d'un malin génie — pour créer le doute hyperbolique; ni l'idée d'âme, puisque « la chair, le sang », le corps supprimé par hypothèse, la pensée peut subsister d'où tout va sortir : mais j'aurai à revenir là-dessus.
2. Lettre 129 A. M. (éd. orig., u du t. II). « Je vous dirai en confidence
Tandis que pour les grands scolastiques la raison, ou se confond avec la foi*, ou ne peut que la servir el l'aider % les philosophes les plus hardis avaient, depuis le moyen âge, soutenu très souvent ce qu'on a appelé la doctrine de la « double vérité ». Ils distinguaient le domaine de la foi et le domaine de la raison; il pouvait arriver que ce qui était vérité ici apparût là comme erreur : mais les droits n'étaient pas égaux et, quand la théologie protestait, la philosophie, plus ou moins sincèrement, devait renier sa vérité. Or, quoi qu'il puisse sembler d'abord, la raison, sans pousser jusqu'au bout, s'enhardissait pourtant encore avec Descartes. Selon lui, il ne pouvait y avoir entre la raison et la foi de démêlés, parce que, pour une part, leurs domaines étaient entièrement distincts, et que, pour l'autre, ils se confondaient entièrement. Tout l'essentiel de la révélation, bien que, le croyant révélé, il ne fut pas libre de le rejeter, il voulut néanmoins — tant était vive sa foi en la raison — et il crut pouvoir le retrouver par la raison seule, comme s'il en avait réellement doutée Ses successeurs allèrent plus loin.
Locke a protesté, lui aussi, de son respect pour la révélation chrétienne et, lui aussi, il semble avoir été sincère. Lui
que la notion telle quelle de la physique que j'ai lâché d'acquérir m'a grandement servi pour établir des fondements certains en la morale.... » Lettre 111 (éd. orig., xxxrn du t. I). « Messieurs les régents sont si animés contre moi à cause des innocents Principes de physique qu'ils ont vus, et si en colère de ce qu'ils n'y trouvent aucun prétexte pour me calomnier, que si je traitais après cela de la morale, ils ne me laisseraient aucun repos.... ■' Voir la suite. Lettre 112 (éd. orig., xxxiv du t. I). i. Saint Anselme : « credo ut intelligam ».