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Luchaire, Louis VI le Gros, avertissement

2. Raoul Rosières, l'Histoire et ses lois, Revue Bleue, 10 septembre 1881. Dans les universités allemandes de semblables protestations se sont fait entendre.

LA. SYNTHÈSE DES SCIENCES. 42t

seule difficulté est do prévoir en quel sens l'esprit humain s'en trouvera élargi. Il existe un recueil périodique consacré uniquement à l'étude du moyen âge et paraissant depuis une cinquantaine d'années, qui se trouve à ce point rempli de discussions subtiles, que l'on peut très bien composer — j'ai fait moi-même l'expérience — toute une histoire du moyen âge sans avoir à le citer plus de huit ou dix fois. » En vérité, on en vient à redouter que l'esprit des historiens ne succombe un jour sous l'amas des matériaux, sous le poids de 1' « inédit » édité sans discernement; on se demande si un zèle scientifique intempérant, déréglé, ne finira point par rendre la science impossible; on se dit qu'après tout il v a quelque chose d'heureux dans ces destructions de documents anciens, ces incendies de bibliothèques : sans doute, certaines lacunes sont regrettables; mais ce que nous possédons nous écrase assez déjà. Il en est de l'histoire comme de l'humanité où la mort est la condition de la vie.

Cependant, les faits amassés par les érudits, les spécialistes, — ceux de l'histoire politique, de l'histoire économique, de l'histoire des mœurs, de l'histoire du droit, de l'histoire des religions, de la philosophie, des sciences, des lettres, des arts, — dans cette enquête immense et multiple, tendent nécessairement à se classer, à laisser apparaître entre eux des rapports. Certaines lois empiriques de coexistence et de succession se dégagent plus ou moins nettement. On fait des histoires générales, — ce qui n'est pas nouveau, — mais on les fait avec plus de rigueur et de méthode. On fait des histoires générales où s'étale plus largement, où domine parfois, ce qu'on appelle l'histoire de la civilisation. On fait même, — ce qui est nouveau, — des histoires spéciales de la civilisation ou de la culture. « La culture, c'est ce qui élève l'homme au-dessus de l'animal, les races supérieures au-dessus des inférieures.... L'histoire de la culture, c'est l'histoire de ïhumanité. Elle se dislingue de l'histoire politique en ce qu'elle ne s'occupe des guerres et des faits de

cet ordre que dans la mesure où ils ont du rapport avec la culture; ce ne sont |plus les guerres et les dynasties qui lui fournissent des divisions'. » En somme, on donne dans l'histoire une part de plus en plus considérable à ce qu'on a appelé les « faits réguliers ou de fonction », par opposition aux « faits singuliers ou événements » : on se rend, plus ou moins bien, compte que la loi du progrès, qui donne son sens à l'histoire, n'éclate que dans cet ordre de faits, que l'humanité poursuit une tâche ininterrompue en des activités régulières.

Cependant le caractère de l'histoire proprement dite est de s'intéresser à la chronologie et à la géographie, de voir le progrès se dégager du jeu des facteurs humains et des conditions extérieures. C'est pourquoi certains penseurs, — adversaires, sans doute, de la philosophie de l'histoire, mais pour qui l'histoire vraie, l'histoire comme science^ doit s'élever à des considérations générales, — s'attachant au progrès comme à un fait empirique, cherchent à en connaître inductivement la nature et les causes. Ils tâchent à déterminer les rapports de l'individu avec la masse, dans l'humanité, et les rapports de l'humanité avec le milieu physique. Au fond de leur recherche est la préoccupation plus ou moins consciente de résoudre ces problèmes : Le progrès se réalise-t-il, pour ainsi dire, mécaniquement? Et quelle est l'importance de la psychologie en histoire? La statistique, qui enregistre les mouvements historiques, en donne-t-elle le dernier mot? Ou bien est-ce l'analyse directe du concret — et alors comment dirigée? — qui livre la clef du passé et de l'avenir-?

1. Ollo Henné am-Rhyn, AUgemeine Kullurf/esc/iichie von der Urzeit bl- Gef/etîwarl, 6 vol., voir l. I, préface; cf. l'ouvrage cilé de Jodl, die Kidturgeschichlsschreiljiinri\ Oltokar Lorenz, die (iescfiichlsici.ssenschaft in Haiipttichtiingen und Aufgnben.... Henné am-RIiyn fait ressortir la ressemblance croissante des peuples. Hellwald {h'i/lliageschichte in i/irer natiirlichen Entirichelung, dédiée à HaecKel) rattache la Kullnrgescliichte à l'histoire naturelle et, songeant à la désagrégation future de la terre, termine son livre par ce mot : Wozu ?

2. Voir Bagehot : Lois scientifiques du développ. des nations; Mougeolle, les Problèmes de l'Histoire; Bourdeau, VUisloire et les Historiens, essai crit. sur

Or, il apparaît à beaucoup d'esprits que la slalisliquc se borne à préciser les faits connus ou à constater des faits inaperçus — d'un caractère plus ou moins général : et, au contraire, par beaucoup de penseurs la valeur explicative de la psychologie est, ou bien reconnue nettement, ou confusément entrevue. En même temps que les purs psychologues commencent à étudier Tesprit dans l'évolution historique et dans la diversité des caractères, les historiens, eux, tendent à rendre compte de l'histoire par la psychologie. L'esprit est le produit de l'histoire; l'histoire est la « concrétion » de la pensée*. Psychologie de l'humanité, psychologie des peuples, psychologie biographique : des essais divers se multiplient. Et toutes ces conceptions aspirent à se fondre, en absorbant l'érudition. — H y a une jjsychologie historique qui s'élabore, sans avoir trouvé sa forme définitive-.

D'autre part, tandis que l'histoire poursuivait et son analyse brute et ses tâtonnements de synthèse, un ordre nouveau de recherches apparaissait dans le domaine des sciences de l'espril. En vérité, c'est une étrange fortune que celle de la Sociologie : mal accueillie d'abord, — comme étant aussi mal conçue que baptisée, — elle n'a pas tardé à devenir l'objet d'un engouement assez vif. Mais, à mesure que les travaux sociologiques s'entassaient, l'objet propre de la sociologie n'en demeurait pas moins vague et incertain : bien au contraire.

Le fondateur de la sociologie, Auguste Comte, reprenait une idée d'Aristote qui, retrouvée depuis par certains pen-

Vliist. considérée comme science positive; 0. Lorenz, op. cit.; Lacombe, VUistoire considérée comme science; et la bibliographie de mes articles cités, \'ouvelle Revue, juin 1890.

1. Lazariis, Verdichtung des Denkens in der Gesc/ticlite, Zeitschrift fiir Volkerpsychologie, 2.

2. Haud'e, Entwickelunrjsgeschichte des menschlichen Geistes; Zeitschrift fiir Vôlkerpsyc/ioloi/ie : en particulier, Einleitende Gedanken ûher Vôlkerpsycliotofjie (Lazarus et Steinthal, n" 1) et Verhâliniss der Einzelnen zur Gesammtheit; Le Bon, les Lois psychologiques de l'évolution des peuples; Lacombe, o/j. cit. Cf. Taine, Renan, Ribol {la Psychologie ail. contemporaine), Stuart Mill {Logique, liv. VI, chap. ix).

sours isolés, ou impliquée dans certaines catégories de recherches, n'avait pourtant encore, ni atteint son développement complet, ni triomphé de la théorie contraire. Cette idée, c'est que la société est un être naturel; que les individus qui la composent n'y forment pas une simple collection, mais constituent, par le fait de leur association, une réalité nouvelle qui a sa nature et ses lois propres. De là une science spéciale qui étudie la société, — peut-être aurait-il fallu ajouter : en tant que société \ — La sociologie d'Auguste Comte ne s'est guère trouvée être qu'une histoire, à grands traits et à loi générale, de l'humanité, où le fait de la sociabilité et son importance apparaissaient en relief : c'était, en somme, une tentative pour renouveler la philosophie de l'histoire sous un nom différent, avec un aspect plus scientifique. Si l'on considère les premiers sociologues, — Herbert Spencer, par exemple, aussi bien qu'Auguste Comte, — il y a dans la sociologie, en même temps qu'une constatation positive d'un grand intérêt -, — colle du consensus social, — un effort d'une évidente maladresse pour expliquer le progrès en fonction des changements sociaux. La science des sociétés, à l'origine, trop pressée de conclure, est subordonnée à une philosophie générale, plus qu'elle n'est fondée sur les faits positifs.

Cependant on n'a pas lardé à réagir contre un excès dangereux d'ambition; on a senti et proclamé la nécessité des monographies dans la science des sociétés; on a déclaré qu'une science à peine ébauchée ne doit prétendre, ni à un objet parfaitement défini, ni à des résultats d'une grande généralité : on s'est mis à cultiver les sciences sociales, en négligeant quelque peu la sociologie ^ — Les écono-

■!. Voir Espinas, Introd. des Sociélcs animales, et Durklieim, Leçon d'ouverture à son cours de science sociale (1888).

2. « Toute élude isolée des divers éléments sociaux est, par la nature de la science, profondément irrationnelle et doit demeurer esscnliellcment stérile à l'exemple de Téconomie polilicpie. » Cours, IV.

3. Scha'ine marque la transition entre Comte, Spencer, et les monogra-

misles et les juristes surtout — (jui longtemps n'avaient été que des théoriciens — ont plongé, pour ainsi dire, leurs recherches dans l'histoire. En Allemagne, les séminaires de « sciences d'Etat », quelques revues spéciales, en divers pays, ont produit un nombre considérable de travaux où le point de vue dynami(jue remplace le point de vue statique, où les phénomènes économiques et juridiques sont étudiés dans la réalité contingente, d'après leur ordre de succession : et le caractère sociologique s'y marque, soit par le sentiment de l'interaction des phénomènes sociaux, soit par la préoccupation pratique des enseignements à tirer du passé pour organiser le présent \ Cette tendance historique-réaliste et ce mouvement analytique sont allés assez loin pour que, d'une part, cette question se soit posée parfois : y a-t-il une science sociale ou des sciences sociales seulement"? el, d'autre part, pour que l'histoire et la sociologie se soient mêlées étroitement et pénétrées. Tandis que l'histoire tendait à prendre un caractère sociologique, la sociologie, elle, prenait une forme historique; et, comme l'analyse historique aspirait à une synthèse, la synthèse sociologique se soumettait à l'analyse.

Cette confusion, à son tour, devait amener inévitablement une réaction, ou du moins un travail critique. Parmi les sociologues, il y en a toujours eu qui se sont posé des questions générales : maisl'elTort maintenant devient plus marqué pour préciser l'objet, la méthode de la sociologie, et ses rapports soit avec l'ensemble des sciences de la nature, soit avec le détail des sciences de l'humanité. — Qu'est-ce qu'un fait social? Et quelle différence, s'il en existe une, y a-t il entre

phisles.... Parmi ces monngraphisles, il en est qui onl étudié des formes et des aspects divers d'associations : sotiiétés animales, famille, elc.

1. Voir Espinas, Histoire des doctrines économiques; Saint-Marc, l'enseignement de rÉcunoiiiie politii/ite dans les Univ. d' Allemagne et d'Autriche; Blondel, î^otes sur l'Lnseignentenl des sciences sociales dans les Univ. allemandes; liev Inlcrn. de Sociologie, divers art. et Bibliographie; Bougie, les Sciences sociales en Allemagne.

2. Voir dans la Rev. Intern. de Suc, novembre 1894, Asiursivo, la Sociologie dans les Univer-^ilés.

un fait social et un fait historique? Qu'est-ce que la société? Est-elle un organisme, et quels rapports soutient la sociologie soit avec la biolog-ie, soit avec la psychologie? Enfin la sociologie est-elle une science objective, qui permette seulement de prévoir l'avenir en constatant le passé et, en prévoyant l'avenir, de le préparer; ou bien est-elle, dans une certaine mesure, subjective, c'est-à-dire peut-elle poser un principe et proposer un idéal — que les constatations objectives n'infirment point, mais ne sauraient à elles seules révéler? Voilà les questions connexes qui, de façon plus ou moins nette, sont débattues contradictoirement par de nombreux penseurs. — Et voici ce qui nous semble, ou se dégager déjà, ou devoir sortir bientôt de ces contradictions.

Cette donnée capitale, que l'homme est sociable de nature et que Tassocialion n'est pas « un phénomène par soi-même infécond, qui consiste simplement à mettre en rapports extérieurs des faits acquis et des propriétés constituées », — cette donnée est établie de jour en jour plus fortement ^ On va jusqu'à définir le « fait social » comme produit par une force qui domine l'individu, comme résultant d'une contrainte extérieure et naturelle : mais, si la théorie du contrat social, de l'union artificielle, est désormais rejetée, la question est de savoir dans quelle mesure cette contrainte naturelle est extérieure aux consciences individuelles, et dans quelle mesure l'homme sociable pourrait bien produire cette contrainte sociale qu'il paraît subir.

i. Par opposition à « l'iiypothèse aloiiiisli(}ue » (expression de Scliœffle). Voir Durklieim, les Règles de la mét/i. sociologique, liev. phiL, 3" art., juillet 1894, p. 22; Izoulet, la Cité moderne. « L'homme moderne a normalement deux consciences; il a conscience de la société dont il fait partie, et ayant une existence propre distincte de la sienne; il a conscience en outre de son existence personnelle. De ces deux consciences, c'est assurément la conscience sociale qui est née la première. L'homme naturel, isolé, indépendant, tel que le concevait la philosophie du xvm' siècle, n'a jamais existé, c'est une pure entité métaphysique.... La première pensée humaine n'a pu être une pensée individuelle; elle a été sûrement une pensée sociale. » Duguit, les Fondions juridiques de l'É/ut moderne, lier. Intern. de Soc., mars 1894.

On a beaucoup répété, depuis un tiers de siècle, que la société est un organisme : les uns voyaient là une simple image, d'autres un rapprochement utile, d'autres encore une rig-oureuse définition. Or, plus la sociologie s'est développée, plus il a été nécessaire de reconnaître, entre la société et les organismes ordinaires, à côté d'évidentes analogies ', des différences tout aussi évidentes : le mot de superorganisme a été créé pour marquer au moins des réserves. La solidarité sociale a des caractères propres. Dans la société, la conscience des éléments apparaît plutôt que la « conscience commune ». La sociologie ne saurait donc purement et simplement reproduire ou continuer la biologie : la j)sycliologie y joue un rôle. Mais quel est ce rôle? — H y a là un problème particulièrement délicat. Les éléments qui constituent la société sont conscients, sont pensants -; et ils sont de plus en plus conscients et pensants : ils se pensent eux-mêmes, et ils pensent la société; et ils se pensent de plus en plus comme éléments de la société. La contrainte que la société exerce sur eux, ils l'acceptent, ils la veulent; et, par suite, ils la font évanouir peu à peu : ils reconnaissent qu'elle émanait de leur volonté inconsciente, qu'elle répondait à la loi intime de leur étre^ En somme, l'individu, comme être pen-

1. L'idée de distinguer stniclure et fondions, anatomie et physiologie sociales (Baii iind Leben des socialen KOrpers), a été féconde. Mais les fonctions et la structure ont clé au début étudiées surtout dans leur rapport avec la vie matérielle de la société. Voir Worms, Organisme et Société', et Tarde, l'Idée de l'organistne social, Rev. p/iil., juin 1S93.

2. Il ne faut pas oublier que la matière inorganique s'unit dans une certaine mesure à la matière organique pour constituer la société.

3. « Le concours social mutuellement consenti, soit d'une façon purement automatique et réflexe, soit instinctivement, soit d'une manière raisonnée et même méthodique : voilà essentiellement ce qui dislingue tout organisme social de tout organisme individuel.... Plus ce consentement revél des formes intelligentes et libres, c'est-à-dire plus il est raisonné et méthodique, plus la séparation de la sociologie d'avec les sciences antécédentes est tranchée.... Plus on s'élève dans l'échelle des phénomènes sociaux, plus le, contrat mutuel, plus la convention dans le sens large de celte expression et non dans sa signification artificielle du convenu, constitue le signe distinclif de la coordination sociale. » Le contrat social se trouve placé « non plus, avec Rousseau, au commencement des sociétés, mais à leur apogée ». De Greef, Introd. à la sociologie, \, chap. vi. Cf. Fouillée, la Science sociale contemporaine : théorie de V organisme contractuel.

sant, et la société se développent parallèlement — ou mieux, réciproquement : le progrès de la société permet celui de rindividu, et le progrès de l'individu celui de la société. Au début, même, « l'individu est l'œuvre bien plus que l'auteur de la société »; la vraie psychologie, en un sens, est celle « des esprits associés^ ». On conçoit donc une psychologie sociale où la psychologie pure, suivant la façon dont on la considère, est support ou dépendance de l'étude sociologique.

Et il ne suffit pas de constater celte ambiguïté de rapports : il faut faire ressortir la valeur profonde de la psychologie pure et sa réaction spéculative sur la sociologie. La psychologie laisse apparaître le principe même des transformations sociales dont la pensée est à la fois le résultat et l'agent. La société, c'est Vélre oh s\^pa7ionit la pensée en psychologie : essentiellement plastique, la société se modifie et s'organise en fonction des progrès de cette pensée qui, dans la réflexion, atteint, par delà l'individu et l'être social, le fond même de l'être. Grâce à la psychologie réflexive, l'être social peut formuler sa loi en fonction de l'être. Evolution de la société, progrès do la rétlexion, élaboration de la loi morale : tout cela se trouve lié.

Dès lors, on voit ce qu'il faut penser d'une sociologie purement objective qui étudierait les phénomènes sociaux comme des choses, — qui, même si elle faisait sa part à la psychologie, ne connaîtrait qu'une psychologie expérimentale et objective elle aussi, — qui n'attendrait enfin des indications sur l'avenir que de constatations concernant le passé-. On mécon-

1. Voir, sur celle queslion, de Roberly, la Sociologie — ouvrage 1res original; Espinas, op. cit.; Izoulet, la Cilé moderne; Bougie, op. cit.

2. « La réforme qu'il s'agit d'inlroduire en sociologie est de tous points identique à celle qui a transformé la psychologie dans ces trente dernières années. De même que Comte et .^L Spencer déclarent que les faits sociaux sont des faits de nature sans cependant les traiter comme des choses, les différentes écoles empiriques avaient, depuis longtemps, reconnu le caractère naturel des phénomènes psychologiques et déclaré qu'ils devaient être étudiés d'après la méthode des sciences physiques. Cependant... les empiristes, eux aussi, n'employaient que la méthode introspective.... La psychologie scientifique n'a vraiment pris naissance que beaucoup plus tard, quand oa fut enfin [tarvenu à celte conception que les étais de conscience peuvent et

naît le caractère j)ro[)rc du règne social, psychologique, moral, — car c'est tout un, — en considérant les phénomènes de cet ordre comme purement naturels et soumis à une nécessité extérieure, — au lieu que cette nécessité est intime, qu'on en peut atteindre la source. Et ainsi, de cette nécessité on peut dégager un idéal, au lieu d'en observer et d'en prolonger simplement la « trajectoire ». Unité qui se fait, qui se reconnaît comme telle dans ses éléments, et qui par eux s'organise pour une fin qui se révèle en eux, — la société dispose dans une certaine mesure d'elle-même, est en parlie aiïranchie de la « nature ». Sa loi prochaine, elle ne la reçoit pas, elle la fait, pour obéir — plus ou moins consciemment — à sa loi finale. Lorsqu'on parle de l'heure où les questions sociales seront résolues de la même façon que les problèmes des sciences mathématiques et physiques, on commet la plus grave erreur. La sociologie est quelque chose de singulier. Peut-être suffit-il de le comprendre, pour voir disparaître certains problèmes qui provoquent des discussions ardentes ' : ainsi pour les rapports de l'individu et de la société. L'individu n'a de valeur que par la société, et sa valeur réel/e

doivent èlre considérés du dehors, et non du point de vue de la conscience qui les éprouve.... » DurUheim, les Uèglps de la méth. socioL, Rev. p/tiL, mai 1894, p. 486. La sociologie a sur la psychologie cet avantage que les faits sociaux apparaissent plus naturellement et plus immédiatement sous l'aspect de choses (p. 48"). Celle conception, avec des nuances variées, un biais particulier pour traiter la sociologie, se retrouve dans les œuvres de MM. Gumplowicz, Novicow, de Greef, Pioger, Fragapane {ContiaHualismo e Sociologia conlemporanea); elle se trouvait déjà chez Taine. « Déterminer la trajectoire d'une force naturelle et s'abandonner à son courant, c'rsl tout le progrès. Prévoir l'avenir, signilie se soumettre aux lois de la nature. Or la science seule pourra déterminer un jour la trajeclolre de l'évululio» sociale. « Novicow, les Luttes entre les soc. hum. et leurs phases successives, p. 716. — H faut remarquer que la méthode d'observation de Le Play — et de ses disciples orthodoxes — se rapproche à la fois et s'éloigne de celle des sociologues objectiviste?. Selon Le Play, il n'y a qu'à observer ce qui est — mais pour retrouver des vérités obscurcies. « L'esprit d'innovation est aussi stérile dans l'ordre moral qu'il est fécond dans l'ordre physique. >■ La Réforme sociale : voir Donnât, la Politique expérimentale, pp. 337-3.38.

1. On a remarqué qu'il n'y a pas d'individualiste sage (ex. : Henry Michel, Vidée de VÉtat) qui n'en vienne à faire sa part à l'être social, ni de socialiste sérieux qui ne fasse sa part à l'individu : dans Rousseau on peut trouver une société de convention et aussi bien une société naturelle. — Voir plus loin pour les rapports de l'individu et de VÉtat.

se tourne au profil de la société. L'être oh la pensée se développe et atteint le fond de VEtre : si l'on définit en ces termes la société, une telle définition semble faire évanouir le conflit de la société et de l'individu, en réglant leurs relations par rapport à quelque chose qui leur est supérieur. Les lliéorics sur la liberté et les droits absolus de l'individu, ou inversement, viennent de ce que nous sommes dans une période intermédiaire, où l'on pense trop et trop peu, et où échappe à beaucoup la pleine vérité.

Un certain nombre de sociologues contemporains s'efforcent de soustraire la sociologie à la méthode des sciences naturelles, reconnaissent le caractère srii fp'neris des sciences de l'esprit : mais beaucoup font de la psychologie un usage étroit, fragmentaire'. La sociologie ne peut se constituer définitivement qu'en plongeant dans la psychologie réflexive pour s'épanouir en morale. C'est, pourrait-on dire, une hyperpsychologie, une psycho-morale : c'est une science orientée vers l'avenir, qui tend à recréer son objet en le connaissant, et à recréer le tout en recréant son objet. — Mais la société, même après qu'elle a trouvé sa loi dans la sociologie constituée, ne saurait, si plastique soil-elle, se transformer soudain. La sociologie, dans l'étude du passé, en même temps qu'elle vérifie sa loi par les transformations accomplies, reconnaît les possibilités actuelles de transformation. Elle considère — l'être social ayant des activités diverses — l'évolution de ces activités dans son rapport avec le développement de l'individu comme agent d'unification \ Mais cette

1. En Allemagne, par exemple : voir Bougie, op. cit. M. Tarde, en France, a fait ressortir d'une fa(;on très intéressante le caractère psychologique de la société, dans ce qu'il appelle la sociologie pure et générale; mais ses théories sont incomplètes et parfois arbitraires. Sur le caractère plastique de la société et l'orientation idéale de la science sociale, ceux qui me semblent avoir émis les idées les plus heureuses sont MM. Espinas (Leçon d'ouvert. au cours d'Écon. soc), Belot (art. divers de la Rev. phil. et de la Rev. de met. et de mor.), Marcel Bernes {ihid., notamment Rev. phil., sur la Mét/i. de la soc., mars et avril 1895), Richard (notamment Rev. phil., novembre 1893), Izoulct, op. cit.

2. De la personne, pourrait-on dire : on a quelquefois opposé heureusement la personne et l'individu.

évolution de l'être social s'est accomplie par des sociétés particulières; ces sociétés appartiennent à des races différentes"; dans les destinées de ces races, des contingences multiples ont joué un rôle considérable. Le problème, à la fois spéculatif et pratique, de la sociologie se précise et se ramifie, en quelque sorte, dans l'histoire.

Et maintenant qui ne le voit? par la sociologie seule l'histoire s'éclaire et trouve sa raison d'être; mais par l'histoire seule la sociologie se vérifie et devient efficace. Ou plutôt, ni sociologie ni histoire ne sont des sciences véritables, des touts satisfaisants : ce ne sont que des points de vue. Ce sont les deux aspects complémentaires d'une science plénière, à la fois spéculative et pratique, rétrospective et idéale, qui doit remplacer, corriger, parfaire cette philosophie de l'histoire aujourd'hui condamnée.

Synthèse historique, — ainsi proposons-nous d'appeler la science plénière : anthropologie aurait convenu assez bien, si le mot n'avait pris un sens restreint et, par suite, n'était équivoque. Il y faut considérer celte fin en vertu de laquelle le règne humain se transformée et s'unilie, et ces contingences parmi lesquelles l'unification se réalise lentement : la /o/a<?//oe et la résistance historique. Psychologie ontologique et psychologie sociale, d'une part, de l'autre, psychologie historique — c'est-à-dire psychologie des peuples et des individus : voilà ce que la Synthèse historique doit fondre pour organiser l'avenir. La pédagogie accomplit son œuvre directrice d'après la psychologie générale, d'après la science des caractères, et d'après certains caractères donnés : ainsi peut-on concevoir une anthropagogie, qui serait la Synthèse historique appliquée : et là est l'aboutissement de toute l'Historique.

Pour revenir, en terminant, à l'érudition, on comprendra

1. La Zeitschrifl fi'tr Vdlkej'psi/cholor/ie dislingue l'élude du Volksgelsl et celle des Volksc/eisler, la Psijcholof/ie VôlkergeschicIUliche et la Psycliische Ethnologie.

aisément qu'elle puisse elle-même — à l'élat brul, en quoique sorte, et en dehors de son emploi synthétique — prendre un double aspect : plutôt sociologique, lorsqu'elle groupe et classe les faits par rapport à la société, au tout; plutôt historique, lorsqu'elle les étudie à leur place, dans leur série causale et leur individualité. — Et remarquons (jue, du point de vue de la synthèse, elle trouve une règle et une limite. Considérée comme historique, l'érudition doit davantage ramasser le menu détail des faits contingents, les sinfjularités : mais elle doit s'attacher aux faits les plus rapprochés, les plus éclairés, en quelque sorte, et le plus aisément connaissables; ce sont les derniers siècles, c'est la civilisation moderne, ce sont les races actuelles qui en sont le domaine propre. Considérée comme sociologique, elle a un champ plus étendu mais plus étroit : ce sont des faits très généraux, et non plus individuels, singuliers, qu'elle recueille, — ceux précisément qui apparaissent le mieux jusque dans le passé le plus lointain '. — Les origines, autant que possible, — pour rattacher Tliistoire à l'ensemble de l'historique; l'ensemble de révolution sociale, — pour suivre le progrès de la civilisation ; les grandes, et surtout les plus récentes formations ethniques, le détail enfin des derniers siècles, — pour régler les transformations prochaines : voilà le programme du savoir nécessaire. Mais il n'est pas nécessaire de tout savoir. Ce qu'il faut, c'est discerner les recherches utiles et les mener vigou-

1. Ce qu'on appelle anlhropologie est souvent un ensemble assez confus, insuffisamment délimité, de recherches. Pour certains savants, elle est simplement l'étude de l'homme physique; c'est ■< la branche, détachée de l'histoire naturelle, qui traite de l'Homme » en tant qu'animal (Blumenbach, Serres, Broca, Quatrefages, Topinard. Voir ce dernier, VHovnne dans la nature, chap. i. et ii); selon d'autres, elle embrasse l'ethnographie. Pour ces derniers, elle absorbe naturellement tout \e pré lus torique', selon les premiers, elle ne prend du préhistorique, en abandonnant la » paléo-ethnographie ■■, qu'une « paléo-anthropologie ». — H y a une élude de l'homme physique (pii est à la base de la Synthèse historique, qui — comme l'étude des sociétés animales à un autre point de vue — la réintègre dans l'évolution zoologiquc; qui se prolonge naturellement dans la psychologie sociale, dans l'ethnographie et la psychologie historique. Les divisions factices tombent, les discussions sur (les définitions arbitraires cessent, dès que se laisse concevoir nettement la Synthèse historique.

reusement; c'est procéder avec pleine conscience, d'après des principes, par suite en appliquant une méthode efficace.

En somme, la Synthèse historique, une fois conçue, règle le travail de l'érudition, en même temps que, rattachée à l'ensemble de l'Historique, elle dirige, par les résultats acquis, vers des résultats nouveaux l'efTort de Synthèse totale.

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