‹ L'avenir de la philosophieChapitre 23 sur 265 · Voir VHisloire naturelle de la religion · texte numérisé non relu

Voir VHisloire naturelle de la religion

4. «Notre siècle est le siècle de la critique; tout doit y ctre soumis La religion, par sa sainteté, et la législation, par sa majesté, prétendent d'ordinaire y échapper. Mais alors elles excitent contre elles de justes soupçons, et ne peuvent prétendre à cette sincère estime que la raison n'accorde qu'à «e qui a pu résister à son libre et public examen. » l" préface de la Crit. de la R. pure, trad. Tissot, I, 334.

milive et la tradition lointaine, — les progrès de la critique religieuse avaient fait la place toujours plus libre au doute méthodique. Le contenu de la religion dut être soumis tout entier à l'examen, aussi bien que les autres matériaux de l'esprit j le jour où la religion apparut définitivement comme un fait naturel et non plus comme un fait miraculeux.

Mais il n'est pas inutile d'insister sur ce point. Un miracle, d'après les idées actuelles, ne saurait être nié en tant que miracle. A y regarder de près, le miracle, en effet, ne serait pas autre chose qu'un fait dont la cause différerait des causes ordinaires et qui romprait jwur nous la suite naturelle des faits; ce serait, comme ce qu'on appelle hasard, l'intersection de deux séries de causes — avec cette différence que, dans le hasard, si la rencontre des séries est imprévue et si l'une des séries peut être inconnue, toutes deux cependant sont à' ordre connu, tandis que, dans le miracle, l'une des séries serait d'ordre particulier et inconnu '. Au fond, il n'y a point de miracle, si « miracle » veut dire : un fait sans cause; il n'y a que de l'ignorance. Les phénomènes électriques sont miraculeux pour des sauvages, qui ne savent point les faire entrer dans l'ordre des causes naturelles. Parmi les faits, les uns sont ordinaires et les" autres surprenants : un fait surprenant, s'il est prouvé, est naturel; et s'il n'est pas prouvé, il n'est pas surnaturel ni miraculeux, il ne compte pas. 11 faut, non pas nier, mais mettre en doute les faits extraordinaires, même lorsqu'on en est témoin — à plus forte raison si on no les connaît que de tradition. Celui qui les rapporte a la charge d'en faire la preuve ; celui à qui on les rapporte a le devoir de l'exiger : et plus le fait sera extraordinaire, plus la preuve devra être forte. (( Il n'y a pas, a dit Hume, dans toute la durée de l'histoire, un seul miracle qui soit attesté j)ar un nombre assez considérable d'hommes, d'une honnêteté, d'une éducation, d'une science assez incontestables,

1. Encore, dans le prétendu miracle, on croit connaître la cause première^ mais c'est sa nature ou au moins son action, son procédé qu'on ignore.

pour que nous soyons assurés qu'ils ne se sont pas fait illusion à eux-mêmes; par des témoins d'une intégrité si sûre qu'ils échappent à tout soupçon de mensonge volontaire, investis d'un tel crédit, d'une telle réputation aux yeux du genre humain, qu'ils aient eu beaucoup à perdre dans le cas où leur fausseté eût été découverte, et en même temps attestant des faits accomplis si publiquement, dans un endroit du monde si fréquenté, qu'il leur fût impossible de ne pas être démasqués : or toutes ces circonstances sont nécessaires pour donner une pleine contîance dans le témoignage des hommes '. »

C'est la critique des textes et la critique historique appliquées aux religions qui, dans ce siècle surtout, fortiliées par les progrès de la psychologie et de la science et par une expérience plus large des événements humains, ont pu trancher définitivement la question du miracle. Contrôler les faits et peser les témoignages, voilà qui est plus sûr que tous les raisonnements : on n'a plus à discuter ce qu'on a fait évanouir. Mais, la révélation supprimée, la religion subsiste à titre d'œuvre humaine et de fait naturel. Il y a donc une science positive qui étudie, qui analyse, qui compare les religions; elle en explique les formes variées et elle en suit l'évolution ; dans la diversité et le changement, elle trouve — ou à peu près — les mêmes éléments partout : le dogme, la morale et le culte, c'est-à-dire des principes et des règles. La religion contient- au fond une philosophie spéculative et pratique, plus ou moins voilée de symboles et entremêlée de faits historiques ou légendaires. Cette philosophie d'une nature spéciale, partout existante et partout vivace, qui est plus ou moins l'œuvre et qui est le soutien des masses, cette philosophie populaire — ce qui ne veut pas dire inférieure — peut renfermer des vérités profondes et durables : c'est à la critique d'en juger. Les progrès de la science ont peu à peu

\. Voir VEssai sur les miracles. Cité par Huxley, David Hume, Irad. fr., p. 191.

ruiné tout ce que la religion avait bâti de liàtif, démoli l'édifice du faux savoir ' : mais la raison cherche s'il y a quelque chose où s'appuie la science; et, si elle trouve quelque chose, la vérité dernière s'accordera peut-être avec ce qui a fait la force et ce qui est l'essence de la religion. Quoi qu'il en soit, il ne saurait y avoir de révélation, — sinon intérieure.

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