II. LA CONNAISSANCE HISTORIQUE
1 . L'Empirique et le point de vue historique. — La Mathématique étudie le multiple en tant qu'un, le changeant en tant qu'identique, le discontinu de la quantité et de la qualité en tant que continu : mais la discontinuité résiste à l'explication des choses par la continuité mathématique. La multiplicité changeante du phénomène s'impose à nos sens et inquiète notre esprit.
Or il y a une science du discontinu en tant que discontinu, et c'est l'Historique; et il faut maintenant tâcher à bien comprendre en quoi consiste, sur quoi est fondée cette calég-orie de la connaissance.
Étudier la succession des coexistences, tel semble être le point de vue historique : comment l'espace, en quelque sorte, se modilie-t-il dans le temps? L'Empirique, comme mathématique, considère les successions et les coexistences constantes; comme historique, elle considérerait les phénomènes
1. Herschell, Discours, p. 31. « ... Selon l'expression très heureuse de J.-B. Dumas, tous les êtres vivants ne sont que de l'air condensé. Les végétaux n'existent que grâce à l'air, et les animaux n'existent que par les végétaux. Les éléments des végétaux sont eux-mêmes de l'air et les animaux vivent des végétaux; la liaison est étroite, intime, directe : l'iiomme est de l'air condensé. Et comme cet air, depuis des siècles que l'humanité existe, n'a fait que traverser incessamment les corps de nos ancêtres, en faisant partie pour un temps et se dégageant ensuite, notre corps actuel est fait des mêmes éléments que celui de nos devanciers. Notre substance est la leur. Et cette substance qui est aussi celle des végétaux passés, va sans cesse circulant à travers l'espace en une marée qui ne se lasse point. Aujourd'hui ou demain, fleur ou fruit, elle s'incorporera ici dans le lent organisme d'un mollus(iue, là dans le cerveau d'un Descartes, d'un Pascal, d'une Jeanne d'Arc ou d'un Shakespeare. Elle ne s'arrête jamais; son cycle... semble infini.... Cet air qui nous frappait doucement au visage tout à l'heure, c'est toute la vie passée, c'est une myriade d'existences, ce sont nos devanciers, ce sont aussi les morls que nous pleurons. >> H. de Yarigny, rAir et la vie, Rev. des Deux Mondes, l" juillet 1893.
dans leur rapport avec les groupeiiients, les g-roiipomenls dans leur rapport avec les phénomènes, elle expliquerait les uns par les autres, et ainsi, combinant le temps et res|)ace, avec la même étoffe, en quelque sorte, des choses, ferait tout apparaître par une série de transformations. — Mais si Tilistorique consistait essentiellement à établir ces rapports de causalité, en vérité, elle n'expliquerait rien. La causalité, au regard de l'esprit, c'est la permanence; au regard des sens, c'est le changement : chercher parmi le changeant la causalité,' c'est préciser le rapport de ce qui est apparu avec ce qui apparaît, mais non expliquer comment il apparaît de nouveau. « L'obscure notion de cause, a dit quelque part Cl. Bernard, doit être reportée à l'origine des choses : elle n'a de sens que celui de cause première ou de cause finale; elle doit faire place dans la science à la notion de rapport ou de conditions. » Mais l'esprit n'est pas en repos pour avoir suivi dans la « production de rapports différents » la « création d'êtres et de phénomènes nouveaux' ». Il lui faut \e pourquoi ; il lui faut une ccmsalilé véritable qui explique le nouveau comme antre, au lieu de le traiter comme même. Or niislorique, en réalité, repose sur un principe propre. On pourrait concevoir une Historique pure qui ferait pendant à la Mathématique ^ et
2. Cournol me paraît êlre un des seuls penseurs qui aient eu la notion de celte science abstraite générale : « Un jour viendra peut-être où, conformément... aux indications de Leibnitz, on tentera l'ébauche de cette dynamique supérieure dont les règles, jusqu'ici confusément entrevues, contiendraient dans leur généralité celles de la Dynamique des géomètres et des mécaniciens.... ces adages reçus également en physique, en médecine, en morale, en politique: «Toute action entraîne une réaction; — on ne s'appuie que sur ce qui résiste ■■, et d'autres semblables, sont autant de manières d'exprimer certaines règles de cette Dynamique que nous qualifions de supérieure, parce qu'elle gouverne aussi bien le monde moral que le monde physique, el sert à rendre raison des phénomènes les plus délicats de l'organisme, comme des mouvements des corps inertes ». Et dans une note, ici, Cournol cite un passage curieux de Bacon à propos de celle maxime : vis imita fortior. <■ Lorsque Heraclite, surnommé l'Obscur, dit Bacon, publia un certain livre <|ui n'ex'iste plus aujourd'hui, les uns y virent une dissertation sur la nature, les autres un traite de politique. Je ne m'en étonne pas : car entre les règles de la nature el .celles d'une bonne politique il y a beaucoup d'accord et de ressemblance, les premières n'étant que l'ordre suivi dans le
d'oii l'Empirique dépendrait dans Tun de ses points de vue. C'est le fondement de cette science qu'il s'agit ici d'établir.
2. iTHistorique pure. — Revenons au moi, à la définition que nous en avons donnée, aux caractères de la réalité qui le constitue.
Le moi est une réalité une, et unifiante; tout ce qui enveloppe cette unité et avec quoi il est en rapports l'inquiète et le gêne, et le vrai moyen pour lui de se préserver, c'est, en somme, de s'amplifier : ainsi, ce qui le limite, il doit se l'annexer ou se l'assimiler. La tendance à être, à persévérer dans l'être, qui est l'expression de l'unité réelle, se complète par la tendance à être plus ou plutôt à être sans limites, qui est l'expression de l'unité sentante, — de l'unité qui ne se pose qu'en s'opposant, et qui ne s'aperçoit que par et dans la multiplicité. Le moi étant unité, et n'étant pas tout ce qui est, et sentant qu'il n'est point tout, doit être sijntlièse. Dans la volonté comme dans Tintelligence, ce caractère synthétique se manifeste : comment il se manifeste par la volonté, dans la pratique, l'occasion d'y insister ne tardera pas a s'offrir; mais comment il se traduit par l'intelligence, dans la spéculation, c'est ici précisément notre sujet.
L'esprit est unité et, envahi par le multiple, il l'unifie. Son unité, multipliée, de multiplicité redevient unité; elle se défait et elle se refait : l'unité vide se défait pour se refaire en riche synthèse. Dans l'esprit, le principe d'identité — ce qui est est — n'exprime donc pas toute l'essence du moi, tout le fond de l'esprit; il faut le compléter par celui-ci : ce qui
gouvernement rlu monde, les secondes l'ordre suivi dans le gouvernement des États. » La viaqie des Perses, selon Bacon, c'était l'application à la politique des observations faites sur le monde. « Magia apud Persas pro sapienlia sublimi et scienlia consensuum rerum universalium accipiebatur. ■• (Voir lî.'isa/ sur les fond, de nos conn., chap. xi, t. I, pp. 32S-329.) Les éléments de celte science générale sont partout mêlés, semble-t-il, dans la psycliologie, dans la mécanique, dans la logique — dans la mathématique même. Dans la logique, le jugement, le syllogisme se réfèrent à la mathématique si l'on considère la permanence du rapport exprimé, mais non plus si l'on considèi'e la compréhension et l'extension, les relations établies entre les apparences de la réalité; et dans la mathématique, il y a des considérations iVon/re qui ne sont pas sous la dépendance du principe d'identité.
est devient, de multiple, unité. Ce que des pliilosophes ont appelé principe d'ordre, de raison, de fînaliLé, d'intelligibilité, c'est là, sous des aspects divers, ce dont nous faisons lep'/wcipe d'nni/icatio?i — en en montrant l'origine et le sens psychologiques, le sens et la portée scientifiques. Pour qu'il y ait connaissance historique, il faut qu'il y ait intelligibilité non du comment, mais du pouj^quoi, de la fin, ou encore de la cause même de la cause. Ce qui change, pourquoi changet-il? ce point de vue introduit dans la science générale l'a renouvelée. La Mathématique considère l'unité qui est sous le multiple et le changeant; l'Historique, l'unité qui devient dans le multiple et par le changement. L'Historique est la science de l'unité dynamique.
Un Leibnitz, un Herdor, un Hegel représentent, sous des formes différentes, — plus ou moins ramassées ou comme déployées dans le temps, — l'emploi conscient, mais téméraire, arbitraire, de ce principe d'unification \ L'emploi scientifique, prudent et pourtant profond, de ce principe, — qui met un plan, une Loi dans le devenir des choses, qui explique le changement par l'être même, — il faut, pour le comprendre, revenir sur le concept des lois naturelles et en analyser la signification, mieux que nous ne l'avions fait encore, autrement peut-être qu'on ne fait d'habitude.
Dans un monde sans discrimination, dans l'unité absolue, il n'y aurait ni causalité, ni lois par conséquent; dans l'absolue diversité, dans une pluralité de mondes, en quelque sorte, il n'y aurait ni lois, ni même causalité. La causalité implique une certaine unité primitive sous le changement : les lois impliquent une certaine unification réalisée dans le changement. Par les lois, la causalité, passage de l'unité au multiple, est le retour du multiple à l'unité. Les lois naissent de la cau-
1. Pour Herder, en particulier, voir Delbos, op. cit., pp. 280-281. « ... Dans la nature entière règne une loi nécessaire, en vertu de laquelle l'ordre se dégage du chaos, les forces actives des virtualités assoupies. L'etl'et de cette loi est inévitable.... »
salité, et l'expliquent. Tout phénomène a une cause, et la même cause produit le même phénomène : mais pour que ce principe-ci trouve son application, il faut précisément qu'il y ail du même. Le principe d'idenlilé n'étaye que des lois conditionnelles; c'est le principe d'unification qui vraiment est le principe des lois, qui implique des lois réelles : sur l'un repose la stabilité éventuelle des rapports dans le multiple; mais sur l'autre, leur généralité dans l'unifié et, par suite, leur stabilité effective. Le sujet veut le même et conçoit l'objet d'après lui, — toi est le sons du principe d'unification; l'objet fournit le mê)ae : le sujet en peut conclure que son pressentiment est fondé et que l'objet otTre le même parce qu'il le veut également. Constater les lois naturelles, c'est donc, au fond, — sans que le savant en ait toujours conscience, — constater le travail unifiant de la nature.
Poursuivons notre analyse. Le mémo mot de loi sert pour désigner non seulement les rapports généraux et stables qu'établit la science positive, mais aussi les inventions plus ou moins provisoires qui tendent à créer des relations générales et stables entre les hommes. La loi est là quelque chose d'impérieux, et ici quelque chose d'impératif : tantôt elle implique nécessité, et tantôt obligation. Or ce n'est pas sans raison qu'un terme unique comporte ces deux emplois différents. La morale proprement dite et la morale sociale — c'est-à-dire le droit, civil et criminel, constitutionnel, international 1 — imposent par le dedans et par le dehors, par l'accord des consciences et l'association des activités, une certaine unification de l'humanité. Ces inventions humaines résultent d'un besoin profond, de la nature même des choses- : le besoin d'unification enfante des moyens de se satisfaire; et, tant que cette unification n'est pas réalisée, d'une part ces moyens ont un caractère contraignant, d'autre part ils ont
1. 11 y a une morale supra-sociale ou religieuse qui cherche i'unilicalion totale. Voir plus loin.
2. Toute société humaine a ses lois, même la société criminelle. Voir Dostoiewski, la Maison des morts.
une valeur précaire; ils se renouvellent sans cesse, précisément pour que la fin oii ils tcndcnl se réalise, « Tous les êtres ont leurs lois », comme dit Montesquieu, (( la divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l'homme ont leurs lois, les bêtes ont leurs lois, l'homme a ses lois » ; et il ajoute un peu plus loin : « Mais il s'en faut bien que le monde intelligent soit aussi bien gouverné que
le monde physique L'homme, comme être physique, est,
ainsi que les autres corps, gouverné par des lois invariables; comme être intelligent, il viole sans cesse les lois que Dieu a établies, et change celles qu'il établit lui-même. »
Or, ces deux sens du mot loi et ces deux catégories de lois s'éclairent réciproquement. La loi qui se fait explique la loi faite, et la loi faite la loi qui se fait. Dans la science, d'abord, le principe d'unification s'est manifesté surtout comme principe d'ordre : il y a du même; puis — de plus en plus — comme principe d'intelligibilité : il y a un devenir unifiant. Les lois faites devaient apparaître, dès lors, comme des étapes de l'unification, comme des degrés, en quelque sorte, de synthèse; les lois qui se font, comme le complément des lois faites, comme le tâtonnement d'une synthèse à venir. Il était naturel que la stabilité des synthèses partielles, que la rigueur des lois fût décroissante d'un degré inférieur à un degré supérieur des choses'. Il était probable — et tout confirme cette façon de voir — que les lois les plus immuables n'avaient pas toujours existé : les lois chimiques sont invariables, ou du moins leur variabilité nous échappe; mais elles ont dû exister d'abord virtuellement, à l'état de lois morales que les atomes se seraient formulées s'ils l'avaient pu. L'intérêt de l'histoire proprement dite, de l'histoire humaine,
1. M. Paulhan — qui cile lui-même le jihiiosophe italien Caporali — a exprimé, à la fin de son beau livre l'Activité mentale et les Éléments de l'esprit, des idées plus ou moins analogues à celles-ci. La finalité, dit-il, est à certains égards moins imparfaite dans les molécules que dans les éléments organiques, dans les éléments organiques i|ue dans les éléments psychiques, dans les éléments psychiques que dans res[irit, dans les esprits intérieurs que dans les esprits supérieurs.
devenait double — selon qu'on la considérait par rapporta l'avenir et comme lendant à un but, ou par rapport au passé et comme continuant un effort. La science et la pratique se rejoignaient : le principe d'unification, qui exprime le besoin d'unité dans l'esprit, se trouvait rattaché à la manifestation de ce besoin par la volonté. L'ensemble des choses devait donc constituer comme des règnes superposés l'un à l'autre aspirant l'un vers l'autre, continués l'un par l'autre : le règne inorganique, le règne organique, le règne moral — ce dernier règne conservant la vertu évolutive qui lui avait permis d'apparaître. On voit sur quelle base profonde repose cette hvpolhèse scientifique de l'évolution, dont il ne saurait être question de retracer ici les progrès. — Sans doute, les mailles du savoir positif ne se joignent pas encore. Il faut distinguer soigneusement entre la conception fondée sur le besoin de l'esprit et l'acquis provenant de l'observation des faits : on peut aftirmer qu'il n'y a pas eu de lacunes dans l'évolution; on ne saurait a priori expliquer tout le cours de l'évolution ni choisir telle explication de détail. Mais, d'une part, la paléontologie, la morphologie générale et l'embryogénie s'éclairent réciproquement, et l'Historique s'enrichit chaque jour de chaînons nouveaux. D'autre part, le fondement de l'Historique ne pourra qu'apparaître de mieux en mieux. Il est étrange, évidemment, de construire une théorie de l'évolution — comme l'a fait Spencer à l'aide de la conservation de l'énergie — sur un principe dimmobililé, le principe d'identité : l'évolution ne peut se comprendre que par un principe de mouvement — et de mouvement intérieur. Et dès lors on voit comment tombe l'objection, — si volontiers faite à toutes les théories d'évolution, si justement faite à certaines, — que }e passage de l'inférieur au supérieur est inexplicable : l'inférieur ne peut passer au supérieur que si le supérieur est impliqué dans l'inférieur : or l'unification qui résulte du besoin d'unité, avant d'être réalisée, existe, par le besoin même, en puissance.
m. LA CONNAISSANCE EMPIRIQUE ET LA CONCILIATION DES POINTS DE VUE
Conimont peul-il y avoir à la fois multiplicité et unité, idcnlité et changement? Gomment se concilient ces sciences contradictoires, la Mathématique et l'Historique? Sur ce problème capital, je ne veux présenter que quelques réflexions.
Sans (loulc il ne serait pas impossible — s'il le fallait absolument — de joindre tant bien que mal les données et les hypothèses des sciences pour construire une cosmogonie telle quelle '. Mais les synthèses scientifiques prématurées sont aussi caduques que les constructions métaphysiques, plus fausses que certaines de celles ci. Il faut bien se rappeler que notre ignorance est encore accablante et que, par exemple, nos théories physico-chimiques sur la constitution de la matière sont des conceptions grossières de l'esprit — utiles quand la réalité sensible répond aux conclusions de nos raisonnements, commodes assurément, mais non pas nécessairement vraies. Nous devons tenir ferme les deux bouts d'une chaîne : d'une part, cette réalité sensible, observable et toujours mieux observée, qui s'oppose à nous et qui se ramène à nous peu h. peu; d'autre part, les principes qui sont et l'expression du moi et l'irrésistible extension du moi à la réalité entière. Mais l'entre-deux nous échappe en partie. Et il n'y a pas lieu de nous étonner ou de nous plaindre. Le monde de l'apparence sensible est à la fois tout ce qu'il y a de plus et tout ce qu'il y a de moins réel; la réalité qui s'y révèle, s'y
1. M. Patilhan, — avec sa systématisation et sa loi de finalité universelles, — M. Tarde, — avec sa loi de répéiilion et sa logique universelles, — M. Pioger. — avec sa loi de soiidarisation. — .M. Izoulet, — avec sa métaphysique de la sociologie, — bien des penseurs clierclient à indiquer ou à construire des systèmes généraux des choses, fondés plus ou moins sur la science, et qui ne sont pas sans points communs.
limite, en effet, d'un contour qui est l'intersection du sujet et de Tobjet, qui est quelque chose de hautement significatif et d'absolument décevant en soi. Or la science, qui a pour but de connaître la réalité objective, — ou plutôt, puisqu'elle repose sur une connaissance a i:)riori, de vérifier la prescience de l'esprit, — s'oublie quelquefois parmi les apparences qu'elle interroge : des théories dont les éléments sont empruntés à l'apparence prétendent expliquer la réalité objective dans son fond. Mais dès lors qu'en un sens ce que voient nos yeux est un voile tendu sur le réel et qui nous le dérobe *, est-ce qu'avec des emprunts faits à l'expérience visuelle — ou encore tactile — il est possible de nous représenter le fond des choses? Et si les principes de l'esprit donnent à la science qu'ils fondent un caractère contradictoire et déconcertant, ne faut-il pas, pour échapper aux difficultés, regarder plutôt du côté de la réalité qui fonde elle-même les principes, que du côté des apparences sensibles et des théories, trop voisines de ces apparences, — dont la seule raison d'être, en somme, est de servir, pour ainsi dire, de véhicule aux principes?
« Qu'un physicien imagine un système formé d'un nombre immense de petits corps animés d'un mouvement stationnaire; qu'il suppose la force vive moyenne de ces petits corps proportionnelle à la température absolue; que, par des suppositions convenablement choisies sur leur nombre, leurs dimensions, les mouvements qui les animent, les forces qu'ils exercent les uns sur les autres, il arrive à déduire le principe de l'équivalence de la chaleur et du travail, voire le principe de Carnot, de l'application des théorèmes de la mécanique à ces petits corps; et il sera tenté de s'écrier : « Voilà comment
1. « L'œil, avec lequel nous croyons voir, n'est lui-même qu'un produit de notre représentation; et quand nous trouvons que nos images visuelles sont provoquées par la structure de l'œil, nous ne devons jamais oublier que l'œil lui-même avec toute sa structure, le nerf optique, le cerveau et toutes dispositions que nous pourrions encore y découvrir comme causes de la pensée, ne sont que des représentations qui forment, il est vrai, un monde dont toutes les parties se relient entre elles, mais un monde qui nous invite à aller au delà de lui-même. •• Lange, op. cit., t. II, p. 459.
est fait le monde ' ! » Qu'un chimiste non seulement explique en général les combinaisons chimiques et leurs lois par des atomes, — particules d'espèces difl'érentes, identiques dans chaque espèce, discrètes, étendues, indivisibles, immuables, — par leurs affinités et leur valence ou capacité de saturation; mais qu'en outre il voie certaines difficultés, l'isomérie, par exemple, résolues par une représentation de la « topographie des atomes » à l'intérieur des molécules, par des considérations géométriques-; et il sera tenté de regarder ces schèmes comme reproduisant l'arrangement des atomes dans l'espace, de s'écrier : « Voilà comment la matière est constituée! » — Il n'est pas nécessaire de rappeler longuement à quels débals a donné lieu, au point de vue scientifique pur, la théorie atomique : bien qu'elle soulève des difficultés techniques, elle vaut par le nombre des faits qu'elle coordonne et par les déductions qu'on en peut tirer^; mais les progrès que la science lui doit ne sauraient rien prouver au delà de son opportunité et de sa fécondité. « Roman ingénieux et subtil », « convention de langage », suites de « considérations symboliques » ou de « signes représentatifs », dit M. Berthelot : « ce serait méconnaître étrangement la philosophie des sciences naturelles et expérimentales que d'attribuer à de semblables mécanismes une portée fondamentable. En effet, dans l'étude des sciences, tout réside dans la découverte des
1. Duhem, Quelques réflexions au sujet des théories physiques.
2. On trouvera des détails — et des réserves aussi — à ce sujet dans Ostwald, Abrégé de chimie générale, chap. iv de la Strrchiométrie. Voir sur la '■ déroute de l'atomisme >>, Ostwald, l\ev. gén. des sciences, 15 novembre 189o; voir aussi la réplique de Brillouin » Pour la matière ■■ (15 décembre) et la lettre d'Ostwald sur 1' « énergétique •■ (30 décembrej.
;5. Voir Friedel, préface du livre de Stallo, et Wurtz, la Théorie atomique: " ... Quel que soit le sort de l'hypothèse dont il s'agit, une chose est acquise dcfinilivement : c'est la notation que nous appelons atomique puisqu'il faut bien lui donner un nom, mais qui est indépendante jusqu'à un certain point de l'hypothèse qu'elle rappelle « (p. 240). Wurlz, le grand propagateur de la théorie, très convaincu de sa « fécondité », de sa « puissance », ne la prenait pas néanmoins pour vérité démontrée. Cf. Ostwald (p. 6) : «'... L'hypothèse atomique n'est qu'une image qui représente admirablement les propriétés et les actions des corps telles que nous les connaissons aujourd'hui. La vraie nature de la matière nous est aussi inconnue qu'indilTérente. »
faits généraux, et dans celle des lois qui les rattachent les uns aux autres. Peu importe le langage par lequel on les exprime, et qui fait si souvent illusion môme aux auteurs des découvertes. Le langage est une atTaire d'exposition, plutôt que d'invention véritable : les signes n'ont de valeur que par les faits dont ils sont l'image. Or les conséquences logiques d'une idée ne changent point, quelle que soit la langue dans laquelle on la traduit '. » Une théorie peut avoir rendu des services et céder pourtant la place à une autre : ni la première n'est fausse pour cela, ni la seconde vraie; mais celle-là était insuffisante, et celle-ci satisfait l'esprit davantage.
Si la théorie atomique, non plus comme hypothèse chimique, mais comme aperçu du fond des choses, soulève des
1. BerLlielot, la Synlhdse chimii/ue, pp. 164-171. Cf. Origines de V Alchimie : « Toutes les théories d'atomes, d'éléments, de fluides, naissent d'une invincible inclination de l'esprit humain vers le dogmatisme ; la plupart des hommes ne supportent pas demeurer suspendus dans le doute et dans l'ignorance; ils ont besoin de se forger des croyances, des systèmes absolus » (p. 320). Voir Stallo, op. cil.; Henri Poincaré, sur la théorie cinétique des gaz {Rev. gén. des sciences, 30 juillet 1894) : « ... 11 ne s-'agit pas de savoir si elle est vraie, ce mot en ce qui concerne une théorie de ce genre n'a aucun se/is (c'est lui qui souligne), il s'agit de savoir si sa fécondité est épuisée ou si elle peut encore aider à faire des découvertes »; cf. Cours de physique malhématique (Électricité et Optique), t. I, introduction. Duhem, Introd. à la mécanique chimique (1893), cite à plusieurs reprises d'intéressants passages d'Henri Sainte-Claire-Deville (pp. 67, 89 notamment, oii il montre combien il faut se méfier des hypothèses considérées comme de véritables explications). » L'histoire du développement de la physique, dit Uuhem, nous montre qu'une théorie serait bien présomptueuse en se flattant d'être définitive; nous ne voyons guère les théories s'élever que pour crouler. Mais, en s'écroulant, une théorie qui a été construite avec le désir sincère de parvenir au vrai, ne disparait jamais complètement. » Il ajoute que « l'amour-propre d'inventeur, l'attachement obstiné aux idées reçues, le respect exagéré de l'autorité ••, mais surtout •■ le besoin qii'a l'esprit humain de grouper tant bien que mal les phénomènes autour de quelques idées » font que « on ne peut chasser de la science une idée fausse lorsqu'on se contente d'en démontrer la fausseté; il faut en outre créer l'idée juste qui doit la remplacer » (pp. 176-177). Copernic (cité par Duhem) avait dit déjà au début de son De revolulionibns cœleslibus, en parlant des théories : « Nequc... necesse est eas hypothèses esse veras; imo, ne verisimiles quidem ; sed sufficit hoc unum, si calculum observationibus congruenlem exhibeant ». (Cf. Ostwald : » L'hypothèse est un outil que l'on rejette aussitôt qu'il ne répond p'us à l'état actuel de l'objet que l'on travaille. » Op. cit., p. 4.) Citons encore sur les théories physiques, sur «l'abandon de toutes les explications figurées fondées sur d'hypothétiques propriétés de la matière », Bonasse, De la nature des explications des phén. nat. dans les sciences e.rpér., Rev. de met. et de mor., mai 1894.
difficultés plus grandes encore, — en sorte que ralomisme sons la réflexion philosophique finit toujours par se transformer et se dénaturer plus ou moins', — il n'y a donc pas à s'en mettre en peine. Il n'y a pas à se mettre en peine des antinomies du plein — qui est incompréhensible — et du YJfle — qui l'est plus encore^; du choc mécanique — qui n'est point partout apparent, — et de l'action à distance — qui est « révoltante » pour l'esprit. « Il est inconcevable, a écrit Newton lui-même dans sa troisième lettre à Bentley, que la matière brute inanimée put, sans la médiation de quelque autre chose qui n'est pas matériel, agir sur d'autre matière et l'affecter, sans contact mutuel, comme cela doit arriver si la gravitation, au sens d'Epicure, lui est essentielle et inhérente. Et c'est pour cela que je vous prie de ne pas m'attribuer la pesanteur innée. Penser que la pesanteur soit innée, inhérente, essentielle à la matière, de telle sorte qu'un corps pût agir sur un autre à distance, à travers un vide, sans l'intermédiaire de quelque substance par le moyen de laquelle leur action puisse être transmise de l'un à l'autre, c'est pour moi une absurdité si grande que je ne crois pas que jamais un homme ayant en matière philosophique une faculté de penser compétente, puisse y tomber. La pesanteur doit être causée par un agent agissant constamment d'après certaines lois; mais cet agent est-il matériel ou immatériel? Je l'ai laissé aux réflexions de mes lecteurs". »
Ces conceptions de plein et de vide, de choc et d'action à distance, comme celle d'atomes, ne peuvent expliquer le
1. Voir, dans l'Année philosophique 1891, Pillon, VÉvoiittinn historique de Vatomisme. A propos des atomes étendus et indivisibles de la physii|ue, Leibnilz (cite par M. Pillon, p. 89) disait : « On peut borner les reclierches, là où on le trouve à propos. Mais il ne faut s'arrêter en si beau chemin lorsqu'on désire avoir des idées véritables de l'univers.... » Voir aussi MatuUeau, Ilisloire de la philosopliie atomistique, et Mannequin, Essai critique sur l'hypothèse des atomes dans la science contemporaine.
2. Aussi en vient-on à combler le vide avec l'éther: mais c'est le plein; ou bien dans l'étlier on met des atomes : mais alors on retrouve le vide.