L'INCONNAISSABLE ET LA SYNTHESE
Et maintenant il est aisé de comprendre que la Science, si elle subit des attaques injustes, est presque toujours maladroitement défendue.
Il ne doit pas coûter aux savants de reconnaître leur ignorance; et, en fait, la plupart sont modestes. Mais autre chose est la modestie du savant, et autre chose l'espoir du penseur; autre chose est le savoir actuel, et autre chose la portée de l'esprit. — La naïveté primitive, qui improvisait le dernier mot de l'univers, persiste dans l'exigence de ceux qui, trouvant la science trop lente, se hâtent de la déclarer impuissante. Quand donc a commencé la pensée réfléchie, la science? Et quelle portion des choses tombe naturellement sous nos prises? Dans l'immense étendue de l'espace et du temps, comme est restreint notre domaine primitif ! Nous sommes semblables au naufragé qui, jeté sur une côte inconnue, envelopperait d'un coup d'oeil rapide les pierres et les arbres, et, par quelques pouces de terrain, caractériserait d'abord toute la contrée; puis qui, déconcerté et incertain, renoncerait bientôt à la connaître. Etrange prétention de l'homme : savoir de suite l'alpha et l'oméga de tout! Il improvise la connaissance avec les dogmes ou les systèmes; et il l'improvise à rebours avec les mystères, puisqu'il afiîrme sur tel ou tel point l'impossibilité de savoir. U Inconnaissable,
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précisément, c'est le mystère triomphant, c'est la forme négative de la religion, c'est la solution du désespoir '.
Quelle attitude dilîérente et quelle conception nouvelle de la destinée humaine, si l'homme se rend compte, aussi bien que de son ignorance présente, de ses ressources pour savoir I Une ferme confiance, un anthropocentrisme réfléchi doit l'animer dès lors et le soutenir. 11 ne sait partiellement que parce qu'il peut savoir intégralement; il doute, et il a une foi robuste. Ses principes sont des hypothèses qui ne se créent leur preuve que peu à peu; mais ces principes qu'il appliquait — comme il respirait l'air — avant de les formuler, s'imposent à lui, à plus forte raison quand il les formule. Archimède disait : Donnez- moi un point d'appui,
1. Voir sur ce point l'intéressant petit livre de M. de Roberly : l'Inconnaissable, sa métaphysique, s n psychologie : «... H y a une identité parfaite entre les concepts " centraux » des religions les plus primitives, ou des sysièmes métaphysiques les plus arriérés, les plus personnels, et le concept de l'inconnaissable » (p. 24). « Le surnaturel et l'inconnaissable ne sont que deux noms diiïérents s'appli(|uant à un seul et même objet.... ■> Le mysticisme est <■ une l'orme suraiguc de l'agnosticisme » ; «... tel il était à l'époque des Alexandrins..., et tel il est encore de nos jours, soit qu'on nous parle « de faits ultimes incompréhensibles », de «relatif inconcevable s'il n'est pas en relation avec un non-relatif réel » (Spencer), soit qu'on invoque « la double immensité de l'espace sans bornes et de l'enchaînement des causes sans terme, océan qui vient battre notre rive et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable » (Liltré) » (pp. 20-27). — Voir aussi dans la Rev. pliil. (octobre 1S9.3, janvier 1894), Fouillée, l'Abus de l'Inconnaissable et la Réaction contre la science. >• Nous n'avons rien à dire d'un monde nouménal, déclare M. Fouillée, qui posséderait en lui-même une constitution entièrement dépourvue de toutes relations et par cela même chaotique pour nous; ce monde intelligible resterait à jamais inintelligible. » Cependant M. Fouillée persiste à penser que « l'idée toute problématique de l'inconnaissable peut et doit élever sans cesse un point d'interrogation au delà de tout le connaissable... ». — Dans la Plûlosophie de Jacobi (préface), M. Lévy-Bruhl montre que l'agnosticisme dans l'histoire de la philosophie est « le signe d'un transfert » et annonce la substitution de doctrines de la croyance à celles de la connaissance. — Voir sur la croyance, P. Bourget, Rev. de Paris, l" mai 1893, à propos de En Terre Sai?ite de P. Loti : <> Une évolution singulièrement importante s'est accomplie. La théorie de l'Inconnaissable, posée par Hamillon d'abord, puis par Spencer et par Huxley, a peu à peu développé toutes ses conséquences, entre autres celle-ci, la plus inattendue et la plus féconde : une séparation définitive de domaine entre la Science et la Foi, et cette séparation est du même coup une réconciliation. Devant les problèmes de substance et de cause, d'origine et de fin, la Science actuelle ne dit pas seulement : « Je ne sais pas ». Elle dit : « Je ne saurai jamais ».... lit voici la porte ouverte à d'autres facultés — si elles existent— qui n'ont plus rien de commun avec la recherche positive et raisonnée... » (p. 64).
et je soulèverai le monde. Nous avons noire point d'ap[)ui
pour unifier tout l'être : c'est le moi.
Croire à l'impuissance absolue de la raison est un cas assez rare où se révèle une sorte de lassitude maladive et d'infirmité de l'esprit. Mais trop nombreux demeurent ceux qui se font de la science une idée chétive, mesquine — mesquine au prix de sa valeur réelle '. « Quel est donc le chimiste, dit-on, le physicien, le physiologiste qui croit tout pénétrer? Avouer l'impuissance de la science est une règle élémentaire de toute connaissance scientifique. Nous n'assistons qu'à des phénomènes. La nature intime des choses nous échappe Pour
découvrir des lois, dos faits, des phénomènes, des méthodes, nous n'en sommes pas plus avancés quant à l'essence même des choses..., » Il n'est aucune question scientifique à propos de laquelle il soit sage de dire : « On échouera toujours - » ; mais « il est malheureusement trop vrai que nous, parcelle prodigieusement petite du grand Tout, molécule débile égarée dans Vinfini de l'espace et dans Vinfini du temps, nous ne pourrons jamais remonter à la cause de notre existence et en donner la formule complète ^ ». — Sans doute, un chimiste en tant que chimiste, un physicien en tant que physicien, ne peut ni ne prétend tout pénétrer. — Le savant, poursuit-on, dans son laboratoire, «se préoccupe d'un point limité, précis :
1. Il est presque inutile de rappeler la polémique à laquelle a donné lieu un article de M. Briinetière [Rev. des Deux Mondes, l"' janvier 1895), Api-ès une visite au Vatican. Voir Richet, lu Science a-t-elte fait banqueroute ? (Rev. scient., 12 janvier); Berlhelot, la Science et la Morale [Rev. de Paris, l""" février); les discours prononcés au banquet Berthelot (5 avril); Bernard Lazare, Rev. encyclopédique, 20 avril; div. articles de la Rev. de met. et de mor., par Darlu, Rauh,elc. — A la même époque paraissait le livre de M. Balfour, The foundalions of Relief : « Sous l'apparence d'un traité théologique, c'est en réalité un véritable manifeste mystique, ou, si l'on veut, nihiliste « (Th. de Wyzewa); cf. sur ce livre, Rev. de met. et de mor., novembre 1893, J.-E. Mac Taggart. Voir pour le point de vue opposé {Rev. scient., 2" semestre 1891) un très intéressant discours de Lodge à l'Association britannique pour l'avancement des Sciences, sur les Progn^s des sciences physiques.
2. Richet, art. cité; voir des exemples d'affirmations de ce genre et de démentis qu'elles ont reçus.