Diirkheim, ibiil., p
4o8 CONCLUSION.
réelles », des éléments psychologiques en connil pour aboutir clans les consciences à des ordres qui sont la volonté sociale. c< La réunion des individus impose à chacun d'eux ses volontés. Elles sont comme résumées dans les ordres de notre conscience : nous devons obéir à la plus grande somme de volontés possible. » Mais « le but dernier de ce concert de volontés nous échappe' ». Quoi qu'il en soit, c'est par le tout, c'est par la collectivité même où s'élabore la loi, qu'ils expliquent la morale, non dans son fond, mais dans son orig^ine prochaine et dans ses transformations.
Nous n'avons pas besoin d'examiner ici la valeur des diverses conceptions de la science morale : notre opinion ressort suffisamment de ce que nous avons dit au sujet de la sociologie. Nous voulions seulement montrer que, du point de vue social, l'étude de la morale aboutit toujours à la constatation d'une unité à la fois exprimée et réalisée par la loi : la loi morale apparaît comme résultant d'une unité qu'elle tend à accroître.
En somme, qu'il s'agisse de morale ou spéculative ou inductive, l'histoire particulière de la réflexion morale s'accorde dans ses résultats — comme il est naturel — avec les conclusions pratiques de notre recherche do la vérité fondée sur la méthode historique. Et ce sont ces conclusions qu'il nous faut maintenant préciser.
Unité unifiante, le moi tend à élargir toujours son unité, à être unité absolue : c'est là sa loi, émanée en lui des profondeurs de l'Etre, — disons-nous par hypothèse, — mais sa loi propre : ce qu'il est, il faut qu'il le soit; son être crée son devoir-être; la joie ne consiste et ne saurait consister que dans la conformité de l'être à son devoir-être. Or la société se développe par le développement naturel des moi, par leur pénétration réciproque; elle est essentiellement morale, c'est-
1. Simmcl; voir Bougie, les Sciences sociales en Allemagne {Revue de met. et de mor., mai 1894, p. 337).
L'ÉTHIQUE. 4o9
à-dire fondée sur la loi unifiante qui uieul les )uoi donl elle se compose. Mais la loi morale sur laquelle repose la société se réfléchit, en quelque sorte, comme sociale dans le moi : l'être social tend à se parfaire, et il ne peut se parfaire que par la perfection des mo/; il exerce une contrainte sur tout 71101 imparfait, tandis que tout moi parfait, en reflétant la loi sociale, y reconnaît sa loi propre. L'amour, a-t-on dit, est, « comme l'intellig-ence elle-même, une fonction de luxe* » : dans l'amour, en effet, — qu'il faut distinguer comme un luxe surajouté, du pur instinct de la reproduction, c'est-à-dire de la conservation, — dans l'amour à tous ses degrés et sous tous ses aspects, on voit s'élargir et s'épanouir l'être', on le voit se dépasser pour se compléter. Chez le moi normal, unifié et unifiant, la conscience morale se confond avec l'activité spontanée : c'est une faiblesse du moi que de sentir une opposition entre cette spontanéité et cette conscience; à plus forte raison, agir de façon purement égoïste sans reproches de conscience, c'est une infirmité incurable. L'égoïste complet est un pauvre, un impuissant. On ne saurait être suffisamment sociable lorsqu'on n'est pas soi pleinement. La morale, en se formulant, et le droit — qui n'est qu'un minimum indispensable de morale, à sanction précise, matérielle, organisée, et non diffuse^ — extériorisent la loi propre du moi.
La pensée et l'amour sont les deux pôles de l'être. C'est de part et d'autre la même activité, ici spéculative et là pratique pour amplifier le moi : ici, pour ramener la multiplicité du temps et de l'espace à l'unité de la pensée; là pour amener à
1. cil. Riehet, P Amour, Élude de psych. rjenérale [Reuue des Uenr Mondes, 1" mars 1891).
2. La justice n'est qu'un minimum de charité, ou plutôt c'est de la charité — cnrilas — qui, d'abord chaude et jaillissante, s'est refroidie et figée.
3. Le droit et la morale ne font qu'un : « La dilîérence qui sépare ces deux ordres de peines (juridiques et morales) ne tient pas à leurs caractères intrinsèques, mais à la manière dont elles sont administrées. L'une est appliquée par chacun et par tout le monde; l'autre par des corps définis et constitués; l'une est diffuse, l'autre est organisée.... » Durkheim, op. ciY., p. 21.
l'union clans l'amour la multiplicité des êtres. Mais la spéculation tend à élargir, à parfaire l'union morale; et l'union morale tend à rendre plus efficace la recherche spéculative de l'unité. Et ainsi la pleine morale a rapport à l'amour et à la pensée. 11 faut bien le comprendre, — et c'est ce qu'on ne voit pas assez, — le règne moral n'a pas simplement pour but d'établir la solidarité humaine : s'il en était ainsi, il ne se dépasserait pas lui-même; et comment, l'unité n'étant pas alteinle, l'unification s'arrêterait-elle? Il tend — comme le règne org-anique a préparé le règne humain — à s'unifier en vue de quelque chose de supérieur, en vue d'un règne nouveau que la pensée prépare et prévoit. Ce qui oriente la société, c'est la pensée, résultat suprême de l'unification accomplie, instrument de l'unification future.
Et l'on peut dire encore : la spéculation procède du même principe que le désir du bonheur; l'une et l'autre tendent à l'unité. Dans l'unité parfaite, il n'y aurait ni désir de bonheur ni désir de connaissance. — Tout procède en l'homme du principe unifiant : la pleine morale, conforme au vœu de bonheur, à l'instinct d'amour, au besoin de savoir, est souverainement unifiante.