LE MONISME
progresse l'unification, qui enveloppe et domine l'association : là même est le princij)e (roù la société humaine lâclie à tirer sa loi. — Et nous voyons comment le travail de la pensée couronne cette évolution qui apparaît à la pensée dans sa recherche.
Unité sentante, unité unifiante : c'est par ces termes que nous avons défini le moi. La Symbolique, plus ou moins consciemment, se fonde — et elle réussit — sur une conception du tout comme unité où une sensibilité diffuse se détermine en unités sentantes et unifiantes. Unité, unification et sensibilité, voilà, semble-t-il, le minimum, le résidu d'anthropomorphisme sur lequel repose définitivement l'explication des choses.
Nous avions vu la Pensée moderne, tandis qu'elle poursuivait son œuvre collective, aller sans cesse du dogmatisme au scepticisme, mais en modifiant sans cesse l'un et l'autre. Après avoir éliminé les conceptions insoutenables, elle avait abouti, dans son effort dogmatique, au monisme. En accumulant peu à peu les connaissances positives, elle avait dû atténuer ses doutes. Le savoir positif — agent secret des progrès de la pensée — nous était apparu comme la méthode créée par elle lentement pour résoudre les problèmes qu'(dle avait posés : c'est lui qui devait nous permettre d'apprécier la valeur et de la conception moniste et des résistances sceptiques. Voici donc comment se résumait pour nous l'œuvre séculaire de la pensée spéculative : affirmation de l'unité, recherche de l'unité et enfantement d'une méthode précise pour juger les conceptions unifiantes.
Et voici, quand nous avons considéré attentivement le
restent dans un état d'équilibre stable qui ne se rompt que sous l'influence de causes extérieures. De là, pour lui, la possibilité de durer indélininient sans rien changer, pas plus à ses formes qu'à ses propriétés de toute nature. Dans l'être organisé, l'équilibre est instable, ou plutôt il n'y a jamais d'équilibre proprement dit... » De Quatrefages, l'Espèce humaine, chap. I. Cf. Claude Bernard, Introduction, y*- 13 i. Voir dans le Transformisme, par Perrier, p. 218, Réactions réciproques de l'être vivant et du milieu.
savoir, — loiil le savoir positif, — à quelles conclusions nous avons abouti : la psychologie et la science objective sont inséparables l'une de l'autre; la psychologie donne, avec une réalité connue qui est le moi, une réalité inconnue qui est le non-moi; la science objective est l'application du sujet à l'objet, l'hypothèse de l'unité du tout, d'une unité qui est, en un sens, et, en un autre, qui se fait, — comme celle du moi précisément, tel que la psychologie l'a défini. Cette théorie du monisme, battue en brèche par un reste de scepticisme, se trouve être, mais à l'état d'hypothèse, la base même de la science : ainsi la science tout ensemble la vérifie, la complète et en limite la valeur. Le monisme, qui est le terme de la philosophie dogmatique, comme tout le dogmatisme, interprète en certitude une hypothèse et, en même temps, un vœu d'unité. La science, elle, est à la fois preuve de cette hypothèse et facteur de ce vœu : à mesure que l'unité qui est se prouve, l'unité qui se fait se réalise.
Mainlenant que la portée et, du même coup, les limites actuelles de la science nous sont apparues, l'inanité de ce qu'on appelait la Métaphysique doit nous apparaître ég-alement avec une évidence pleine, en tant qu'elle prétendait atteindre par la raison ou l'intuition la vérité absolue. La métaphysique, en somme, ainsi définie, est quelque chose d'inconcevable. Il ne saurait y avoir deux sortes de connaissances : l'une étroite et bornée; l'autre adéquate à son objet, qui est le tout. A plus forte raison, ne saurait-il y avoir deux empires distincts : la Nature qui relèverait de la science, et je ne sais quelle Ilypernature qui relèverait de la métaphysique. Les problèmes de la métaphysique, ou étaient imaginaires, ou étaient mal posés; et c'est ainsi que la métaphysique olTrait ou des difficultés insolubles ou des solutions contestées.
Faisons donc avec les données du savoir réel la critique des questions métaphysiques : voyons ici comment ces problèmes, ou bien s'évanouissent, ou bien se transposent et se précisent en problèmes scientifiques. Pour que la science succède définitivement à la métaphysique, il faut qu'elle lui succède pleinement : il faut qu'elle s'approprie et transforme de façon consciente ceux des problèmes antiques qui doivent subsister. — Étrange prétention que de resserrer en quelques lignes, de trancher en quelques mots des débats séculaires! — Non, mais tâche aisée précisément, puisqu'elle se fonde
sur le travail des siècles; et simplirication légitime, puisque c'est la complication des polémiques et Tobscurité des formules qui masquent à la plupart les résultats acquis.
l. SUBSTANCE, ESPACE ET TEMPS
L'opposition de la Substance et des phénomènes, comme aussi de substances distinctes entre elles, tombe, avec la conception même de substance, si Ton considère à quoi celle-ci répond dans l'ordre du savoir positif.
L'idée de substance est en partie constituée par l'apport des sens : elle prétendait opposer aux phénomènes une immutabilité, qui, pourtant, n'apparaît jamais que dans les phénomènes olîjeclifs, — et cela d'une façon évidemment relative. Ce qui s'oppose aux phénomènes objectifs, c'est le réel, qui nous est connu dans le moi : mais cette réalité n'est pas immuable, stable sous le changement; eUe se manifeste dans le changement même. En joignant et en confondant la notion du réel avec celle, toute relative, de l'immuable, on forme, en métaphysique, la notion do substance : et il arrive ainsi, ou bien qu'on tombe en d'inextricables difficultés pour expliquer le monde des phénomènes, soit avec la Substance, soit avec deux substances qu'il s'agit ensuite d'unifier; ou bien qu'on nie la substance et, avec la substance, cette réalité même qui contribue à en former le concept. — Ce que nous savons seulement, — mais ce que nous savons de science certaine, — c'est qu'il y a une réalité qui se délinit dans et par le moi : jKir hj/pothèse, nous définissons le tout d'après le moi. Le phénomène est à la fois le non-ètre et l'être même, — un non-être puisqu'il passe et fuit, rêtr(; même puisque la réalité s'y exprime et y est toute '. Le phénomène résulte, et de
1. Cette tendance, qui résulte de la conception moniste, à unir, au lieu de les opposer, le phénomène et la suljslance (tantôt, en elTet, il dit Sub^lance, tantôt plus heureusement Être, et la méthode métaphysique n'est pas assez distinguée par lui de la méthode scientifique) n'apparaît nulle part mieux
cette division dans l'indivis que nous expliquons, jiar hi/putliêse, d'après le moi, comme la détermination d'une sensibilité diffuse en unités sentantes, et de celte unification des unités sentantes que la sensibilité isole et relie tout à la fois.
Et voici que matière^ force^ esprit, espace et temps, tout cela se conçoit avec une clarté et une simplicité très grandes. — La matière n'est qu'un contour sans consistance, une limite irréelle au sein delà réalité, telle que nous la. supposons; c'est comme le dessin intérieur et changeant, comme les veines intimes de l'être. — La force, dont les rapports à la matière ont soulevé tant de difficultés, c'est un mot qui exprime le changement — non, comme le mouvement, dans son apparence, ou, comme la matière, dans son résultat, mais dans sa cause : et c'est, par Ju/pothèse, un processus compliqué d'unification qui crée pour tout sujet ce jeu objectif de la matière et du mouvement '. — Mais les sujets pensants, qui
que dans l'ouvrage de M. Boirac, l'Idée du Phénomène : « Le phénomène n'est qu'un des deux aspects sous lesquels nous envisageons toute existence, l'aspect de la différence, de la succession et de la multiplicité; mais par cela même il implii|ue l'aspect corrélatif, celui de l'identité, de la permanence et de l'unité. Qu'on donne, si l'on veut, à ce second aspect le nom de l'i^tre; il sera vrai de dire alors que le phénomène ne peut exister sans l'Être; mais il ne sera pas moins vrai de dire que l'Être ne peut exister sans le Phénomène. L'Être n'est pas en dehors des phénomènes : il leur est intérieur (et consubstanliel); et cet Être, nous croyons l'avoir démontré, est lui-même identique à la Pensée » (p. 343).
1. " Les corps n'existent qu'en vertu de leurs relations; leur réalité réside en leur action mutuelle. La matière inerte, au sens de la théorie mécanique, est aussi inconnue à l'expérience qu'elle est inconcevable à la pensée. » Stallo, op. cit., p. 124; voir le chap. x de cet ouvrage. Cf. dans Lange, op. cit., t. II, 11" partie, chap. ir, diverses citations de savants parmi lesquelles nous relèverons ces lignes de Du Bois-Reymond et de Helmhollz : ■■ ... Avec les idées de force et de matière, nous voyons revenir le même dualisme, qui se produit dans les idées de Dieu et du monde, de l'àme et du corps... » (p. 218). « Il est évident que les idées de matière et de force, appliciuécs à la nalure, ne peuvent Jamais être séparées. Une matière pure serait indiirérenle pour le reste de la nature, parce qu'elle ne pourrait jamais déterminer un changement ni dans cette nalure ni dans les organes de nos sens; une force pure serait quelque chose qui devrait exister quelque part et pourtant ne pas exister, parce que nous appelons matière ce qui existe quelque part. C'est encore se tromper que de déclarer la matière quelque chose de réel, tandis que la force ne serait qu'une simple idée à laquelle rJL'n de réel ne correspondrait; toutes deux sont plutôt des abstractions de la réalité, for-
s'apparaissent à eux-mêmes en même temps que Tobjet leur apparaît, sont précisément le résultat le plus élevé de cette unification dans l'unité, qu'ils conçoivent d'après l'unité unifiante en quoi consiste leur être : connaissance solide et base ferme de tout savoir. — Et maintenant, l'espace et le temps sont-ils réalités ou formes subjectives? Us sont réalités en tant qu'ils sont la Réalité même : l'espace, c'est l'être considéré d'après ce dessin intérieur qui semble le découper en fragments coexistants; et le temps, c'est l'être considéré dans le changement de ces coexistences. Ils sont purement subjectifs, au contraire, si on les regarde non du point de vue de l'être et de l'unité, mais du point de vue de cette multiplicité changeante par laquelle et pour laquelle ils existent.
— Matière et espace, force et temps sont des termes corrélatifs. On pourrait soutenir que la force dans le temps — ou l'unification du multiple — tend à supprimer la matière dans l'espace, — ou la multiplicité dans l'unité, — autrement dit que le temps cherche à anéantir l'espace et à s'anéantir avec lui : mais ce serait retomber dans l'afhrmation vague et conjecturale.
11 est aisé de voir, d'après ce qui précède, ce qu'il faut penser de l'espace non-euclidien, de Yhyperespace, de l'espace à n dimensions, de ces conceptions de la géométrie moderne,
— d'où parfois l'on a cru pouvoir tirer de si importantes conséquences . La géométrie est spéculation pure : elle applique le principe d'identité — l'unité de l'être — aux déterminations idéales d'un espace qui est comme un cadre vidé de réalité. Ce jeu spéculatif de la géométrie est absolument libre. Parmi les fictions des géomètres, il en est d'imaginables et il en est de purement imaginaires; il en est de plus et de moins utiles. Si la géométrie des Lobatschewski, des Bolyai et des Riemann, des Beltrami et des Helmholtz, n'est point, paraît-il, sans applications; si, au même titre que
mées d'une manière identique: nous ne pouvons en elTel percevoir la matière que par ses forces, jamais en elle-même « (p. 233).
ClUTIQUE DES PROBLEMES METAPHYSIQUES. 389
la géométrie ordinaire, elle est « un lang-ag-e, un système de notations, un ensemble de symboles' », elle rend moins de services que celle-ci-; elle n'est, selon certains savants, qu'une extension, et non une généralisation, de la g-éométrie euclidienne. Quoique cette question : la géométrie euclidienne estelle vraie? paraisse à tel mathématicien n'avoir pas de sens, on pourrait soutenir peut-être que sa « commodité » résulte de son rapport à la réalité : les trois dimensions de la géométrie euclidienne forment un langag'C propre à exprimer cette continuité que la mathémalique met dans le tout; l'espace, ainsi conçu, enveloppe, en quelque sorte, chaque unité, la prolonge, pour ainsi dire, en tous sens, l'absorbe dans cette unité du tout dont elle ne se distingue que pour s'y replong'er. On peut concevoir toutes sortes d'espaces; mais on ne peut concevoir qu'un être quelconque ait de l'espace une intuition autre que celle où repose la géométrie euclidienne. — La ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre pour l'animal qui fuit, pour la plante qui se tourne vers le soleil, comme pour riiomme qui pense ; et l'animal ou la plante, s'ils le pouvaient, postuleraient comme Euclide que, par un point donné, on ne saurait mener qu'une parallèle à une droite.
1. Voir Le Roy et Vincenl, Revue de met. et de mor., novembre l<s94.
2. « La géomélrie euclidienne esl et restera la plus commode : 1" Parce qu'elle est la plus simple; et elle n'est pas telle seulement par suite de nos habitudes d'esprit ou de je ne sais quelle intuition directe que nous aurions de l'espace euclidien; elle est la plus simple en soi de même qu'un polynôme du premier degré est plus simple qu'un polynôme du second degré. 2° Parce qu'elle s'accorde assez bien avec les propriétés des solides naturels, ces corps dont se rapprochent nos membres et notre œil et avec lesquels nous faisons nos instruments de mesure. » Poincaré, les Géome'tries noii-euclidiennes, Revue gén. des sciences du l'6 décembre 1801. Voir Renouvier, Année p/iil. 1891; Couturat, Revue de met. et de mor., janvier et mai 1893; Delbœnf, Revue phil., novembre 1893, avril et août 1894, avril lS9o; Tannery, ibid., juillet 1894; Stallo, op. cit., chap. siii et xiv. « La géométrie noneuclidienne, annoncée jadis... comme une grande découverte scientifique, est réduite maintenant aux proportions plus modestes d'une petite débauche de logique. >■ G. Mouret, Revue pfiil., }n\\\cl 1893.