‹ L'avenir de la philosophieChapitre 233 sur 265 · Claude Uernard, Introduction, p · texte numérisé non relu

Claude Uernard, Introduction, p

temps qu'elle tendait à satisfaire une curiosité plus haute,

mais plus ou moins inconsciente d'elle-mêmo.

La philosophie de l'histoire, elle, a voulu donner un sens à l'ensemble des phénomènes historiques et, en expliquant le passé, diriger l'avenir. Elle a compris l'inanité d'une analyse qui n'aboutirait pas à la synthèse, l'insignifiance de faits qui ne se rattacheraient pas à un dessein général : seulement elle a prélendu découvrir ce dessein a priori, et réaliser la synthèse avant d'avoir complété l'analyse. Elle a mis en relief l'idée de progrès : mais elle a conçu le progrès d'après des vues métaphysiques, et elle a fait violence au passé pour le plier à ses conceptions. « Ce fut la mode chez les idéalistes allemands qui suivirent Kant de s'épargner la peine de contrôler, d'analyser, de généraliser les faits de l'histoire, sous prétexte qu'on peut faire tenir le résumé et la substance de la philosophie de l'histoire dans quelques formules, exprimant le développement ou les divisions du cours de l'humanité, et pouvant être déduites a priori de Vidée '. »

La réaction contre la philosophie de l'histoire en Allemagne et en France amena le triomphe et les perfectionnements de l'érudition. Donner l'indication, même sommaire, de tout ce que la recherche historique a reconquis sur le passé, grâce aux disciplines, à l'outillage, qu'elle s'est créés-, est inutile ici et serait infini. Il suffit de consulter un manuel de

i. Flint, Philosophie de l'Uisloive en AUemar/ne. « La confusion entre l'explicalion et la vérification paraît être le dclaiit universel de ceux qui, comme Vico et Fichte, spéculent sur les phénomènes historiques a prwri. » Buckle, Histoire de la civilisalion, trad. fr., t. I, p. 180, note. Voir aussi R. Mayr, die Philosophische Geschicldsauffassunçi der Neuzeit; Roeholl, die Philosophie der Geschichte \ Jodi, die Kulliirgeschic/dsschreihung, iiire Entivickelung und ihr Problem; Wegele, Geschichte der deutschen Historiof/7rip/iie.... Pour voir la veine, en quelque sorte, persistante de pliilosopliie de l'histoire, lire, par exemple, le Précis de la science de l'histoire du grand historien Droysen, trad. fr., pp. 46-47 en particulier. Opposer la préf. de la traduction d'Ottfried MuUor par Hildebrand, ou le Manuel de Philologie de Reinach, ou le Manuel de diplomathjue de Giry....

2. Sur la méthode historique, et aussi sur l'état présent des recherches, Voir E. Bernheim, Le/trlit/ch der historischen Méthode. — J'ajoute, en relisant ces pages : voir surtout Cli. V. Langlois et Seignobos, Introduction, aux étude& historiques.

bibliographie, un catalogue de biblolhèque, la liste simplement (les ouvrages qui paraissent dans une année, ou celle des travaux qu'a publiés telle université allemande, ou encore la table des matières d'une seule dos nombreuses revues qui attaquent de mille façons l'œuvre commune, pour être confondu, — il faut dire plus : pour prendre l'alarme. Il était bon, il était nécessaire que la ])atienle, minutieuse et fragmentaire érudition fut mise en honneur, que la vertu scientifique fût placée dans la stricte exactitude du labeur et non dans la vaste ambition de l'effort. Mais, à coup sûr, il n'est pas possible, et peut-être n'est-il pas indispensable, de tout savoir; les perpétuels recommencements sont fâcheux; il ne faut pas que des forces humaines se gaspillent indéfiniment, à l'aventure, ou sans résultat apparent; et il faut, en définitive, que la recherche historique aboutisse. Pour cela, elle doit répondre, sans cesser d'être scientifique, aux préoccupations qui avaient fait naître la philosophie de l'histoire.

Philosophie de l'histoire : cotte association de mots est suspecte aujourd'hui; qu'on la rencontre à la première page d'un livre, et d'avance on condamnera l'auteur. Or, ce sont des essais maladroits et dos échecs contingents qui ont compromis une conception on soi excellente. L'histoire, considérée dans son ensemble, — que l'érudition perd de vue, mais que la pensée embrasse, — doit avoir sa loi. La loi de l'histoire en tant c/uliistoire ne peut être que finale. Préciser le sens de cette finalité et montrer comment elle se réalise, tel est le problème de l'histoire : et c'est ici que la philosophie de l'histoire échoue, bien qu'elle ait raison en un sens contre l'érudition bornée. Celle-ci ne court pas de risque, mais, en soi, n'a pas de valeur '. Au surplus, il y a un grand nombre d'érudits que l'érudition ne satisfait plus : de

1. « C'est maintenanl le but des penseurs vraiment scientifiques de relier pardes théories les fails de l'histoire universelle»,.. Et on admet généralement qu'une Philosophie de l'histoire est h la fois la vérification et la forme initiale de la Philosophie du Progrès social. » Stuart Mill, Logique, liv, VI, chap. X, 8.

là des tentatives diverses et des tâtonnements répétés, pour la dépasser sans renouveler les erreurs de la philosophie de l'histoire. — Et voici le spectacle auquel on assiste depuis un certain nombre d'années.

D'une part, l'histoire poursuit son œuvre infinie d'analyse; contente lorsqu'elle a établi un fait, — de quelque nature qu'il puisse être et de quelque utilité, — lorsqu'elle a enregistré, analysé un document nouveau — qui servira ou non à établir un fait; sourde à toutes les protestations. « Il nous a paru qu'on abusait aujourd'hui de la publication des chartes latines. On en met tant au jour, et de si peu intéressantes, que les plus intrépides commencent à reculer devant cette masse de documents qu'il faut interpréter avant de pouvoir en tirer parti » : c'est un historien sévère et scrupuleux qui pousse ce cri d'effroi '. Des érudits « mettent une sorte de jalouse fierté à s'enfoncer plus que jamais dans les analyses infinitésimales et les investigations minutieuses. De grands avantages sont assurément résultés de leur application aux recherches spéciales, mais aussi des inconvénients plus grands encore — On ne saurait, si on ne l'a constaté par soi-même, se faire une idée du trésor de science qu'ils ont ainsi dépensé en dissertations oiseuses, en annotations prolixes de textes que l'intérêt même de l'histoire commandait de laisser dans l'oubli, en véritables solutions de charades et de logogriphes » : ainsi s'exclame un autre historien très autorisé-. « Childebrand était un héros gigantesque auprès de la plupart des personnages que, depuis une trentaine d'années, ils ont réussi à découvrir et à imposer à notre attention à force de communications, de discussions, de notices et de biographies. Sûrement ils parviendront à résoudre le problème posé par Rabelais : savoir si, au xvi'' siècle, c'était la chausse qui s'attachait au justaucorps ou le justaucorps à la chausse : la

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