II. DU CARACTERE PROVISOIRE DE LA MORALE
Si on nous demande : le bonheur est-il repos ou activité? la réponse à cette question — sur laquelle les philosophes se sont toujours divisés, au moins en apparence — semble facile à faire. Le bonheur absolu, qui est la vérité absolue, qui est l'unité, serait repos. Mais le bonheur, en l'état actuel des choses, est changement, — puisque, dans la non-unification, il est impossible que l'inquiétude ne renaisse point sans cesse, et que le besoin ne se fasse pas sentir d'aller au delà. Le bonheur dans le repos, sans inquiétude et sans trouble, à l'heure présente ne saurait être, s'il se rencontre, qu'un cas morbide.
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Le bonheur donc est mouvement, et la morale est provisoire. Descartes se faisait une morale par provision, jusqu'à ce qu'il eût trouvé la vérité et qu'il en put déduire le devoir : l'humanité, elle, n'aura jamais de morale que par provision, jusqu'à ce qu'elle ait réalisé sa fin. Toute morale a toujours été, plus ou moins et plus ou moins obscurément, conforme à cette fin : l'unité. Si, maintenant, le but à atteindre apparaît nettement aux hommes, cette vue distincte hâtera le progrès. Mais le jour où un savoir complet nous donnera un pouvoir absolu, le jour où sera faite l'unité, refait le monde, — comment? si nous le savions, nous serions précisément au terme,
— ce jour-là seulement le souverain bien sera; et ce jour-là il n'y aura plus, à vrai dire, loi morale, — loi directrice et transformante : la morale se sera évanouie en réalisant sa lin.
La morale est donc bien quelque chose de provisoire : conforme à la fin dernière, elle change à mesure que se précisent les moyens qui permettront de l'atteindre. Nous sommes les mandataires de l'univers; nous sommes les agents responsables de ses destinées. iNotre devoir actuel, c'est de critiquer la « civilisation » d'après l'idéal mieux connu; c'est de transformer cette civilisation, dans la mesure où le permet la résistance historique; c'est d'organiser, selon notre pouvoir, le présent en vue de l'avenir : notre devoir, c'est d'accomplir le progrès moral tel que nous le concevons,
— et ainsi d'augmenter le bonheur, que nous désirons, — avec la certitude qu'il s'accomplira des progrès nouveaux vers l'unité et le bonheur.
Mais où est, dira-t-on, l'obligation de chercher l'unité et même le bonheur? Voilà donc encore une morale u sans obligation », — puisque la constatation, même exacte, d'une fin poursuivie ne saurait valoir pour obliger à la poursuivre. — Non, il ne peut y avoir de morale sans obligation : mais il faut se rendre compte de ce qu'est l'obligation morale.
La loi morale est le plus souvent conçue comme d'origine
extérieure, — nécessité qui s'impose à la raison et que la raison elle-même, en quelque sorte du dehors, impose à l'activité. Cette conception apparaît pleinement dans la morale théologique. — Mais la nécessité de la loi morale, comme ayant un fondement extérieur, n'est jamais qu'illusoire : rien n'est nécessaire, dans l'ordre moral, qui ne s'impose du dedans. La morale jaillit de la spontanéité agissante; elle exprime l'histoire; elle ne fait qu'un avec la raison, qui n'est elle-même que l'épanouissement de l'être : elle s'impose du dehors en apparence, par une sorte de projection qui la fortifie intérieurement. Cette illusion salutaire ne s'évanouit que lorsqu'elle peut sans inconvénient disparaître. L'homme, ensuite, cherche, un certain temps, discute, s'étonne de ne plus trouver sa béquille : elle n'est plus là, parce qu'il devait s'en passer. Il lui manque quelque chose : et pourtant il va, inquiet et douteux; tant bien que mal il continue à cheminer. 11 finit par comprendre — et nous en sommes à ce point
— ce qu'est la loi morale, qu'elle émane de lui, qu'elle est en lui : dès lors comment ne serait-il pas obligé — lié à lui-même?
Au fond, l'homme ne fait que ce qu'il veut faire. On aurait beau lui dire que la vie est précieuse : s'il n'était pas porté par son instinct à vivre, rien ne l'empêcherait de se laisser mourir. On vit parce qu'on veut vivre, comme on mange parce qu'on sent la faim : on s'obéit à soi. Et l'on est moral
— comme on est logique — parce qu'on veut être soi. La logique constate les règles que la pratique intellectuelle a créées : et les connaissant, ces règles qu'appliquait l'instinct, qui les violera? qui voudra être insensé, déraisonnable? De même, qui voudra être immoral? La morale ne s'est formulée comme obligatoire que parce qu'elle répondait à l'instinct normal, à l'activité saine de l'homme : et jamais autrement l'homme ne l'aurait acceptée. — Parler de sacrifice, était inexact — ou plutôt provisoire. Jusqu'ici, la morale n'allait pas sans erreurs, et les êtres anormaux ne
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manquaient pas : ils ne sont pas, d'ailleurs, près de manquer; mais ce qu'il y a do fondé dans la pratique morale s'accomplit aisément pour une nature normale, cL s'accompagne de plaisir, et s'impose.
Le problème de l'obligation n'existe que pour ceux qui veulent un impératif extérieur, — lequel ne saurait obliger : cela revient à dire que ce problème, en réalité, n'existe pas. Ce qui importe, ce n'est pas de justifier la loi morale, c'est de la découvrir. Proposez à l'homme sa vraie fin, et il s'y portera. Faites s'accorder le sentiment et l'intelligence, l'amour et la réflexion, la spontanéité et la loi. — Quand une civilisation est en partie mensongère, l'homme le sent plus ou moins confusément; il éprouve un dégoût de vivre, parce que ce n'est pas vivre que de ne pas progresser, parce que ce n'est pas tendre au bien que de ne pas tendre au mieux. Il cherche ce qui le fera vivre; et l'espoir même du nirvana peut l'y aider, puisque, étant l'affranchissement du mal, le nirvana est un plus grand bien. Mais que, dégagée de son activité propre, de l'histoire entière de l'humanité, sa vraie loi lui apparaisse, qu'elle lui apparaisse comme la loi même de l'Etre, — loi qui se prouve en se réalisant, — aussitôt qu'il pensera cette loi, il la vivra, et il vivra de plus en plus pleinement.
« Les mensonges de la civilisalion », ce titre me plaît d'un livre qui existe, mais que je veux ici librement imaginer.
Parce qu'ils ne voient pas le but de la vie, la plupart acceptent la vie telle quelle; parce qu'ils constatent un certain progrès dans l'histoire, beaucoup se persuadent que toutes les données actuelles de la vie sont des pièces nécessaires de ce progrès; parce qu'ils reconnaissent que tout n'est pas pour le mieux dans la vie, quelques-uns font des critiques et proposent des réformes au hasard de leurs inspirations ou de leurs observations, sans principes et sans critérium. — Mais nous avons maintenant un critérium pour juger la civilisation : consultons la loi morale, cette loi de devenir, qui, en devenant consciente, a fait un progrès décisif. Grâce à elle, nous pouvons démêler, dans tout ce qu'enveloppe le mot vague de civilisation, ce qui constitue essentiellement le progrès et ce qui l'accompagne fortuitement. Nous pouvons, par un effort idéal, refondre l'humanité, inaugurer la pure civilisation qu'aucun mensonge ne corrompra. Pour le moment, dans ces pages, qu'importent les possibilités immédiates? La merveille de penser, c'est d'aller droit où lentement s'acheminait l'action. En esprit, refaisons hardiment la société : c'est notre rôle, notre mission d'homme. Et, en esprit, s'il se peut, amenons les autres à la refaire.
LP]S MENSONGES DE LA CIVILISATION. 46r.
Ainsi, loin de préparer les révolutions, nous travaillerons à les éviter. Une révolution, en effet, c'est la traduction dans les choses, impérieuse et violente, de la pensée incomplète. Si vraiment le peuple, en 1789, suivait « une sorte de religion de la justice », il avait alors « plus de lumières intérieures que de notions acquises », dit Quinet. La Révolution <( renouvelle dans l'ordre social l'œuvre accomplie par Descartes dans la philosophie Elle a voulu supprimer le temps
et la tradition ' » : soit, mais il fallait les penser d'abord, pour les supprimer. Les révolutions — qui ne sont jamais sans beauté, parce que le caractère propre du règne humain y éclate avec sa plasticité — se trouvent corrigées dans ce qu'elles ont de brutal et de maladroit, ou plutôt cessent véritablement d'être possibles, si la pensée, dégageant l'avenir du passé même, embrasse largement la durée; et si, consciente de la résistance du passé dans le présent, elle cherche moins à transformer les choses sur l'heure qu'à assurer son règne, pour qu'un jour, par l'accord des esprits, les choses apparaissent transformées.